» Interviews » Rock Style. #13. 1995


Contrairement à ce qu'elle a toujours prétendu, La Souris n'est pas Déglinguée. Pour preuve, son exceptionnelle longévité. Voilà maintenant seize ans qu'elle vadrouille dans les méandres du paysage musical français, et point régulièrement le bout de son museau dans la lumière de l'actualité. Elle y dépose son dixième album "Tambour et Soleil". L'occasion de revenir avec Tai Luc, son passionné et passionnant chanteur, sur cette légendaire formation hexagonale.


Avez-vous toujours en vous une part de cette rage qui vous animait à vos débuts ?
En fait, nous n'avons jamais cherché à porter une étiquette punk ; c'est le public qui nous en a apposé une. Et il faut bien se dire qu'il y a toujours plus enragé que soi. Je me souviens qu'en 79, le guitariste d'Oberkampf considérait LSD comme un groupe folk…

Quel regard portes tu sur l'actuelle vague punk US ?
Je ne suis pas cette vague de près. Mais je m'en méfie. Je suis assez réticent par rapport au punk américain en général. Car si à l'origine beaucoup de choses sont venues des Etats Unis, notamment avec les Ramones, le mouvement punk s'est réellement développé à Londres, à partir de 77. J'ai d'ailleurs été moi même spectateur de tout ça, aux Etats Unis comme en Angleterre. Et j'ai une préférence, pas forcément objective, pour les citoyens britanniques.

Vous avez longtemps traîné une réputation ambiguë, largement due à un public que l'on a décrit comme douteux.
Il faut remettre les choses en place. En 82 il y avait d'une part Starshooter et Trust qui se cassaient la gueule, Téléphone cartonnait, et Bijou était dans son trip sixties remis au goût du jour. Le paysage musical de la France était alors celui de nos grands frères : des mecs qui écoutaient principalement Led Zep, les Stones et AC/DC. Nous avons été les premiers à nous autoproduire. On avait déjà découvert comment fonctionner sans le support commercial des grosses compagnies. On a donc sorti un disque de punk-rock radicalement différent de ce qui était proposé à l'époque. C'était totalement en phase avec l'Angleterre, et parfois même en avance, puisque certains morceaux pouvaient s'apparenter à du psychobilly, sauf que le terme n'avait pas été encore inventé. Les thèmes des textes n'avaient rien à voir avec ceux d'alors, genre Téléphone "j'suis parti de chez mes parents", etc… Nous décrivions le même univers, mais apparemment nous ne voyions pas la même chose. Mais à cette époque, toute la France était en retard : le public, la presse, les maisons de disques. Nous n'avons donc pas bénéficié d'un public "normal". Il était socialement complètement déphasé avec ceux qui achetaient des disques de Téléphone, Starshooter, Trust, Bijou, ou Balavoine ! On a eu effectivement un public riche en couleurs. Mais il faut leur rendre justice. Trop de travestissements ont fait du public banni de La Souris des sortes de monstres dans le genre blond, aryens, aux yeux bleus, alors que ce n'était pas ça. Juste des personnalités turbulentes, qui venaient de toutes les frontières du monde. Et puis, cette réputation de notre public perdure également parce que les gens ont une espèce de fascination pour tout ce qui est douteux…

Il a été souvent écrit que LSD était un pion capital sur l'échiquier du rock français ; que sans vous les Bérus ou la Mano n'auraient pas été ce qu'ils ont été. Qu'en penses-tu ?
Ce n'est pas à moi de répondre à ça. C'est plutôt flatteur ; mais tout ça tient à peu de choses. Je me souviens d'un concert à l'Olympia en 78 qui réunissait Starshooter, Métal Urbain, et plein d'autres groupes français. J'étais persuadé que Métal Urbain allait dominer la soirée. Ils ont commencé à jouer, avec un son dément ; ils présentaient des choses très originales, et puis… manque de pot, après deux chansons, le musicien au clavier, certainement bourré, se prend sur scène les pieds dans son jack en dansant le pogo. Son clavier tombe à la renverse, la boite à rythmes était déprogrammée, c'était fini… Ils s'étaient eux même tués. Ce jour là, ils ont manqué une chance de changer les données du rock français.

