Interviews Une Vie Pour Rien ?. N°4, 1999.


On nous demande d’expliquer pourquoi La Souris Déglinguée a obtenu et conservé un tel engouement parmi la jeunesse française, et notamment parisienne (et bien sûr banlieusarde). Vingt ans après ses débuts, La Souris continue de rassembler vétérans et jeunes loups de la scène et de la rue. Le plus incompréhensible pour certains est le fait qu’années après années, le style évolue de plus en plus, s’éloignant du punk rock des premiers albums pour s’orienter vers le ska, le reggae, le rythm’n’blues, le rock’n’roll, voire des tendances jazzy («Eddie Jones»). De la part d’un autre groupe, ces changements auraient été qualifiés de trahison, de démarche commerciale. Sans parler de la passion que le groupe affiche depuis ses débuts envers le monde asiatique, ses traditions et son histoire. L’explication, il faut la trouver dans les débuts du groupe et son enracinement dans la scène parisienne depuis 1975. Les premières vagues punks et skins se côtoient dans les concerts : ceux de La Souris accueillent la raïa au sein de laquelle tout le monde se reconnaît dans les propos du groupe, son accueil sans jugement de chacun voire des plus « politiquement incorrects », d’un bord ou de l’autre (cf. les paroles de « Rien que ça »). L’enregistrement du troisième album (« Aujourd’hui et demain ») reste un moment d’histoire : le studio squatté pendant les séances par les plus beaux fleurons de la capitale. La sincérité du groupe, les talents de diplomate de Taï-Luc sont reconnus par tous : le groupe est unanimement respecté. Seule La Souris peut interpréter un hymne antiraciste devant une bande de skins nationalistes, tout comme à l’inverse chanter une chanson à caractère patriotique (« en France ») sans être qualifiée de groupe rouge ou facho. Tout le monde le sait : La Souris est au-dessus de cela. Cette attitude faite de tolérance et de solidarité totale («Une cause à rallier») envers son public est la marque d’un authentique groupe de rock’n’roll : La Souris devient un mythe. Certes, la musique et les inspiration du groupe s’éloignent de plus en plus de la musique écoutée habituellement sur cette scène ; et alors ? La Souris n’a plus rien à prouver depuis longtemps, et peut se consacrer à ses explorations musicales sans perdre ses fans : le style peut changer, l’esprit est toujours là, la légende aussi. La Souris Déglinguée a été et sera toujours le groupe de la capitale, car elle a permis et permettra à tous, à travers ses chansons, de se retrouver pour le meilleur et pour le pire. L’identification est totale et enracinée en chacun, c’est avant tout une grande famille où les grands frères sont présents. La Souris, c’est plus qu’un groupe : c’est une partie de la jeunesse qui se reflète dans les chansons, c’est la vie au quotidien. La Souris c’est Paris, les concerts passés, les concerts futurs. Taï-Luc nous a donné rendez-vous en l’an 2000 ; il y sera, nous aussi. Laurent (Orgeval) / JC (Poissy), 1999


Oct 99 Tai-Luc, La Souris existe depuis maintenant 20 ans, et on a l’impression que vous vous êtes toujours limité au public français, est-ce que vous avez fait des concerts à l’étranger ?
Le premier concert vraiment loin, c’était à Montréal en 1988, puis à Lassa au Tibet en août 88, nous avons ensuite joué en 1993 à Bratislava (Slovaquie), en 94 à Bucarest (Roumanie) et à Iasi à la frontière Moldave, voilà pour les concerts un peu plus lointain que la Suisse. Au départ, un groupe comme le nôtre n’était pas fait pour durer longtemps et n’aurait pas dû aller plus loin que des groupes comme Edgar du Stade, de Colombe, E 330, ou des dizaine de milliers d’autres groupes parisiens qui sont morts sur la scène du Gibus en 1979. Nous avons eu un destin plus heureux. C’est comme pour le nom, La Souris Déglinguée, c’est un pôte qui avait trouvé ça, on cherchait un nom qui tourne autour du concept “Disneyland en négatif”. Et on traîne ça depuis des années.

