» Interviews » Rock à l'Usine. N°6. Octobre 1987.

Nous sommes à Paris, dans les studios de répétition du Quai de la Gare. L'ascenseur ne marche pas, alors on en profite pour voir un peu les murs plein de graffitis souvenirs. Les traces de rock, les anciennes, les nouvelles, et les trous d'où sort un bruit de basse ou de saxo…
A l'occasion de la sortie bientôt d'un nouveau 33t de La Souris Déglinguée, voici entre deux morceaux à la répétition, l'interview du groupe, avec Tai Luc (chant, guitare) et Michel (saxophone). Jean-Pierre fait des grands gestes sur sa guitare, et Rikko rigole à la basse. Jean-Claude nous sourit, il a l'air très concentré sur sa batterie….



Vous travaillez au Quai de la Gare à la préparation du nouvel album, mais aussi à la compilation pour les enfants de Boucherie Productions. Quel morceau allez vous jouer sur cette compilation ?

TL : On va chanter "Jeunes Seigneurs". On va essayer un peu de le mettre au goût du jour, parce que je crois que l'histoire avait un peu vieilli aussi. Il n'y a que le refrain qui tienne bien le coup. Nous sommes à quelques jours de l'enregistrement, j'ai trouvé un premier couplet, j'ai pas encore trouvé le deuxième mais ça ne va pas tarder…

Que s'est-il passé depuis "Eddy Jones" ?
TL : "Eddy Jones" ça fait longtemps maintenant. On a commencé à répéter les morceaux en 85, il est sorti en 86. Il n'y a pas d'inspiration soudaine, tout est préparé depuis longtemps. Le fil conducteur du nouvel album, je ne sais pas encore, ce sera une suite de morceaux qu'il faudra prendre comme tels. C'est le hasard des répétitions qui nous aide à faire ces morceaux, qui surgissent du passé aussi. "Les parents à Chantal" par exemple, c'est une chanson qui a surgi du passé, puisque la première fois qu'on l'a répété, c'était en 82… Donc je ne sais pas s'il y a du nouveau dans ce domaine. En fait on n'arrête pas d'exploiter ce qu'on a toujours su le mieux faire.

Dans le nouvel album de LSD, il y aura une chanson qui s'appelle "Khun Sa Blues", c'est quoi cette chanson ?
TL : C'est le titre raccourci pour Shan Si Fu. Cette chanson "Khun Sa Blues", on ne sait pas encore si ce sera le titre définitif… Cette chanson traite d'un sujet qui nous amène assez loin d'ici, mais toujours assez haut. L'histoire de Khun Sa se passe à 1000 ou 2000 mètres d'altitude, dans une forêt luxuriante, avec des ânes chargés de gros sacs. On va faire goûter au public français un exotisme dont ils n'ont pas la connaissance. Sur ce morceau il y a Michel qui va s'efforcer de barrir comme un éléphant avec l'instrument approprié. Il va falloir rentrer dans l'ambiance des éléphants, des cornacs, mais le cornac n'est pas encore arrivé…
On se démène des fous, à droite et à gauche, pour faire cet album, pour trouver le label le plus capitaliste possible, ou disons le label le plus indépendant des capitalistes, l'inverse n'est pas vérifié… Quelques fois, on pourrait s'amuser à chercher le label le plus capitaliste des indépendants ! Mais nous on préfère faire la démarche inverse au contraire, et à trouver le plus indépendant des labels capitalistes, parce que c'est celui qui offrira le plus de moyens. Pas plus tard que tout à l'heure, on a rencontré un producteur de hard-rock qui est intéressé par ce qu'on fait. Donc tout est possible.

