Interviews Tepaz. N°1. Février 1988

En 9 ans d'existence La Souris Déglinguée est restée fidèle à l'idée première du rock'n'roll : passion et rébellion. La dernière tournée a prouvé que Tai Luc et les siens ont eu raison. La Souris Déglinguée : Les derniers héros du rock'n'roll ?
Où en est La Souris en 88 ?
TL : Il ne faut pas avoir peur de le dire, on a perdu beaucoup de temps mais on s'est bien amusé. Pas plus tard qu'il y a quelques jours on était en tournée. Et bien les concerts ça se passe comme au début. Il n'y a pas de différence, ça veut dire qu'on s'amuse encore à faire ce qu'on fait, même si on perd du temps par rapport aux collègues qui gèrent leur carrière en fondant des labels par exemple. Mais bon, on s'occupe quand même un minimum sinon on ne pourrait pas aligner un album par an. On fait le minimum vital (rires).

Vous n'avez pas de manager ?
TL : Ca fait 4 ans qu'on en a plus. Précédemment notre manager était Hervé Philippe, qui était un ami à nous, et qui s'occupe de Vertigo à présent. Mais tu sais, côtoyer La Souris demande une dépense d'énergie incroyable et un goût prononcé du sacrifice. On fatigue vite les gens qui travaillent avec nous (sourire de Luc).

La Souris semble être un groupe solidaire.
TL : Mais tu as intérêt à être solidaire, c'est révélateur. Ca prouve que tu ne veux pas t'associer à n'importe qui.
Muzo : Et puis c'est grâce à ce comportement que LSD a pu durer envers et contre tout. On ne se réclame d'aucun mouvement. Mais bon, j'ai pu m'apercevoir en tournée, avec les Porte-Mentaux, qu'un niveau structure on n'avait. Et ça, ça ne nous a pas fait perdre de temps, mais surtout des chansons qu'on n'a pas pu exploiter jusqu'au bout.
TL : Cela dit, contrairement aux groupes, les gens inutiles ne font pas long feu chez LSD, car ils savent qu'il n'y a rien à attendre de nous.
M : Les gens qui gravitent autour de LSD doivent savoir que leur geste est gratuit, d'où la déception de certains dans le passé.
TL : Attention, les gens qui ont collaboré de près ou de loin à LSD on les respecte. Mais bon, pour certains LSD était plus un moyen de promotion sociale, et ceux là ont vite compris et ont disparu du jour au lendemain (sourire).

Et par rapport au mouvement alternatif ?
TL : Je t'arrête tout de suite, je n'aime pas le mot alternatif, parce qu'en français ça veut dire alternance, pas autre chose comme en anglais.
M : C'est un mot gênant, parce que un point de repère pour des gens qui ne savent pas où se foutre. Ils se disent alternatifs. On a raison de ne pas nous dire alternatifs, car le jour où cette mode passera, on sera toujours là.
TL : C'est plus une fiction entretenue pour faire croire au public que certains groupes font autrement. Mais pour les ventes de disques et les concerts, tout se passe pareil. Tous les petits labels sont distribués par New Rose. Mais New Rose on les connaît depuis longtemps, ils nous ont permis de faire notre 1er disque, et bon, Patrick Mahé n'a rien d'alternatif. C'est un businessman, un capitaliste à sa petite échelle. C'est moins con de vendre des disques que des savonnettes, mais cela reste du commerce. Ce qui peut être original, c'est la qualité du produit que tu vends. Mais au bout du compte la différence entre un label alternatif et un gros label est le produit, c'est tout. Et malheureusement dans le mouvement alternatif il n'y a rien d'original.
M : En fait le 1er groupe à se dire alternatif, c'était peut être original. Plus maintenant.
TL : De plus, ça a des relents post-68. D'ailleurs en 77 on ne parlait pas de mouvement alternatif, mais juste de groupes punks et de labels punks.

Oui, mais vous jouez avec Les Garçons Bouchers, et pas avec Indochine.
TL : Oui, et j'irai même plus loin que toi. On a fait une tournée avec les Porte-Mentaux, qui sont un groupe respectable. Ils nous aiment bien, et c'est réciproque. Et j'espère que ça va marcher pour eux. A Toulouse certains dans le public allaient encore plus loin en me disant : "mais pourquoi jouez vous avec les PM ?", au même sens que toi tu le dis pour Indochine. A la limite on n'a rien à voir avec personne. Pour ce public, il y a deux mouvements : celui incarné exclusivement par LSD, et tout le reste.