Est-ce que vous avez déjà penser à arrêter, notamment avec le départ de certains membres ?
LSD, c’est une répétition par semaine, ce n’est pas l’usine. J’ai connu pas mal de groupes trop disciplinaires, et la discipline ça tue les groupes. Pour Jean-Pierre et Jean-Claude, ils font toujours partie du groupe, même s’ils ne jouent plus. On se voit encore, il n’y a pas de problème entre nous, mais il est vrai que quand tu fais un groupe comme ça, il faut être disponible un maximum et surtout il faut être au meilleur de sa forme. C’est le problème des groupes comme nous, qui sommes avant tout des copains, ça prend des années de dire à quelqu’un qu’il nous empêche d’avancer.

Pourquoi n’avez-vous jamais eu de gros succès commercial ? Est-ce frustrant quand tu vois des groupes qui durent 3-4 ans et qui ont plus de succès que vous ?
Les principaux atouts qui nous ont manqué étaient la présence dans le groupe du fils du préfet de Senlis ou du fils du patron des disques Vogue comme l’étaient des artistes connu des années 70-80. Personnellement, je ne suis ni envieux, ni jaloux. J’ai appris la modestie et j’essaie de m’en servir contre des sentiments comme la jalousie et l’envie, mais de toute façon tu peux aussi donner d’autres définitions au succès : si ça se calcule au point de vue quantitatif, nous sommes loin d’avoir réussi, mais si le succès c’est de ne pas avoir été en prison, ou de ne jamais avoir pris d’héroïne, nous avons réussi.

peut-être également les gens qui vous suivent depuis le début ?
Je ne vais pas insister là-dessus car c’est le choix des gens. Je ne pense pas qu’un groupe doive exister par le public, même si ça peut paraître curieux venant de moi. De toute façon c’est impossible de faire l’unanimité, et ce n’est pas très important. Quand tu fais de la musique, que tu t’exprimes de cette manière culturellement parlant, ce qui est important c’est d’imposer quelque chose, même si ça peut déplaire au gens sur le moment. En 78-79, il y avait un punk black qui avait écrit sur son blouson en cuir “punk hates rock”, nous avons donc démarré dans cette ambiance-là. Mais pour nous, ce n’était pas possible, il fallait que ça marche ensemble. Ceci dit, il y avait un jeune homme, mort depuis, aux Halles qu’on connaissait de vue et qui s’appelait Reich punk. En 1995, un petit gamin de 13 ans est venu me voir et m’a dit “salut, tu as connu mon oncle, il s’appelait Reich punk”, c’est le genre de rencontres touchantes.

A propos des gars des Halles, ils étaient à l’enregistrement de “Aujourd’hui et demain”, peux-tu nous parler de cette expérience ?
Un américain qui fait une encyclopédie du rock alternatif a cité tous nos disques, mais il ne parle pratiquement que de “Aujourd’hui et demain”. A cette époque nous écoutions beaucoup de groupes punk et Hard core américains, Rico le bassiste nous avait dit à la sortie “c’est bien le disque sonne américain, c’est bon pour l’exportation”, manque de bol, à l’époque, l’exportation, ce n’était pas au programme... Mais j’ai toujours pensé que c’était le disque le plus vivant qu’on ait fait : il y avait tous les Halles dans le studio, bon c’est vrai que ce n’est pas l’idéal pour la concentration quand tu as vingt mecs dans le studio, qui renversent de la bière sur la console, gerbent sur les rail d’effets à côté de l’ingénieur du son qui lui, sniffe de la coke, mais c’est un disque authentique. J’ai pourtant toujours pensé que le disque était mal mixé, c’est pourquoi nous l’avons remixé dix ans après en 1993, et ça ne m’étonne pas que l’américain l’ait retenu car je trouvait les disques américains de l’époque mal mixés également.

