» Interviews » Paroles et Musique. N°14. Janvier 1989

Personne n'a le monopole de la révolte, même pas ceux qui s'en réclament le plus fort : il ne suffit pas de multiplier les déclarations fracassantes et les concerts de soutien, encore faut-il que cette révolte apparaisse à travers l'œuvre, la démarche et l'état d'esprit.

Souris-Story

Groupe phare de la scène rock des années 80, La Souris a toujours senti le soufre. Leurs concerts faisaient le plein d'un public parfois incontrôlé et incontrôlable, d'où des bastons mémorables comme la mise à sac de l'Opéra Night qui les interdisaient de concerts parisiens pour plusieurs mois… mais incitait New Rose à les signer !
Cette mauvaise réputation leur colle encore à la peau : ils ont relativement peu tourné, malgré une fréquentation des plus honorables à leurs concerts. Il faut dire qu'ils n'ont pas fait grand chose pour limiter certaines exactions de skins, ni pour se démarquer de certaines franges douteuses de leur public. De plus, le fossé allait grandissant entre une production discographique de plus en plus léchée et des concerts à l'arrachée : leurs récents disques fourmillaient de recherches et d'arrangements, tout en brandissant un éclectisme salutaire. Par contre, sur scène, il n'en restait rien : voix cassée dès le second morceau, son pourri, saxo inaudible, le tout malaxé façon béton. Heureusement, la contradiction semble en partie résolue : le dernier album ("Quartier Libre"), plus dur que les précédents, est plus en phase avec l'énergie scénique sans pour autant renier l'héritage touche-à-tout, et il se révèle très séduisant et attachant sous des dehors un peu rudes ; quant à la scène, leur récent concert à l'Elysée Montmartre laisse bien augurer de l'avenir : musicalement violent mais bien maîtrisé, avec le renfort judicieux d'une section de cuivres, et sans la moindre castagne du côté du public, il permettait (enfin !) de savourer live l'âpreté chaleureuse de morceaux qui sont plus des hymnes que de simples chansons. Ceux qui ont peur de La Souris ne cherchent-ils pas à exorciser leurs propres fantasmes ? En dénonçant à sa façon certains alibis idéologiques, en mettant en cause de nouveaux conformismes et en assumant ouvertement ses contradictions, La Souris dérange, et c'est tant mieux.

A vos débuts, les groupes proches du punk n'étaient qu'une poignée, et vous en étiez les leaders incontestés ; maintenant que de nombreux autres groupes sont apparus, et que vous avez perdu cette situation de quasi-monopole, comment ressentez vous cette évolution ?
Pour s'établir, il faut généralement une dizaine d'années, et nous avons mis la locomotive pour accrocher les wagons. Les groupes et le public ont l'impression que c'est nouveau, que c'est une découverte, alors que tout a été mis en place depuis des années. D'ailleurs, j'ai du mal à discerner de nouveaux groupes dans la scène française. La plupart de ceux qui éclatent actuellement sont nos contemporains, seulement ils ont sorti un disque et fait parler d'eux bien après nous.

Bon an mal an, vous remplissez les salles. Avez vous l'impression d'avoir un public régulier et fidèle ?
Notre public se renouvelle. D'abord, les anciens éléments perturbateurs font maintenant partie du S.O.. et s'occupent des concerts pour le groupe. Et puis, dans tous les concerts parisiens, je me suis rendu compte que je ne connaissais plus personne, et c'est une bonne chose. On ne peut pas reprocher à ceux qui venaient avant de ne plus être là, ils ont déjà donné de leur personne, de leur énergie ; maintenant ils envoient leurs petits frères et une sorte de relais s'effectue progressivement. Nous avons un public de petits frères !

On en vous a (pratiquement) jamais vus dans des concerts de soutien. Est-ce un refus délibéré ?
Ceux qui participent à des fêtes comme SOS Racisme le font pour s'entendre dire qu'ils sont anti-racistes, parce qu'ils n'ont aucune image. C'est un peu malhonnête quand dans les agences qui font la programmation, on dit aux groupes : "allez jouer là bas, il y aura beaucoup de monde". De plus, les gens ne viennent pas naturellement mais parce que c'est gratuit. On préfère faire des concerts plus traditionnels qui ne soutiennent rien, à part nous mêmes.

