» Interviews » Presto. 1998.

La Souris Déglinguée, c'est au bas mot 18 ans de présence dans le rock français, 10 albums témoignant d'une évolution continue et une intégrité à toute épreuve. Granadaamok, autrement dit la Granada Folle, est leur dernière carte postale et confirme l'ouverture sur le monde du son LSD.


Vous détenez un record de longévité dans le rock français ; comment parvenez vous à vous retrouver après toutes ces années avec une foi intacte ?
18 ans ça paraît exceptionnel vu de l'extérieur, mais nous n'avons pas cette impression. On a passé 18 ans à faire du bruit avec des souvenirs de soirées turbulentes, c'est pas 18 ans de prison ! La longévité peut en agacer certains, mais on n'y est pour rien ; ce n'est pas notre faute s'ils ne sont plus là. De plus, les gens comptabilisent nos années d'existence comme si on formait une communauté urbaine, qu'on vivait ensemble tous les jours. On se voit plutôt comme une association de malfaiteurs qui se réunit pour des trucs précis. On peut donc encore se surprendre et surprendre les gens. On a aussi le privilège de pouvoir sortir des disques.

De ton point de vue, comment a évolué votre public ?
C'est difficile de mettre un nom dessus, n'importe qui peut acheter un disque de La Souris. C'est vrai qu'à une certaine époque, notre public avait un profil particulier. En 1979, on a démarré avec un public qui nous ressemblait. Par la suite, ce public a récupéré les frères et sœurs des gens qui nous ont connu au début. Tout s'est fait dans la continuité, la chaîne n'a pas été brisée. Quand on s'absente trop longtemps, qu'on n'a pas sorti de CD, on perd du terrain, mais il ne faut pas se laisser abuser par tout ça.

Qu'évoque Grandaamok pour le groupe ?
C'est une association bizarre entre le Ford Granada (une marque de voiture) et amok (qui signifie fou furieux en indonésien). Cette voiture reste associée à des soirées mémorables. Ce n'est pas un hasard ; elle apparaissait déjà en 1981 dans l'album Sortie de Garage. J'en parlais aussi en 1983 dans " Dernier Pogo à Paris ".

Vous avez pas mal tourné à l'étranger : qu'est ce que ça vous a apporté sur les plans humain et musical ?
Sur le plan humain, c'est essentiel, mais au niveau musical tu ne peux pas exploiter ça à fond car tu es un peu victime des contraintes de ton style. Si je jouais réellement mes souvenirs de voyage, ce serait effrayant pour notre public de base. On y va à doses homéopathiques pour distiller un peu d'exotisme ; ça reste du rock'n'roll, même s'il y a des déviances vers d'autres contrées rythmiques. Le fait de voyager hors Europe nous a permis de relativiser, de voir les choses autrement. C'est vrai qu'ici on a une vision centriste du monde, complètement inappropriée ; si tu te déplaces, tes perceptions s'ajustent.

On dit que votre musique a pris une tournure "World" : vous reconnaissez vous derrière cette étiquette ?
"World" n'est pas le terme qui convient ; on ne fait pas de la musique ethnique ou du ragga. Les gens qui disent ça nous ont mal écouté. On s'inspire de la musique jamaïcaine mais on va chercher plus loin. Le ragga n'est qu'une expression moderne du reggae, mais vu notre parcours on a des influences plus lointaines. Mais bon, on fait aussi une musique minimaliste. Le punk est une négation de la pop music : c'est trois minutes avec un max de rythme et zéro mélodie. Du punk, on dévie vers le toast, le rap, ça coule de source.

Comment réagit le public étranger qui ne connaît pas vos morceaux ?
On a bougé au Canada, au Québec francophone, en 1988. Là bas, le public connaissait nos morceaux ; notre premier opus avait été produit par un canadien. On a aussi tourné en Roumanie, en Slovaquie, et je me suis retrouvé en 1988 au Tibet. Dans ce cas, tu as l'impression de redémarrer à zéro, tu retrouves tes sensations premières quand tu remontes sur scène.

Vous étiez à Honk Kong au moment de la rétrocession à la République Populaire de Chine. Sans aller jusqu'à parler d'engagement, il y a quand même un mélange entre musique et politique…
La chanson " Hong Kong 97 " existait depuis longtemps et la coïncidence était involontaire. On a décidé au dernier moment d'assister à l'évènement pour y tourner le clip. Ca avait d'abord une signification artistique et festive, mais on a participé à toutes les manifs. On a fait aussi un bœuf devant un public restreint lors d'une soirée organisée par des dissidents. Les buts artistiques servent finalement de prétexte, mais c'est ce qu'on présente au public. Sur place, c'était la période pré-typhon, il y avait de gros orages. Une partie des bandes tournées ont pris l'eau et il y a plein d'images qui ne sont pas passées. Je peux d'ores et déjà t'annoncer un grand événement ; on a prévu de faire un concert à Saigon le 24 décembre 1998. On y passera une semaine jusqu'au 1er janvier 1999. Vous êtes parmi les premiers à le savoir, alors préparez vous !

Revenons à la France : sans évoquer de famille musicale, quels sont les artistes dont tu te sens proche ?
Parmi ceux qu'on a connu à nos débuts, peu de groupes sont au rendez-vous. Certains ont arrêté, d'autres se sont reconvertis dans la prise de son, etc… Je rencontre pas mal de groupes de valeur dans le circuit indé : je pense notamment à Tribal Zone, Seakers of Truth ou Bad Lieutnants. Dans d'autres domaines musicaux il y a plein d'artistes qui valent le détour mais qui sont mis de côté. Dans le ragga, je pense à Daddy Yod, un antillais qui a suivi un parcours intéressant. Dans le reggae, j'apprécie beaucoup Pierpoljak, qui faisait partie de notre public turbulent des années 80.

Fabienne Pietrus