Plusieurs de vos chansons parlent des skins des Halles, comment les avez-vous connu ?
C’était au premier concert qu’on a fait, au Gibus (79-80), j’avais à l’époque les cheveux très long, un vrai indien des villes et malgré ce contraste, la rencontre a été étonnamment bonne. Je pense que si des liens se sont créés avec certaines personnes, c’est que ça devait être comme ça. C’est marrant car je me revoie avec les cheveux jusqu’au bas du dos, mais même aujourd’hui je ne dénigre pas les gens qu’on a rencontré, qui sont venu à nos concerts et nous ont fait connaître. Alors que j’ai vu certaines personnes, qui sont à l’heure actuelle dans la musique, avec les cheveux très très courts, et qui aujourd’hui n’ont pas l’air de s’en souvenir. J’ai assisté à un concert à la fac d’Orsay en 81, le chanteur du groupe sur scène, qui commence par un I et fini par un s, avait écrit “Skinhead” sur sa guitare. Je crois qu’a cette époque j’avais déjà compris qu’il ne fallait pas faire ça, quand tu vois ce qu’il est devenu, tu as du mal à comprendre le cheminement. Pourtant je pense qu’il y croyait, à sa manière même si ce n’était peut-être pas la bonne. J’ai connu d’autres personnes encore qui étaient des “vandales”, comme le voulait cette période, dans leur jeunesse et qui en parlent tout à fait différemment aujourd’hui qu’ils sont célèbres. Je pense que si on a eu une jeunesse turbulente, il faut dire la vérité ou alors éviter le sujet, mais il ne faut pas mentir. De toute façon, j’ai toujours crû que pour être skinhead, il fallait être anglais. Peut-être parce-que la première fois que j’ai entendu parler des skins, moi j’étais français. C’était en 72, j’étais en vacances en Angleterre et on attendait le car au métro Tootsing à Londres, des mecs sont arrivés, et là tu comprends ce que sait qu’être français, même si tu es à moitié Vietnamien, et tu comprends ce que c’est qu’un skin anglais. même si après tu achètes des disques de Sham 69, 4-Skins ou The Oppressed, tu n’oublies jamais cette image. Si musicalement, il y a des trucs que tu peux apporter, le reste, je pense qu’il faut leur laisser. Autant l’attitude punk est très exportable, puisque ça a été inventé par des stylistes du prêt à porter, le vêtement c’est pas très dur à exporter, comme les sacs de colle, autant les skinheads au départ c’est un truc de rosbeffs.

Pourtant, pas mal de chanson parlent de Français ?
Bien sûr mais si je parle d’eux, c’est en tant qu’individu. Tu peux toujours faire une mémoire de certaines personnalité dans une chanson, ce qui explique “St Sauveur” ou “Soldats perdus”, ces textes, c’est la réalité qui est devenue fiction : si pas mal de gens doivent s’y reconnaître, les personnages ont vraiment existé à la base.

Que penses-tu du succès de PierPolJack aujourd’hui ?
Je l’ai bien connu à une certaine époque et son cheminement n’est pas étonnant. Je crois que ce qu’il fait lui ressemble parfaitement. S’il y a quelqu’un en France qui connaît bien les paroles de LSD, c’est lui. Et au départ il connaissait également bien les paroles d’une chanson dont le refrain contient la phrase “come back of the boots”. Je l’ai croisé dans un sound system en 90 à l’époque de l’enregistrement de Banzai et je lui ai dis que j’écrivais une chanson en partie sur lui, la chanson c’est “Relou”, je ne sais pas s’il l’a écouté depuis, il m’avait demandé de l’inviter à l’enregistrement mais je lui ai dit que je ne pouvais pas à la fois parler de lui et l’inviter sur l’enregistrement.

Comment avez-vous fait pour trouver des producteurs au début du groupe ?

Pour reprendre depuis le début, en 79 un copain Hervé Philippe produit un 45T tiré à 500 exemplaires, puis en 80 un prof de philo de la fac de Toulouse nous produit un enregistrement, manque de pot, il n’y aura pas assez d’argent pour le mixage donc l’enregistrement n’est jamais sorti, mais les titres seront réenregistrés en 81 (à l’exception de “beaucoup de libertés” qui vient d’une maquette de début 80) pour le premier album, coproduit avec un producteur canadien pas très riche mais qui nous a tout de même emmené dans un studio qui s’appelle le Casanova, sur les Champs Elysées. L’année 81 le groupe a tourné sans moi les 6 premiers mois car j’étais à l’armée puis la situation s’est arrangée : un nouveau sous-lieutenant est arrivé, il m’a tout de suite convoqué dans son bureau, j’ai joué le jeu comme si de rien n’était jusqu’à ce que la porte soit fermée et puis le mec m’a dit “ça va Tai Luc ?”, c’était un mec qui venait à nos concerts ! Il était aspirant et donc au grand désespoir de mes collocs de chambre, en pleine manœuvre , je partais en permission... Et ce qui est fabuleux aussi, c’est le mec qui faisait les voyages gratuit, c’était le chanteur de Reich Orgasm, j’ai d’ailleurs connu tous les mecs du groupe à la caserne. Fin 81 début 82, ils me demandaient, “qu’est-ce que tu en pense, l’idée de la compilation”.

