» Interviews » Rock Sound Hors Série #4. février/mars 2000.

Fin 1999, La Souris Déglinguée revenait d'actualité avec la sortie d'un album enregistré en public des années auparavant. L'occasion pour nous de rencontrer Tai-Luc et de faire le point sur quelques sujets choisis à propos de cette entité du punk français qu'est La Souris.

En 1989, un live célébrait les dix ans d'existence de La Souris Déglinguée. En 1999 (l'interview s'est effectuée en décembre dernier) sort un autre live...
Taï-Luc : ... qui célèbre l'année 1984 ! (rires) Le live sorti en 1989 n'était pas une idée du groupe. Pour nous, le concert en question était un concert comme les autres. Mais il a été présenté comme "le retour de la bête", une façon un peu spéciale de marquer le coup, depuis nos débuts en 1979. Mais, ce concert a beaucoup plus marqué la conscience du public que la mienne ou celle de mes collègues. Il faut dire qu'il se passait au Bataclan, ce qui, à l'époque, était assez exceptionnel pour un groupe comme le nôtre.

Le concert de 1984 qui sort aujourd'hui en CD a l'air d'avoir plus d'importance ?
Aujourd'hui, on est en 1999 et on sort un live enregistré en février 1984 à Villeurbanne, Boulevard de Stalingrad, dans une boîte qui n'existe plus. C'est un concert, pour nos souvenirs sonores et personnels, qui fait l'unanimité entre nous. Même si sa sortie en disque n'est pas appréciée par tous, puisqu'on y retrouvera deux membres qui ont, depuis quitté le groupe. Pour résumer, on dira que Live 84 est le premier pirate officiel de La Souris. J'avais entendu parler de différents projets de pirates en Allemagne, donc on a préféré aller plus vite que tout le monde.

Pourquoi a-t'il tant d'importance ?
C'est un des rares concerts enregistrés à l'époque. Malgrè ce que tu en as dit dans ta chronique, ce n'était pas l'époque bénite. En tout cas, pas l'époque bénite de la technologie. En 1984, je n'avais même pas de duplicateur cassette. Pendant longtemps, cette cassette est restée en un seul et unique exemplaire. Grâce à la bonté du numérique, on a pu arranger certaines choses et le sortir en CD. Ce concert a aussi été important pour le public de l'époque de cet endroit. Sans ce concert, il n'y aurait pas eu de suite pour nous dans la région. C'est pour ça qu'il fallait qu'on le livre tel quel. Car il représente quelque chose de fort. il y a eu d'autres bons concerts de La Souris, mais celui-ci est la seule trace de l'année 84.

Chaque nouvel album de La Souris est entrecoupé d'un album célébrant le passé, des compilations comme Trop de Libertés ou International Raya Fan Club par exemple...
On ne planifie rien. Il n'y a pas de ligne directrice, on fonctionne à l'envie. Il suffit que l'un de nous se réveille de son inertie pour qu'on fasse quelque chose...

Par exemple, quelle est l'utilité de L.S.D Remix 2536 ?
En 1993, j'avais eu l'idée avec Hervé Philippe (producteur et réalisateur de la plupart des albums de LSD - ndlr) de corriger les enregistrements de l'album Aujourd'hui et Demain que nous avions fait en 1983. Pour moi, les sessions ne s'étaient pas faites dans des bonnes conditions. Cela avait été un peu trop... réaliste.

C'est à dire ?

On n'était pas du tout concentré sur ce qu'on enregistrait. Il y avait trop de passages de copains. Le studio est devenu un peu Les Halles du coin, tu vois ? Du coup, je n'avais jamais aimé le mix. L'idée était de corriger ces morceaux. Après la sortie de Remix 2536, on a eu pas mal de réactions négatives. En gros, les gens se foutent de la qualité du son ou du mix de nos disques. Ce sont les chansons qui comptent pour eux. On pourrait faire un disque en deux pistes, en l'absence de toute technologie, que les mecs s'y retrouveraient quand même.

Tout ce qu'ils veulent, ce sont des chansons ?
On a trop tendance à vouloir faire de la musique pour que les gens l'écoutent chez eux, sur leur belle chaîne hi-fi et de grosses enceintes. Le Live 84, c'est l'occasion d'échapper à ces paramètres. C'est un vrai live. Un live, ce n'est pas autre chose que du brut. Tu vois, un live de Clash, ça ne eput pas être overdubé vingt ans après. Tu n'as pas le droit de faire ça ! Un vrai live des Clash, c'est un pirate mal enregistré et mal joué... Comme ceux du Mogador en 1981, par exemple.

Mais ils l'ont fait...
Je ne suis pas fétichiste comme dans le film Diva, où la cantatrice refuse de se faire enregistrer parce qu'un enregistrement, c'est trahir. Effectivement, un enregistrement ne capte jamais toutes les émotions d'un concert. Mais lorsque tu te dis "artiste", tu t'exposes. Il ne faut pas avoir peur de montrer tous les côtés de ta création. Même un truc un peu brutal, il ne faut pas avoir peur de le montrer au public. Le punk-rock, c'est aussi ça aussi ! Même si, depuis dix ans, on a intégré une section cuivres, on reste toujours pareil. Sur scène, tu n'es plus en studio, tu redeviens l'animal que tu as toujours été.