Vous sentez vous critiqués, contestés, au sein même de la scène rock ?
Avec l'opportunisme de certains organisateurs, on se croirait un peu revenus en mai 68, avec la fraîcheur en moins et la connerie en plus. J'ai toujours préféré les gens qui étaient des copains et n'avaient pas les mêmes idées que moi, à des gens dont je suis idéologiquement proche mais qui ne sont pas des copains. Ca nous vaut effectivement des critiques. Ainsi, un almanach du rock indépendant est sorti, l'éditeur nous a écarté - il ne nous aime pas - car il estime que nous avons des connotations qui ne sont pas libertaires. Mais on ne s'en porte pas plus mal, ça ne nous empêche pas de marcher dans la rue !

Peut-on parler d'une défiance à votre égard, d'une sorte de malédiction de La Souris ?
Si défiance il y a, on ne peut rien y faire. Il ne faut pas se fier à toutes les retombées médiatiques. Surtout dans la mesure où nous pouvons prouver le contraire. Dernièrement, à Saint-Etienne, nous étions à deux doigts de ne pas jouer parce que les organisateurs ne voulaient pas laisser rentrer ceux qui n'avaient pas le profil sage. Or, à partir du moment où ils venaient pour nous voir, et payaient leur place, on n'avait pas à faire de ségrégation. On les a fait céder en leur disant que, s'il arrivait le moindre incident, on prenait ça sur nous… et, bien sûr, il ne s'est rien passé !

Revendiquez vous toujours votre héritage punk-destroy ?
On l'accepte complètement. Beaucoup s'en réclament, mais ce qu'ils acceptent en mots, ils ne l'acceptent plus dans le cadre d'un concert. Quand il y a du Destroy, et pas seulement sur scène, le Destroy, ils ne veulent plus en entendre parler. Si tu dis aimer les chiens, tu n'aimeras pas uniquement le mot "chien", mais également l'animal qui aboie après toi à trois centimètres de ta cuisse. Si Destroy il y a, il faut accepter les clauses du contrat : si tu vas à un concert, c'est risqué. Quand je suis allé voir les Stones aux Abattoirs en 1976, j'ai pris les risques qu'il fallait !

Et maintenant, quand tu vas à un concert, tu prends encore des risques ?
C'est vrai que c'est différent. Quand tu as 16-17 ans, tout peut arriver, tu viens de la banlieue, personne ne te connaît et tu dois faire tes preuves. Dix ans après, tu n'as plus rien à prouver. Ceci dit, j'ai revécu le même genre de situation quand je suis allé voir un groupe punk polonais à Varsovie : tout pouvait arriver.

Au début, le groupe évoluait entre punk et rockabilly, et puis vous semblez avoir découvert d'autres univers musicaux…
Pendant longtemps, je croyais qu'ils étaient les seuls à avoir une certaine légitimité face à tout ce que l'on pouvait entendre de frelaté. Et puis, je me suis aperçu que ce n'était pas la seule musique de la rue : dans les années 30, le jazz remplissait la même fonction, et on a voulu le montrer avec "Eddy Jones" ; sur le nouveau disque, on a tapé du côté de la musique noire au niveau des rythmiques batterie-basse de trois morceaux, et ce genre de plan, il fallait qu'on le fasse, car c'est aussi ça la musique de la rue.

Dans le morceau "l'An 2000", vous affirmez : (à cette date) " Nous serons là ". Pariez-vous sur l'avenir ?
Ce n'est pas très dur à prévoir, puisque ce n'est que dans onze ans. Nous n'avons aucune raison de mourir avant l'heure. Le groupe, c'est une aventure à long terme : nous ne sommes pas là avec notre montre à vérifier l'heure qu'il est à chaque fois. Et dans le rock'n'roll, ce qui est intéressant, c'est un état d'insouciance : tu n'as pas de stratégie, tu fais ce que tu veux, bien ou mal, mais tu le fais, et peu importent les erreurs que tu as commises, tu continues à avancer.