Et ils vous ont proposé d’être dessus ?
Non parce-que nous on avait déjà démarré, mais en voyant notre premier album sorti chez New Rose, les gars en province, et eux notamment, se sont dit allez ! il faut faire quelque chose.
Le premier album a-t’il marché tout de suite en province également ?
Tout de suite ! Un mec de Montpellier qui faisait les marchés uniquement en avait acheté 500 à New rose, et il les avait vendus. On ne sait pas à combien il a était tiré, mais pour l’époque, et par rapport à ce que ça représente, c’est fabuleux. Le public visé à l’époque il n’existait pas, les gens qui venaient nous voir, c’est en se disant : “ce qu’ils peuvent faire, c’est vraiment différent de Téléphone et Trust”.

Vous n’avez jamais réédité les morceau du premier 45T “Haine Haine Haine”, pourquoi ?
En ce moment il y a un gars de Montpellier qui nous écrit tous les 6 mois pour nous demander l’autorisation de le rééditer et nous lui répondons à chaque fois : “pourquoi donner un avenir à un disque qui a déjà un passé”.

Vous ne jouez pas souvent en concert, c’est volontaire ? Vous avez eu des problèmes dans le sud ouest, non ?
On n’a pas besoin d’en faire beaucoup. Nous ne sommes pas un groupe qui démarre et qui joue à n’importe quelles conditions. Nous n’avons pas besoin de nous faire connaître. Pour les problèmes, ce n’est pas grave, mais c’est sûr que quand tu t’éloignes de ton centre, au moment où tu joues “Paris aujourd’hui” les gens sont moins concernés. Et quand nous avons commencé le refrain, les gens gueulaient “Toulouse Toulouse” quand nous avons joué là-bas. Mais c’est normal, c’est de bonne guerre et puis au moins, nous on a joué à Toulouse alors que tu as des groupes, dans des genres musicaux différent, qui ne peuvent pas jouer à Marseille par exemple.
Les 20 ans de la Souris ? As-tu entendu parler de la rumeur de concert avec Camera Silens ?
On nous bassine avec ça depuis 2 ans, moi ce que j’ai proposé, c’est de faire un concert le 31 décembre 1999 à 23h59, comme ça on fait notre concert de l’année 99 et notre concert de 2000. Mais on m’a dit que ce n’était pas possible car c’était trop dangereux d’organiser un concert pour le jour de l’an 2000. Donc, je pense qu’on fera plutôt les 21 ans. Je n’avais pas entendu parler de la rumeur et pourtant, je connais Benoît des Camera, il habitait dans le 13ème, mais il n’a plus rien à voir, il a les cheveux long...

Est-ce que vous avez un jour regretté le concert à l’opéra night (En 1981, la Souris joue à l’Opera night, à Paris, et le concert se termine en bagarre générale. Cela permettra au groupe de se faire un nom puisque la plupart des quotidiens Français en parleront.) ? Et la réputation que votre public vous a donné ?
C’est un concert qui ne faut pas rappeler à Pierrot le fou qui a joué un rôle important dans son déroulement. Mais il ne faut pas regretter. J’ai vu l’histoire des Kargoll’s ou la scène s’est écroulée car le chanteur a incité le public à monter sur scène, ou les problèmes judiciaires qu’on également eu NTM. Nous n’avons jamais été dans ce genre de situation, d’abord car j’ai rarement eu besoin de dire aux gens de monter sur la scène, ils venaient tout seul. Les réactions du public doivent rester imprévisibles. Ce n’est pas la peine d’inciter les gens à la violence puisque tu peux être condamné. Déjà en 81, on savait ça. Nous n’avons pas eu de problème avec la justice, même si l’organisateur a réussi à nous griller de toutes les boites de nuit parisiennes, enfin ce n’était pas grave, on a été joué en province. De toute manière, je n’ai jamais trouvé qu’un chanteur révolté c’était passionnant, par contre un public révolté, ça le fait complètement. Quand tu as un événement culturel en face de toi, ce qui te pousses à consommer la chose, c’est que ce ne soit pas trop fade, il faut que ce soit pimenté ou sulfureux. Si nous avons une mauvaise réputation, même si ce n’est pas justifié, tant pis ! Il faut faire la différence entre le groupe et son public. Je ne suis pas un moniteur, évidement il y a des groupes américains qui ont fait des chanson contre leur public, mais je ne pense pas qu’il faille assainir son public, la jeunesse ça ne dure pas longtemps ; enfin sauf pour nous puisqu’on est des adolescents attardés, ça fait 20 ans qu’on est sursitaires. Mais quelqu’un qui a 15-20 voir 25 ans, il faut le laisser faire ses conneries, ça lui passera.