Tu as une période préférée de La Souris... ?
J'aime toutes les époques. J'aime aujourd'hui. J'aime bien 1984. L'année 84, c'était pas la meilleure année pour La Souris, tu sais. Le concert qui sort en CD est pratiquement le seul qu'on ait donné cette année là. On avait aussi fait Jacques Martin un dimanche après midi où on avait joué "parti de la jeunesse". L.S.D c'est un système D désorganisé, avec des regains d'activité, mais beaucoup de temps mort.

Le punk-rock est un éternel retour en arrière ?
Rancid et Green Day sont des exceptions qui confirment la règle. Regarde, Maximum Rock'n'Roll n'a pas évolué d'un pouce depuis des années.
Ce n'est pas parce qu'il ne se passe rien en surface que la bête est morte. Green Day et Rancid permettent aux jeunes de redécouvrir des choses plus authentiques. Ces derniers temps, il y a un net intérêt pour les vieilles choses. Surtout en Europe. Mais aussi aux Etats Unis, où les groupes semblent se ressourcer dans le vieux punk/Oi anglais. Les disques d'Agnostic Front le prouvent. En l'an 2000, le punk est le nouveau Blues.

La Souris est un des plus vieux groupes punk français. Mais elle n'a pas toujours fait l'unanimité. Est-ce que des textes ambigus comme "en France" par exemple ne vous ont pas porté préjudice ?
Il y a plein de choses qu'on a fait qui ont été nocives pour notre place au soleil. Encore aujourd'hui, on est vachement tentés de faire des trucs hors normes. Peut être qu'on a envie de continuer à se griller ! Mais j'aimerais éclaircir le sujet "en France". Peu de gens savent que ce texte a été écrit à Hong kong en février 1981. Effectivement, j'ai écrit : "c'est là qu'on est né en France, c'est là qu'on vit en France...". Mais c'était sur la base de l'expatriation. Ecrire un texte faussement patriotique sur la France, lorsqu'on est à Hong Kong, l'idée était bien. Après, ça peut être interprété différement.

Le public de La Souris a aussi joué un rôle décisif dans la réputation du groupe. Contrairement à d'autres groupes qui ont soit un public punk, soit un public Oi, vous avez des fans dans les deux catégories...
Ce qui est vrai du public de La Souris est vrai pour le public des groupes anglais de la même époque. Ou plutôt de nos contemporains comme Business ou Cockney Rejects. Les histoires de punk, de skinheads, ce sont les anglais qui les ont inventées. Ici, on a tout importé. Comme les disques. Lorsqu'on a commencé à jouer, on avait déjà trois ou quatre ans de plus que les gens qui venaient nous voir. Et quand on avait Pierre, Paul, Jacques (jeu de mot que seuls les "anciens" comprendront - ndlr) dans notre public, ils avaient tous seize ans. Ils étaient tous branché sur les tribus de l'Angleterre. Mais on doit beaucoup à ce public, c'est lui qu nous a donné notre réputation. Que ce soient les skins des Halles, les punks du Gibus ou les autonomes des squatts... Aujourd'hui tout ça s'est un peu calmé. Mais on n'a pas droit à la rédemption. On est toujours associé à un truc hyper violent. Même lorsqu'on a fait Banzaï ou qu'on passait sur M6. On est encore un groupe ultra.

Est-ce que La Souris n'a pas manqué de support ?
Tout ce qu'on a eu, c'est parce qu'on l'a mérité. Et tout ce qu'on n'a pas eu, c'est parce qu'on ne le mérite pas encore. Le destin de certains artistes est complètement entre les mains de l'industrie du disque. Je ne pense pas me tromper en disant que ce n'est pas l'artiste qui vend ou le public qui achète un disque. Ce sont d'autres personnes qui décident si un disque va se vendre ou non. C'est le monde impitoyable de l'industrie et du commerce. Tiens à propos, une petite anecdote : alors qu'on n'a jamais tenté d'intégrer une grosse structure, les contrats de nos disques sortis entre 1983 et 1999 ont été rachetés par Universal à leur propriétaire d'origine, Musidisc. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais c'est drôle, non ?

En 1991, l'album Banzaï intégrait des éléments rap : lorsque La Souris a fait l'Olympia, vous avez invité NTM en première partie. Que pensez-vous du phénomène hip-hop aujourd'hui ?

Ca m'intéresse beaucoup moins qu'il y a dix ans. Je me retrouve moins dans les groupes. Lors d'une interview en 1995, j'avais dis que les seuls groupes intéressants en France étaient La Tribu et Ministère A.M.E.R. Aujourd'hui, je citerais Expression Direkt. Mais mes goûts personnels restent spéciaux.

Tu penses que le rap a des atomes crochus avec le punk ?
Il y a vachement de points communs entre la Oi et le rap. Je sais que ça peut paraître étrange, mais je le crois vraiment. Ce sont des genres qui ne pourront jamais cohabiter, car il n'y a pas les mêmes repaires, les mêmes références. Mais les deux ont les mêmes défauts, ils fonctionnent de la même façon. La différence, c'est que l'industrie du disque est à genoux devant le rap. Ce n'est pas le cas de la Oi (rires).

Quelle est l'actualité de La Souris pour l'an 2000 ?
Le 21 juin 2000, on jouera à Phnom Penh au Cambodge. Auparavant, on fera quelques apparitions en France dont une série de concerts dans la région Lyonnaise pour célébrer le Live 84.

Frank Frejnik