Mais comment vous voient les autres groupes ?
TL : Il y en a qui nous aiment bien, comme OTH, les PM, Camera Silens.
M : Baraka.

Vous restez rebelles, vous ne faites pas de télé.
TL : Si, quand on nous le demande. Car refuser c'est aussi rechercher la pub dans l'autre sens.
M : On ne refuse pas, on ne nous propose pas grand chose.

Comment s'est fait le titre pour la compilation "Mon grand frère…" ?
TL : C'est un morceau enregistré il y a 5 ans. On a voulu refaire ce qu'on avait déjà fait, parce qu'on voulait faire quelque chose dans l'esprit de Be Bop A Lula par exemple : une version 58 et une version 62 (rires). C'est très payant, car les mômes de 15 ne savent pas ce que tu as fait il y a 5 ans. D'ailleurs dans le prochain, il y aura deux vieux morceaux. Mais bon, pour "Jeunes Seigneurs", j'ai réécrit les paroles, car elles n'étaient plus d'actualité.

Qu'est ce que vous pensez de cette légende autour de LSD ?
M : Ca nous gène un peu, parce que la légende ça vit pas trop. Surtout qu'on passe pour des vétérans, mais on n'est pas plus vieux que les autres groupes.
TL : Par exemple pour les PM, qui sont présentés comme des espoirs, ils ont commencé en même temps que nous. Les Bérurier Noir c'est pareil. Pour moi il n'y a pas de nouveaux groupes. Simplement on a eu le mérite de sortir notre premier disque avant tout le monde, en 1982.
M : Ce qui est embêtant, c'est que quoi que tu fasses de nouveau, tu restes dans le rayon curiosité, vieux truc. C'est un vrai boulet.

Que répondez-vous lorsqu'on vous accuse de tolérer les bras tendus à vos concerts ?
TL : J'essaie de minimiser ça, simplement parce qu'il faut renverser cette tendance des médias, qui veulent faire des skins leur tête de turc toute désignée. Comme il y a 20 ans c'étaient les rockers et les hell's de Malakoff. Maintenant la cible idéale c'est le skin fasciste. Mis il faudrait leur dire que le jour où à la place des skins ils verront des voyous, ça ira beaucoup mieux.

Vous le voyez comment le mouvement skin ?
TL : On ne voit rien à la limite. On estime que les gens qui viennent à nos concerts c'est pour nous voir. Sinon il n'y a rien à en penser. Il y a du bon et du mauvais comme dans tout mouvement. Plutôt du bien au niveau musical et ambiance.
M : Moi les gestes je ne les vois même plus en concert. A la limite ça me fait marrer, ça ne veut plus rien dire (sourire).
TL : Les gens qui portent des jugements de valeur sur tout ce qui arrive, sur les mouvements de jeunes socioculturels, souvent leur réaction est de rejet. Car les jeunes, critiques, sont plus fous qu'eux. Ils vont plus loin. Je pense qu'il faut dédramatiser ça.

Mais les affiliations avec l'extrême droite ?
TL : Mais les gens politisés ne viennent pas aux concerts. Ceux qui viennent nous voir, c'est encore pour le rock'n'roll.
M : Cela dit je comprends que cela puisse choquer les curieux qui viennent à nos concerts.
TL : Mais c'est pour cela qu'on fait les interviews, pour remettre les pendules à l'heure. Si tu vas à Londres, la mode c'est l'esthétisme hyperréaliste à la russe. Moi aussi j'aime bien certains trucs esthétiques, mais à la limite ça représente le côté romantisme révolutionnaire et tu l'acceptes en sachant que les Russes sont en Afghanistan, l'existence des goulags. Alors que tu n'acceptes même pas qu'un môme achète un t-shirt avec la croix celtique, alors qu'il ne pense sûrement pas à Auschwitz ou Treblinka, mais juste à se démarquer. Nous ce qui nous intéresse, c'est la manière dont les concerts se passent. Et ils se passent très bien. Les gens savent pertinemment que je n'ai jamais été un nazi. Dans le cadre du concert, les gens malgré leurs différences idéologiques viennent retrouver ce qu'ils ont en commun avec La Souris et les paroles.
M : Et peut être que ces gens vont se poser des questions en voyant la variété du public quand la lumière se rallume. Et puis ce serait une forme de ségrégation que de filtrer l'entrée des concerts.
TL : Et il faut le dire, le répéter : On n'est ni en 17, en 38 ou en 45. On est en 88 et c'est bien connu qu'il y a un dépérissement de l'idéologie.
M : Les gens peuvent qui veulent faire ce qu'ils veulent pour délirer, mais il ne faut pas que ça dérape.