Est-ce que tu peux nous parler du concert avec Condemned 84 en 1986 ?
C’était un groupe de remplacement car c’était Angelic Upstards qui devait jouer à la base. Je me rappelle surtout de la pochette camouflage du 45T, du guitariste à qui il manquait 2 doigts je crois, et surtout de gens très polis, polis et surpris par le public français. Quand à savoir si c’était agréablement ou désagréablement, il faudrait leur demander à eux.

Est-ce qu’il y a des textes que tu ne trouves plus d’actualité ? Est-ce que vous jouez toujours pour une partie de la jeunesse ?
Non, je pense que tu pourras nous interviewer dans 10 ans ce sera la même chose puisque les gens qui viennent à nos concert ont acheté tous les disques mais de toute façon, ce qu’ils veulent entendre c’est le premier. On ne jouerait que le premier album, à n’importe quel endroit n’importe quel moment ce serait bon. Pour “Parti de la jeunesse”, il fallait mieux l’enregistrer en 83, lorsqu’on était encore des “vrais” adolescents. C’est comme pas mal de trucs qu’on a fait, on les a fait dans les temps, et quelque part la seule fierté qu’on peut avoir, c’est d’avoir enregistré certains morceaux avant tout le monde.

Aujourd’hui que tu traînes moins les rues, quelles sont tes principales sources d’inspiration ?
En 79, quand j’écrivais une chanson, c’était à partir d’un événement qui s’était passé une semaine avant ou un mois avant, maintenant, comme j’ai une excellente mémoire, il suffit que je me rappelle de ce qui s’est passé en 79. Je fais rarement référence à l’actualité en général, j’essaie toujours d’avoir du recul par rapport aux événements.

Et la chanson sur la japonaise assassinée dans le métro à Genevilliers ?
C’était très important pour moi, et je me suis servi de ce fait divers pour en faire une histoire. En fait 2 ans avant que la chanson ne sorte sur “Tambour et soleil”, sur la pochette d’un disque sorti uniquement au Japon avec 4 inédits enregistrés avec une chanteuse japonaise, ils avaient parlé de ce morceau dont il n’existait qu’une maquette. Peu de gens ont eu ce disque, uniquement ceux qui l’avaient commandé directement, et notamment Erwan, qui s’occupait des Molodoi mais lui, il n’a pas eu de chance car, quelque temps après, son appartement a été visité, et les gars n’ont rien pris, à part un bouquin : “Hassan II roi du Maroc” et tous les disques de LSD.

Est-ce qu’il y a un endroit sur Paris que tu trouves plus intéressant que les autres aujourd’hui ?
Au début 80, le 10ème arrondissement était un environnement favorable à la création artistique, en 89 le 13ème a été un autre quartier général, mais ce n’est pas comparable. Aujourd’hui, c’est plutôt disséminé. Je passe toujours à République, je remonte toujours la rue du Faubourg du Temple mais je n’ai plus aucune raison de m’arrêter au Gibus. (Pour les non-parisiens, le Gibus est aujourd’hui une boite Techno.)

Est-ce qu’il y a des groupes qui t’interpellent à l’heure actuelle ?
Je trouve que les groupes ont trop de matos. A la Luna Rossa, où nous répétons, c’est le luxe. Quand nous avons commencé, je chantais sur un ampli guitare. Ce qui est intéressant, c’est les chansons, pas le son.