Vous tenez beaucoup à cette chanson "An 2000". Vous la jouez maintenant à chaque concert. Va t'elle figurer sur le nouvel album ?
TL : Malheureusement cette chanson c'est pareil, on aurait du la laisser figurer sur le disque ("Eddy Jones"), mais pour des raisons indépendantes de notre volonté elle n'y figure pas. Je pense bien que sur le prochain elle y figurera. La version que tu as entendu a été mixée en quelques minutes parce qu'on l'a demandé expressément à l'ingénieur du son. Mais il n'a pas tout restitué au niveau des paroles, il a même oublié un couplet sur une partie instrumentale qui ne l'est pas d'ailleurs. D'ici peu de temps on va faire une maquette des nouveaux morceaux, les morceaux vont donc prendre une trame plus ou moins définitive. "An 2000" va donc figurer dans ce nouvel album, mais avec une forme nouvelle.

Comment le public a t'il réagi aux nouvelles chansons de "Eddy Jones", "les Parents à Chantal", "en Indo-Chine", etc…
TL : Je pense que la plupart de ces chansons ont été bien ressenties. Maintenant, et c'est tout à l'avantage de Michel parce qu'il joue dessus, les gens préfèrent entendre "les Parents à Chantal" que "Yasmina", c'est une évolution… Cette année a surtout été l'année de Michel. Les morceaux sur lesquels il joue c'est vachement indispensables, on pourrait même imaginer qu'il joue pas sur des morceaux sur lesquels il a l'habitude de jouer… Je pense à la guitare monocorde, sur "Khun Sa" par exemple. J'ai entendu un montagnard des confins du sud de la Chine qui jouait de la guitare monocorde merveilleusement bien. Tu n'as qu'une seule corde, une caisse de résonance avec un coquillage au bout, mais cogner la corde ça ne suffit pas, il faut qu'il se serve aussi du coquillage qui fait caisse de résonance et sur lequel est attachée la corde. Il faut qu'il la fasse osciller. Autrement dit, ça lui sert de bras vibratoire. Sur "Khun Sa" on aura l'intermédiaire.
M : Sur " Eddy Jones " c'est du jazz New Orleans, ça aurait pu être un violon, ça aurait pu être que de la clarinette ou des trucs comme ça. On ne sait pas vraiment jouer d'autres instruments que ceux sur lesquels on joue. Nous essayons de faire quelque chose de complet avec ce qu'on a. Donc c'est intéressant de rajouter des instruments, du violon par exemple.

Est-ce que le nouvel album va sortir bientôt ?
TL : Le nouvel album va sortir, ce n'est pas prématuré de le dire. Mais d'ici peu de temps on saura chez qui on va le faire. Pour l'instant ce n'est pas possible de dire chez qui on va le faire, et ça va surprendre beaucoup de gens. Savoir quand il sortira c'est une affaire de jours. On a plusieurs possibilités, soit on fait un disque avec un certain label, soit on en fait deux avec un certain label, deux en même temps.
M : On va essayer de trouver une compagnie qui exploite le disque normalement.
TL : Plutôt qui exploite le disque anormalement, parce que normalement, pour une maison de disques, ça veut dire ne rien faire et vendre le groupe grâce à son acquis déjà obtenu par le passé. Sur le prochain disque qu'on va faire, on va pousser la maison de production, la maison de disques, à faire le disque anormalement.
Jusqu'à présent, le test avec le public a toujours été positif. Là où il l'a été un peu moins, c'est dans un domaine qui nous échappe un peu, celui de la distribution.
Pour nous, ce qui est nouveau, ce sont les gens que nous ne connaissons pas. Les anciens je ne les connais que trop. Je sais où ils habitent, quand ils sont nés, quand ils sont morts. Je connais leur style de vie par cœur. C'st sur que lorsque tu fais un concert, tu ne connais plus que le service d'ordre ou les gens qui organisent le concert, et une vingtaine de personnes dans la salle. Récemment, on a fait un concert à Pau, et on a demandé s'il y avait beaucoup de gens qui nous avaient vu à Tarbes en 82. Il n'y a pas beaucoup de gens qui ont levé la main.
Tout ça, ça veut dire que le message est passé, mais que les gens qui venaient avant n'ont plus décidé de venir. Les gens qui les ont remplacé sont du même gabarit.

