» Interviews » RAGE #14, septembre 1995.

Putain, les années 80... Pendant que Kurt Cobain révisait ses tables de multiplication, Paris vibrait sous les coups de boutoir de Taï Luc et ses sbires. L'International Raya Fan Club était plus présent sur le front que les Casques Bleus aux abords de la Krajina, et quand La Souris montait sur scène, ça pétait dans tous les coins.

Aujourd'hui tous les groupes new-wave sont morts, les gars sont informaticiens, producteurs de dance music, chômeurs et pères de famille, mais La Souris rigole encore en dansant le pogo sur leurs tombes. La Souris fait toujours du Rock'n'Roll, certes plus propre et moins rageur, mais dans les rangs des pessimistes combatifs, combien survivent ? Pas la peine de compter sur vos doigts. La Souris. Point.

Ces dernières années, vous étiez où ?
Taï Luc : On n'est jamais à l'avant-scène, parce qu'on n'a pas les moyens d'intoxiquer les gens. On est parfois en retrait, mais jamais en retard. Quand on a sorti "Banzaï", en 91, on n'était pas en retard : on n'en a pas récolté les fruits, mais on l'a fait.

C'était trop tôt ?
Rikko : C'était une période trouble. On a failli le sortir sur une major, ça ne s'est pas fait pour des raisons qui nous sont propres.
TL : Le patron de cette société, aujoud'hui japonaise, était venu au Midem nous serrer la paluche parce qu'il avait entendu une maquette qui était déjà dans l'esprit de "Banzaï". Et puis on a lu l'article de Laurent Chalumeau sur public Enemy : tous les titres des chansons de P.E étaient quasiment des traductions de La Souris ! Moi, à cette époque, j'écoutais plutôt les Meteors que de la musique noire, mais Rikko écoutait Rapper's Delight. Quand j'ai vu que Chalumeau nous citait à propos de P.E, j'ai commencé à réfléchir et à écouter cette musique. Dès 87, on savait donc qu'on allait faire "Banzaï". (lire cet article)

C'était donc votre unique expérience avec des rythmes hip hop, dub, etc... Le nouvel album larque un retour au format Rock...
TL : La situation évolue. Pour "Banzaï" on était vraiment en avance, les vrais tenants du rap français n'avaient encore rien enregistré, Solaar sortait juste son premier single.

La géométrie de L.S.D a évoluée ces dernières années.
TL : Thierry était supplétif depuis 1991, il nous a rejoints pour épauler Muzo qui est très, très dur avec ses collègues saxophonistes !
R : On a changé de batteur, et puis on a perdu Jean-Pierre pour divergences.

Ca vous a fait changer d'optique, de manière de travailler ?
R : Non, dans la mesure où tous les morceaux de cet album ont été écrits après leur départ. Le changement s'est produit il y a plus de deux ans.
TL : J.P a décidé lui même de se mettre en congé, mais quand on a joué à St Germain-en-Laye l'an dernier, il n'a pas pu s'empêcher de venir à la balance, et tout le long du concert, il s'est fait pourrir par les mecs dans la salle, qui lui disaient que sa place, c'était sur les planches avec nous ! La position officielle, c'est que J.P et J.C font toujours partie de LSD, sauf qu'ils ne participent plus aux répétitions, aux concerts, et aux disques ! Quand tu as fait partie de La Souris, tu y restes toute ta vie, d'une manière ou d'une autre. Cambouis, notre nouveau batteur, on le connaît depuis 1983, c'est à l'origine un road de La Souris.

Ca vous étonne d'être encore là en 95 ?
TL : Ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de comprendre les motivations des gens qui tournent autour de nous. Les jeunes mecs qui deviennent nos techniciens, je ne sais pas ce qui les motive, mais c'est stimulant. Il y a quelques années, dans la salle, je connaissais tout le monde, et aujourd'hui je ne reconnais plus personne, c'est quand même bon signe.

Le mythe de La Souris existe-t'il toujours tel qu'il était dans les années 80, à la fois attirant et effrayant ? Ces rumeurs de violence, de skins aux concerts, toute cette légende qui a suivi le fameux concert destroy de l'Opéra Night ?
R : Dans les années 80, c'était un peu un phénomène de mode : le public était assez violent, l'agressivité était courrante, dans la rue, dans les concerts, et pas seulement aux nôtres. Nous, on a eu une fois des problèmes à un concert, et après la rumeur a monté, et c'est plus facile de lancer une rumeur que de s'en défaire. De notre part, il n'y a jamais eu d'incitation à la violence.
TL : A partir de 77, il y avait un climat social à Paris qui encourageait les conflits : 77-83, c'était un peu les années de tous les dangers. On est passés au travers, mais en 85, notre manager a craqué.

Au niveau technique, vous avez évolué, c'est important pour vous que le son soit bon ?
Thierry : C'est vrai que depuis quelque temps, le public attend des enregistrements toujours meilleurs, la qualité sonore est devenue excellente, et chez LSD, le son brouillon des années 80 a tendance à disparaître. On est maintenant deux cuivres, on cherche à parfaire les détails, parce que c'est plus dans l'air du temps. L'album est plus mélodique, plus orchestré, c'est dans la continuité, mais plus pop.

Changement aussi au niveau de vos thèmes : aujourd'hui, 100% orientaux... Avant, à côté de cet intérêt pour l'Asie, il y avait une description de la population punk qui traînait aux Halles. Vous étiez la seule voix des gens qui étaient dans ces concerts...
TL : On a fait le portrait social d'une époque. Aujourd'hui, ce n'est pas à moi de le faire, comme en 79 et 84, où il y avait une cohérence entre le propos du texte, celui de la musique, et le public qui était là pour écouter. On a une vidéo d'un concert au Rose Bonbon en 81, c'est vrai que les gens de la scène et de la salle, ce sont les mêmes. Le temps passant, ce n'est plus pareil, c'est une histoire de génération. En 95, le public est plus global, il ne représente pas seulement une catégorie sociale et une catégorie de la jeunesse. C'est vrai qu'on a pratiqué l'exclusion assez longemps, le "Parti de la jeunesse", c'était nous et ceux qui nous ressemblaient.
T : On vit à l'heure de la communication mondiale et je trouve normal de parler de ce qui se passe ailleurs ; le public aussi s'intéresse aux infos du monde entier. On parle de l'Asie parce que luc y a ses racines, et aussi parce que ça bouge plus que chez nous : c'est le troisième marché mondial, les situations politiques évoluent en permanence. Leurs problèmes sont internationaux : la pauvreté, la violence, les difficultés économiques.

Vous vous intéressez à ce qui se passe en France ?
TL : Il y a un groupe pas mal, et je ne les connais pas, c'est La Tribu. Et puis Ministère Amer. Je n'en dirai pas plus.

Jean-Eric PERRIN