Et ça dérape pour pas mal de skins ?
TL : A la limite on s'en fout de ce qui se passe à l'extérieur des concerts.
M : Et puis c'est une minorité chez les skins.
TL : Ce qui nous intéresse de savoir, c'est pourquoi les gens aiment ce qu'on fait.
M : Et puis ce n'est pas parce qu'on les interdirait de concert ou qu'on leur dirait quoi que ce soit, que ça changerait quelque chose. Bien au contraire.

Mais Tai Luc semble être un personnage culte pour eux.
M : Si c'est le cas, s'ils écoutent les paroles ils ne massacreront pas le premier venu, ou alors ce sont des mecs qui n'ont rien compris, et ne comprendront jamais rien.
TL : Bon, faut pas se faire d'illusions non plus, et défendre l'indéfendable non plus. Cela dit, j'ai complètement confiance en ces gens qui viennent nous voir en concert. On s'en est rendu compte depuis le début. Encore maintenant c'est gentil, mais à une époque, les gens qui venaient à nos concerts, c'était pour éprouver les groupes et le public. Plus maintenant. Il y a 5 ou 6 ans, à la Mutualité par exemple, il y avait une partie du public qui éprouvait l'autre et le groupe. C'est sur que dans ce cas ce n'est plus un concert, mais quand c'est pour éprouver le groupe, je trouve ça assez sain. Les gens écoutent ta musique et c'est le combat permanent, la remise en question perpétuelle. Il y a des concerts où les groupes qui jouent, eh bien, il y a 5 ans on ne leur aurait pas permis de monter sur scène. Mais bon, le public change, il vieillit.
En plus, de toutes façons, j'y reviens, partout où on passe on est respecté. Et comment t'expliquer que "la Varsovienne" en 79, qui est un chant révolutionnaire plutôt de l'Est, a toujours été bien reçu, simplement parce que c'est LSD qui la chante. Contrairement aux Porte-Mentaux, quand ils font "le chant des partisans", où ça ne se passe pas très bien, comme à Toulouse.
En fait, ce que les gens nous reprochent, c'est que même avec des chansons antiracistes, avant tout le monde, comme "Yasmina" (79), il y a encore des mecs qui viennent avec des croix celtiques et qui te disent après le concert que ce morceau est vraiment super (rires)., dansant et tout. C'est complètement contradictoire. Les gens ont raison de vivre dans la contradiction. Et la preuve, pendant la tournée avec les PM, qu'on aime vraiment bien, à Toulouse il y avait Martial, qui fait des percussions avec eux, et qui est Togolais. Et bien à la fin, je vais backstage discuter avec Bébé, le chanteur. Il n'avait pas supporté notre public, et me reproche de tolérer les skins. Je lui réponds "mais comment expliques tu qu'à l'heure actuelle Martial discute avec ceux que tu traites de fascistes ?". Alors Bébé me dit qu'il connaissait ces skins à Paris. Je leur ai demandé, et ils m'ont dit que Martial est un mec bien de toute façon. Au delà des différences raciales et
idéologiques, quand on a des points communs avec des gens, ce sont tous ces points communs qui ressortent sans problème.
M :Il faut sortir de tout concept politique quand on va au concert et il faut avoir l'esprit large et dédramatiser.

Et par rapport à la politique, feriez-vous des concerts ?
TL : A la limite je préfère qu'on fasse un concert pour nous, et pas pour autre chose. Cela dit, on a fait des concerts de soutien comme Rock à l'Usine par exemple, parce que c'était une cause qui avait à voir avec le rock'n'roll, et que ça restait en circuit fermé. On a fait aussi un concert contre l'armée à Amiens. Mais c'est dérisoire, à l'arrivée c'est du vent.
M : Les meilleurs concerts c'est quand les mecs s'amusent, que ça bouge bien, qu'il n'y a pas de baston, quand tout le monde repart chez soi content.
TL : Et la dernière tournée c'était comme ça. Les gens viennent nous voir sans arrière pensée, parce qu'on n'est associé à rien. La seule cause que nous défendons, c'est celle de La Souris. Et puis on aime les tournées comme Rock en France, on est à égalité avec les autres groupes, et on s'aperçoit avec plaisir qu'on fait plus de public que les groupes qui vendent plus de disques que nous.

Propos recueillis le 10/02/88 par Jean-Paul Ibbetson et Daniel Dauxerre.