A part le nouvel album, quels sont les projets de LSD ?
TL :Ce qu'on va faire là, tôt ou tard, c'est donner une image de nous plus positive au niveau vidéo. Là, nous faisons un concert à Blois samedi. De toutes façons, l'activité d'un groupe tourne toujours autour des concerts, des disques. Le seul truc qui soit vraiment intéressant, c'est l'alchimie des morceaux, les paroles et la musique. C'est le seul truc sur lequel il faut vraiment s'attarder. Jusqu'à présent, il n'y a pas de groupe qui ait vraiment une démarche originale, c'est copié ou imité. Récemment il y a un disque qui est sorti avec un groupe qui a de la notoriété, les idées c'est fait pour circuler, alors il a repris une idée à nous qu'on avait déjà exploité en 86 : Il a fait une chanson moitié français, moitié chinois. Même quand tu cherches à être original, à la fin du compte tu ne l'es plus parce ton idée est reprise et qu'il faut toujours aller plus loin.
Cette jeune fille qui chante en chinois, je la connais en plus. Pas celle qui a chanté avec nous, mais l'autre, celle qui a chanté avec nos collègues… Sur un disque des Béruriers… Je la connais cette fille là, parce qu'elle est venue chez moi en plus, jouer du violon. Quand on était au studio d'avant elle était là aussi, pendant une séance de mixage. Elle est venue avec son copain journaliste… Comme quoi les idées ça passe d'un studio à un autre. Là où tu es content c'est quand tu as eu la primeur de l'idée.
Maintenant on va essayer d'aller plus loin, on va essayer de faire une chanson qui s'appelle "le Grand Voyage" et je vais essayer d'écrire un couplet en mongol. Et j'espère que le temps que le disque soit produit et réalisé, puis distribué, ce disque soit encore original.
Peut être que dans six mois il y aura un autre groupe qui va faire un morceau en mongol, mais ça on n'y peut rien….
Quand Michel est arrivé dans le groupe, il a fait des morceaux avec nous… Après il y a eu toute une ribambelle de groupes Oi et punk qui ont utilisé le sax, comme par hasard… Je pense que c'est Michel qui a popularisé ça, mais il y a eu des précédents avant lui.

Quel sera l'esprit du nouvel album ?
TL : "Eddy Jones" avait peut être une coloration jazz. Peut être que le prochain aura une coloration encore plus surprenante. A vrai dire, on n'en sait rien, car c'est surtout le mixage de l'album qui donne la coloration définitive.

Dans les chansons comme "Jeunesse de France" ou "Contingent Anonyme" on retrouve des thèmes chers à LSD, mais je crois qu'il y a aussi des chansons plus personnelles cette fois-ci ?
TL : C'est une année grave et triste. Jusqu'à présent je n'ai jamais fait de chansons comme ça. Malheureusement c'est l'occasion qui se présente. Là je me suis rendu compte qu'il y avait des éléments pour faire une chanson triste. J'espère qu'avec des événements plus joyeux je pourrai faire des textes plus enjoués.
Sinon "Khun Sa Blues" c'est un morceau que j'ai écrit en 84, alors trois ans ont passé, et Khun Sa doit être content qu'on parle de lui…
Maintenant on a repris goût aux reprises, par exemple "Caravan" de Duke Ellignton (1937), donc on recule davantage dans le temps. On s'est rappelé de Louis Jordan qui avait une orchestration réduite, alors que Duke Ellington faisait ses concerts avec un grand orchestre. Louis Jordan avait laissé Duke Ellington sur le cul, il faisait la première partie et avec seulement quelques instruments il avait déchaîné plus d'ambiance que Duke Ellington et tout son orchestre. On a donc essayé de faire un morceau jazz avec un ensemble instrumental réduit.

Rock à l'Usine. N°6. Octobre 1987.

Kino