» Interviews » Rock & Folk. N° 281 . Janvier 1991

Ils portaient des Doc's bien avant votre petite soeur, étaient indépendants bien avant les Comores et avaient le cheveux ras bien avant la Connor. Des précurseurs en somme. La Souris a longtemps eu mauvaise réputation. On a trop aisément monté en épingle certaines de ses ambiguïtés, en particulier l'idéologie douteuse de quelques supporters de la première heure. On a dit et écrit bien des aneries sur son compte en oubliant l'essentiel, à savoir qu'il s'agit de l'un de nos meilleurs groupes. Fidèle au poste depuis douze ans, ils ont su perpétuer la tradition d'un rock de combat, mais aussi évoluer et pratiquer un éclectisme salutaire bien avant que cela ne devienne une mode : passé le temps des hymnes OI! de leurs débuts, ils ont pris le pari, dès "La cité des anges", de brassages culturels qui les ont conduits jusqu'aux rythmiques Ryhtm'n'blues de "Quartier libre" en passant par des échappées Reggae et Ska. Depuis un an (et plus précisément depuis leur concert à l'Olympia), ils maîtrisent enfin la scène, échappant au syndrome bulldozer qui écrasait leur différence et apparentait leurs concerts à une bouillie sonore lobotomisée. Préférant séduire le néophyte au lieu de l'effrayer, ils savent maintenant appliquer sur les planches les mêmes recettes que sur le vinyle : énergie rentre-dedans, mais aussi musicalité et variété des climats. Leurs nouvel album va encore enfoncer le clou. Avec ses essais Rap et Funky réussis, il ouvre un peu plus leur champs d'action sans renier l'état d'esprit originel.

Théoriquement, les titres constituent d'ailleurs tout un programme, entre le cri revendicatif ("Contingent anonyme", "Ramdam"), l'instantané social ("Relou", "Paris aujourd'hui") et l'exotisme internationaliste ("Bangkok", "Les rues de Pekin", "Rebelle Afghan"). La parution de ce cocktail détonnant placé sous le signe de la danse devrait confirmer l'évidence : de moins en moins Déglinguée, La Souris est maintenant une vamp. Et seuls les grincheux refuseront de se laisser séduire par ce nouvel album. Nous réserve-t-il encore son lot de surprises ?

"Oui; L'époque est aux défis, alors on a enregistré un morceau de huit minutes qui comporte cent quarante-huit rimes en aï. A bon entendeur salut ! Et bonne chance à celui qui tenterait de battre le record. Sinon, les dix morceaux sont musicalement différents de ceux des disques précédents : certains sont plus calmes, d'autres ont la pèche mais évoluent vers des rythmes différents. C'est pour nous conformer au but du jeu qui consiste à innover et à évoluer"

Vous ne cachez guère votre attirance pour le Rap...

"En général, nous nous intéressons beaucoup aux textes et à l'authenticité musicale, alors peu importe le genre. Actuellement, l'interjection à la mode est Yo, il y a quelques années c'était OI!... La relation entre les deux est évidente, et Yo n'est en faite que l'inverse, l'envers du décor. C'est un signe, d'ailleurs le Rap est une musique réellement populaire, qui est née dans la rue... Et ce n'est pas là le moindre de ses rapprochements avec le Rock."

Avec des titres comme "Bangkok" ou "Les rues de Pékin", vous vous reconvertissez donc dans le Rap ?

"Ce n'est pas le mot qui convient. Cette appellation ne concerne que le mec qui parle ou chante, et renvoie à une technique pour poser la voix. En fait on s'est amusé à enregistrer des morceaux qui ressemblent plus à des compilations "Rythm'n'blues formidable". C'est la suite logique de "Quartier libre" : à l'époque, nous voulions pratiquer d'autres rythmes, nous y avons pris goûts, et ce nouvel album est l'aboutissement d'une démarche. En fait, il s'agit presque d'un disque Funk traversé de diverses influences colours. Il risque de choquer pas mal de gens, mais tant pis : depuis le début, on ne fait que ça, on est d'ailleurs là pour ça, alors on a l'habitude !."

En grapillant à droite à gauche, ne risquez-vous pas de diluer votre énergie dans un fourre-tout ?
"On a bossé l'harmonie, on a progressé techniquement, on s'est ouverts à d'autres influences, mais on ne puise quand même pas n'importe où ! Quand Robert Smith est apparu sur le marché avec ses grosses baskets et sa tête ébouriffée, on l'a écouté, mais ça n'a eu aucun effet sur ce que nous faisons. Les Cure & C° ne nous ont pas du tout inspirés !"

N'avez-vous pas peur de vous couper d'un public fidèle en le prenant rebrousse-poil ?
"Récemment, nous avons joué dans un festival à Saint-Brieux avec d'autres groupes que nous connaissons depuis longtemps. Ca nous a rassuré : nous avions au moins cinq morceaux différents alors que les autres groupes sonnaient identiques et rétro. Nous vivons dans notre époque et nous préférons être catalogués comme traîtres plutôt que comme rétro-Punks. Rien ne nous arrête : on a vachement trahi, car on a même signé une pétition pour libérer James !"

Et pourtant, l'image baston vous colle toujours à la peau ?

"Oui, car beaucoup de gens retiennent de La Souris le fameux concert destroy de l'Opéra Night en 1981, alors que, sur l'ensemble de nos tournées, il n'y a eu que peu d'incidents. Nous n'avons jamais eu à déplorer de mort ou de blessé, et pourtant on voudrait nous faire passer pour de véritables danger publics. Les médias nous ont souvent balancés cette soirée agitée, mais qui se souvient du concert de "Téléphone", aux Abattoirs, où un mec était mort poignardé ? Ceci dit, nous ne pouvons rien contre cet état de fait, même si nous le regrettons. Et puis, ce qui est fait est fait et il ne sert rien à rien d'y revenir continuellement. D'ailleurs nous aimons bien toutes les périodes que nous avons vécues et nous avions composé un morceaux à ce sujets : "Aucun regret".