Que penses-tu des reformations des vieux groupes anglais ?
C’est bizarre de se reformer, une fois que tu as officialisé le split. Tout ce qui est punk et oi! en Angleterre, à l’heure actuelle, ça ne m’enthousiasme pas trop. Je trouve que le morceau “Chaos” dont on parlait plus haut, il n’y a pas eu mieux depuis, de la même façon qu’il n’y a pas eu mieux que “Sorry” du même groupe. De la même façon que les amateurs de rock’n’roll resté sur Elvis, nous sommes resté bloqués sur ces groupes là. Et d’une certaine façon ils ont raison, puisqu’il n’y a pas eu mieux que les pionniers. Les compilations oi!, plus tu avances et moins elles sont bonnes. C’est la même pour le ska. En 72, à Londres, j’habitais chez des Jamaïcains, j’ai donc écouté pas mal de ska, même si je t’avouerai qu’à l’époque je n’aimais pas ça, je trouvais que c’était de la musique antillaise... Et quand en 79, à la boite de nuit Le Saint, un gars a passé “One step behond”, je me suis dit: “ça me rappelle quelque chose...” Mais c’est comme le vin, plus la cuvée est ancienne, mieux c’est.

Comment as-tu connu cette musique, le rock’n’roll, le punk ?
Si tu prends un groupe comme Cockney Reject, ce qui nous rapproche, c’est que nous avons vécu le même type d’adolescence. Ils ont été dans un lycée à peu près équivalent, même s’il était dans l’east end et non à Vélizy (Velizy est une petite ville de banlieue parisienne, à côté de Sèvres). Et qu’est-ce qu’ils vont écouter à l’époque et donc enregistrer plus tard sur leur 2ème disque ? Une reprise de The Sweet. Nous, les premiers disques qu’on a écouté, c’était Slade, Gary Glitter, Deep Purpple, T-Rex et The Sweet. Le mec de Madness, lorsqu’il a joué à l’Arapaho, il a repris en version ska un morceau de Deep Purpple. D’ailleurs, les Cockney ont fini par faire du Hard Rock. Et le punk, de toute manière, ça a été inventé par des mecs qui aimaient bien faire de la guitare mais qui ne savaient pas faire de solo, ou alors, qui faisaient semblant de ne pas savoir jouer, comme Steve Jones des Sex Pistols qui a ensuite joué avec des pointures Américaines comme Guns’n’roses ou Iggy Pop.

Qu’est-ce que tu en a pensé quand tu as entendu les Sex Pistols la première fois ?
J’aurais pu aller au concert de 76 au “Chalet du lac” à Vincennes (C’est dans cette toute petite salle de la periphérie parisienne que les Sex Pistols ont fait un de leur premier concert), des pôtes de Vélizy y sont allé, mais quand tu voyais les articles dans les fanzines, ça ne te donnais pas envie d’y aller, les épingles à nourrices, croix gammées... ils en faisaient trop. Par contre, quand j’ai écouté leur premier 45T, interdit à Londres, ça l’a fait complètement. Même si avec le recul, ça ne vaut pas Sham, ce qui s’est fait de mieux, avant même 4 Skins . le gars qui achète un disque de Sham maintenant, il ne connaît pas le contexte de l’époque, il ne voit pas les retombées radioactives sur les petits français que nous sommes et puis il ne sait pas lire la pochette. Quand tu regardes le premier maxi autoproduit, il est écrit “Produced by John Cale”, or John Cale, c’est un violoniste qui jouait de la basse dans The Velvet Underground. Ce mec là est producteur de tous les disques importants dans l’histoire de la musique Anglaise ou Américaine. Et il a choisi Sham et pas les Pistols.

Comment as tu commencé à faire de la musique ?
J’ai commencé la guitare quand j’étais au CES St Exupéry, il y avait un mec qui jouait vraiment bien de la guitare, il pouvait faire du Jimmy Hendrix sur une guitare classique, et j’ai repiqué sur lui mes premier plans de guitare, ce qui m’a servi à déchiffrer les accords que j’entendais sur mes disques préférés. Je l’ai revu en 83, peu avant son suicide, il est venu nous voir en répétition et il m’a dit: “Putain, Tai-Luc, tu joues toujours aussi mal, mais tu dois être meilleur que moi parce-que tu as déjà fait trois disques”. C’est parce-que ce mec-là a existé qu’on en est venu à faire un truc radicalement opposé.

Vous étiez assez proches de Wunderbach, non ?
Bien sûr on était très proche d’eux puisque Cambouis, leur batteur, joue maintenant avec nous. Leur chanteur, Marco, avait également fait les chœurs sur notre premier album, et il a même chanté à ma place à un concert à Pontoise en 82 alors que j’étais à l’armée et que Jean-Pierre était un peu fatigué. Une vidéo existe mais on n’a jamais réussi à mettre la main dessus.

 

merci à Benjamin et UVPR pour l'autorisation et l'aide.

interview : David et Benjamin.