D'après toi, qui a traversé la décennie précédente, et la moitié de celle ci, les relations entre l'industrie du disque et les artistes ont-elles changées ?
Les décideurs des maisons de disques sont aujourd'hui certainement moins incultes. Je me souviens qu'en 80, un mec de Polydor s'est montré particulièrement intéressé par l'une de nos démos, qui regroupait des morceaux punks. Il était désolé, parce qu'il ne pouvait rien pour nous : il venait de signer un groupe punk du nom des Forbans ! Ca nous a bien fait rigoler… Les mecs sont plus renseignés aujourd'hui. Le problème c'est qu'il y a toujours un énorme décalage. En 87, CBS nous faisait du pied. Ils ne voulaient pas ce qu'on leur proposait, mais ce qu'on avait été en 79… Les maisons de disques mettent des années à assimiler l'évolution de la musique. Il faut attendre que ceux qui avaient ton âge à tes débuts aient des potes suffisamment importants dans les maisons de disques pour qu'ils te disent que ça serait bien si… mais on a évolué depuis… C'est très différent dans les pays anglo-saxons.

L'univers de la rue, largement décrit à tes débuts, ne l'est quasiment plus aujourd'hui.
De 79 à 81, je n'entendais pas ce que je voulais entendre : le vécu post-adolescent, celui des teenagers attardés. J'étais complètement en phase avec l'univers des punks des Halles, du Gibus et du Golf Drouot. A partir de 81, j'ai commencé à beaucoup voyager. Ma vision du monde s'est élargie après m'être aperçu que le béton armé, l'asphalte, le bitume, ne représentent que 2% de la surface globale du monde. 98% de globe terrestre est recouvert par la savane, la toundra, la steppe, ou les terres vouées à l'agriculture, comme les rizières en Asie… Il faut respecter un peu les proportions ! Et puis il y a toujours ce fameux décalage. Les gens commencent seulement à comprendre les textes sociaux écrits en 79. Mais maintenant je fais dans le mondial. Nous sommes un groupe urbain, mais à la différence de nos contemporains et de nos petits frères, nous n'en sommes pas fiers. Sans être maoïste, je fais une schématisation, avec d'un côté des villes, de l'autre les campagnes. Les villes sont faites de "parasites" qui travaillent dans le secteur tertiaire ou secondaire, sans produire de biens essentiels, simplement des articles futiles. Je crois que tout est affreusement centralisé, non pas seulement à Paris, mais dans toutes les grandes villes de France. On ne parle que de ce qui se passe dans les grandes mégapoles, alors que tout l'essentiel est produit ailleurs.

Les chansons de "Tambour et Soleil" évoquent directement ou non l'Asie.
Mon père est vietnamien, je suis moitié asiatique… je suis biologiquement et génétiquement attaché. Mais c'est un thème que j'évoque depuis longtemps. Je ne tiens pas à écrire mes mémoires à quarante ans. C'est pourquoi je fais du témoignage en temps réel. Et si mes chansons traitent de la France et de l'Asie, c'est parce que c'est mon expérience.

Les voyages t'ont certainement donné une opinion à propos des difficultés de la France à exporter la musique ?
Je crois que c'est au départ une question politique. La France n'a jamais fait partie des vainqueurs de la seconde guerre mondiale. Et même si De Gaulle a tout fait pour la faire apparaître comme une puissance victorieuse, elle est désormais considérée à l'étranger comme un pays vaincu et collaborationniste. Sa crédibilité s'est complètement amoindrie. Les guerres sont faites pour être gagnées. Et le commerce ne se développe que s'il est impérial… Je crois d'autre part que si aujourd'hui la France n'est pas en mesure de rivaliser avec d'autres grandes puissances, c'est parce qu'elle est passablement endormie ; et pas seulement les directeurs artistiques des maisons de disques ; mais la France tout entière.

Marc Belpois