» Interviews » Rock Hardi N°13/14, 1986.

LA NOUVELLE AUBE
Records de vente des Bérus, développement d'une véritable scène rock'n'roll (Batmen, Shifters, Boy Scouts, Fixed Up) via la connexion australienne, entrée dans les charts des groupes pop frenchy… les signes ne trompent pas : nous assistons à une nouvelle aube du rock français. Pour éclaircir la situation, nous avons interrogé trois groupes que nous connaissons depuis longtemps : LA SOURIS DEGLINGUEE, BLESSED VIRGINS, ABLETTES. Trois groupes intègres, trois démarches différentes pour un seul but : la reconnaissance du public et un succès mérité.
LA SOURIS a fait appel à SLIM PEZIN pour produire leur album "Eddy Jones". Ce vieux routier de la chanson française leur a fait pondre, sans les dénaturer, un vrai disque de rock'n'roll populaire. Certainement leur meilleure réussite à ce jour… (n'oublions pas le très beau "Cité des Anges" et "Aujourd'hui et Demain" déjà très swing…).
Les BLESSED VIRGINS ont choisi la formule LIVE avec 45t inédit en sus… Quant aux ABLETTES, même si leur look lorgne désormais plus du côté de TOP-NRJ que ru Rockn'n'Roll Radio-Chart, nous avons été séduits pas leur véritable hit : "Jackie s'en fout", et nous attendons avec impatience la suite…

Pour ouvrir ce dossier, notre SOURIS préférée, celle qui nous fait swinger et vibrer… Cela ne fait que la 3ème interview que l'on publie d'elle dans ROCK HARDI, c'est vous dire si on l'aime !
Après Tai Luc (chant, guitare) dans le N°4, Rikko (basse) dans le N°7/8, c'est au tour de Jean-Pierre (guitare) d'avoir la parole…

Jusqu'à présent vous aviez toujours produit vos disques vous-même, pour "Eddy Jones" vous avez fait appel à un producteur, SLIM PEZIN. Comment s'est passée la rencontre ?
Jean-Pierre : Ben, on avait fait une maquette avec quelques nouveaux morceaux titres, on était à la recherche d'un label et on nous a fait rencontrer SLIM PEZIN. Il a écouté la bande, elle lui a plu, et ça a été l'engrenage, on s'est retrouvé en studio avec lui. Il nous a fait répéter d'arrache-pied pendant une quinzaine de jours et après les séances ont duré avec le mix... 10, 15 jours. En fait, c'est l'album qu'on a fait le plus rapidement.

Quel est le passé discographique de ce producteur ?
J-P : Oh, il a un lourd passé discographique. Il a joué avec pratiquement tous les yéyés des années 60. Après il a joué avec Claude François. Il était son directeur, pas littéraire, mais musical, c'était lui qui choisissait les reprises… il a joué avec Halliday aussi. En ce moment, il est avec Sardou. C'est un monsieur très connu dans les studios, comme producteur, arrangeur et musicien.

"Eddy Jones" est sorti sur BLUE SILVER : Une étape de plus pour LA SOURIS DEGLINGUEE, après NEW ROSE et CELLULOID ?
J-P : C'est effectivement une étape de plus. Pour l'instant, la collaboration se passe bien. On a peut être eu la chance de ne pas être signé par un gros label et d'être muselé comme l'ont été certains de nos collègues. Ca nous a permis d'aller des uns aux autres. C'est plutôt bien de changer de labels comme ça.

La pochette est signée Philippe Bertrand. Pourquoi avoir choisi ce dessinateur ?
J-P : Philippe Bertrand, il avait fait le 1er badge de LA SOURIS, il y a cinq, six ans, alors qu'il n'était pas encore très connu. C'est un type que je connaissais personnellement… On lui a laissé entière liberté, il nous a montré des ébauches et on s'est tous mis d'accord pour ce dessin. C'est volontairement qu'il y a ce côté moderne, un peu "straight".

C'est un peu contradictoire par rapport à l'image de marque de La Souris…
J-P : L'image, ouais, mais pas la musique. Elle est quand même plus propre sur cet album, tout en restant sauvage…

Comment a été accueilli cet album ?
J-P : Assez bien. Disons plus largement que les autres et ça, c'est un grand truc de gagné…

Rock'n'Roll, Swing, Bebop, Ska… doit-on considérer "Eddy Jones" comme le "disque de danse" de La Souris ?
J-P : Ouais, mais on a toujours voulu faire des disques de danse. Là, ça s'est fait comme ça, c'est des titres qu'on répétait depuis un moment, c'est pas un truc calculé, si les gens dansent dessus tant mieux. Mais c'est sur que maintenant, plutôt qu'ils ne se ruent les uns sur les autres, la tête en avant, on a envie de faire danser les gens d'une façon plus sympa.

Côté héritage, on cite souvent PIAF. Est-ce que d'autres artistes français vous ont influencé ?
J-P : Je veux pas faire comme NIAGARA, le couplet "Charles Trenet et compagnie" parce que ça nous a pas vraiment influencé. C'est vrai qu'on epnsait faire une reprise de Piaf à une époque. On voulait aussi reprendre un morceau d'Aznavour et l'idée a été écartée par notre producteur… Il y a Dutronc, le Dutronc des années 60 qu'on aime bien écouter, mais on ne peut pas dire qu'il nous ait influencé. Nos racines sont plutôt étrangères. Ceci dit, il y a des choses bien dans le patrimoine français…

Puisqu'on est "En France", restons-y. Qu'est-ce qui manque, selon toi, pour que le rock français décolle vraiment ?
J-P : Ce qui manque au Rock français ? Des maisons de disques qui les poussent, qui osent faire quelque chose. Quand elles ont un produit qui marche, elles s'ingénient à fabriquer d'autres produits qui lui ressemblent, jusqu'à plus fin, alors qu'il y a vachement d'autres groupes un peu partout qui ont des trucs à dire… Tous les trois ans on parle du renouveau du rock français et un an après ça retombe. C'est un peu une farce tout ça. Mais c'est vrai que depuis un moment, il y a plein de gens qui émergent, des groupes de la fin des années 70 qui arrivent maintenant à se faire entendre, les RITA MITSOUKO en sont. Les ABLETTES aussi…

Les Ablettes justement, que pensez-vous de leur succès actuel ?
J-P : C'est tout à fait mérité, c'est des gens qui sont depuis longtemps sur la route. Ils sont sincères, même si maintenant ils sont plus ouvertement à la recherche du tube…

Certaines personnes vous ont souvent attribué une image skin, une réputation quelque peu malsaine. Est-ce que cette image a disparue ?
J-P : Oui, elle s'estompe. Malheureusement, c'est vrai que pendant longtemps, des gens ont propagé cette image, ça nous mettait de côté d'office, y'avait aucune explication à fournir, on disait "c'est des skins, c'est des fafs" ce qui est complètement ridicule, ça les arrangeait certainement de dire ça, ça nous écartait rapidement. Maintenant, avec le dernier album, cette histoire vole en éclats. En concert, on a un public de plus en plus varié depuis deux, trois ans, et c'est tant mieux. Y'a pas longtemps, on a rempli le Rex, on rejoue beaucoup sur Paris, alors qu'avant on était pratiquement interdits…

A part "Eddy Jones", qui est assez bien accueilli, LA SOURIS a t'elle d'autres espoirs ?
J-P : Oui, c'est d'exploiter cet album jusqu'à la corde car à mon avis, il y a beaucoup de titres qui peuvent être exploitables, et puis toujours pareil : faire de la scène, un album, jouer, tourner, faire des télés… En espérant que cette mauvaise image s'efface totalement.