» Interviews » NO GOVERNMENT. N° 31. 1996
On ne va pas épiloguer ici sur les goûts et les couleurs de chacun sur ce qu'est ou a été ce groupe. Il se trouve seulement que LA SOURIS DEGLINGUEE était jusqu'à présent le seul groupe français atteignant un âge canonique à n'avoir pas encore été interviewé dans NO GOVERNMENT. Gauthier a donc comblé cette lacune lors de leur tournée de l'automne dernier.

On va commencer par un bref historique...
Tai-Luc : Vu ton fanzine, je pense que tu connais bien l'historique du groupe, mais bon, je vais te faire un résumé. On a commencé en 79 et étonnamment, on est toujours là en 95 alors que beaucoup de groupes se sont autodétruits. On existe toujours parce qu'on est en bonne santé physique et mentale. Bon, pour ce qui est des grandes lignes, 1979 cela te fait penser à quoi ?
Rikko : ?
Rikko : C'est le départ...
Tai-Luc : Et 1980 ?
Rikko : Toujours un départ, celui de Jean-Pierre à l'armée.
Tai-Luc : 1981 ?
Rikko : Premier album, départ concrétisé.
T-L : On est toujours dans le départ !!!
Rikko : On a commencé à jouer en dehors de Paris et ça a été le début ; pour en venir à 95 avec la sortie d'un CD et d'une vidéo, et on vient jouer en Champagne... Une petite anecdote sur votre région : j'ai été faire les vendanges une fois dans un bled près d'Epernay, chez un viticulteur qui faisait son propre champagne sans passer par une coopérative. Je me souviens qu'à côté de ses vignes il y avait celles de Moët ; eux ils ramassaient tout le raisin, alors que nous on faisait vachement gaffe à ne prendre que les bons grains... Et donc, son champagne était très bon, comme quoi ce ne sont pas forcément les grosses boîtes qui font les meilleures choses...
T-L : Tu vois, à chaque fois qu'on va jouer quelque part, il y a quelqu'un qui connaît un peu la région.

Comment ressentez-vous aujourd'hui vos premières productions ?
T-L : On n'a pas à renier ce qu'on a fait, d'ailleurs certains vieux morceaux font toujours partie de notre répertoire. Dernièrement sont revenus "Week-end sauvage" et "Tendance négative" qu'on n'avait pas joués depuis 89. Mais c'est par cycle. Par exemple "Jeunes seigneurs", qu'on a réinclus il y a 2 ans, on ne l'avait plus joué depuis 82. Avant un concert, on pioche dans notre réserve et on fait un disque, ouais, un concert c'est comme si on faisait un disque.

Y a-t-il une période dont vous êtes nostalgiques, qui vous a marqué plus qu'une autre ?

Rikko : Le moment où il y a eu une autre ambiance, c'est lorsqu'on est partis à l'étranger.
T-L : Il fait allusion à un concert qu'on a fait à Montréal en 88, et la particularité de ce concert fut que certains d'entre nous ont dormi à 3 avec une française! ! (rires) Mais il ne s'est rien passé, c'était juste... l'accueil ! En plus, on a dormi dans des draps en satin, ce qui est rare dans les hôtels qu'on te refile après les concerts. Il y a aussi les visions bizarres qu'on a eues en Roumanie l'année dernière. On a joué à la frontière Moldave, la première partie était assurée par un groupe de contrebassistes et ils sont arrivés dans un wagon tiré par un tracteur ! Il y a des choses comme ça qui te marquent. Le Tibet, aussi ! Imagine, les gens gagnent environ 60 Frs par mois et ils payent 10 Frs, le sixième de leur salaire, pour aller voir un étranger qui joue de la guitare. Et comme ils sont devenus timides à cause de la répression chinoise, ils ont perdu le réflexe d'inviter des nanas à danser et ils passent la soirée à danser des slows avec leurs potes. Et un dernier souvenir de cette période, je me suis fait draguer par une femme soldat chinoise après un concert ! Tu vois, mis bout à bout, ça te fait des souvenirs pour mille ans !

Qu'est-ce que l'INTERNATIONALE RAYA FAN CLUB ?
T-L : Raya, c'est d'abord un mot turc que j'ai entendu dire pour la première fois en 79 par des mecs qui allaient au concert et voulaient foutre la raya, foutre le bordel. Ca a commencé à désigner les gens eux-mêmes le jour où Marco de WUNDERBACH, dont on a récupéré le batteur Cambouis l'année dernière, a fait une chanson où il parlait des actionnaires de la raya, "punks secrétaires, skins légionnaires" (NDLR: pas tout à fait mais presque... ), et donc cela désignait la jeunesse turbulente. Ah, et puis j'ai aussi entendu ce mot à propos d'une fille qui apparemment était bien mais qui avait un slip raya, dommage... Je te laisse deviner ce que cela veut dire.

Aujourd'hui, pas mal de gens comparent L.S.D. et MOLODOI, cela vous gêne-t-il ?
T-L: Il faut poser la question à François, car ce qu'on fait c'est quand même assez ancien ! Même par rapport aux anglais, on a toujours été plus ou moins synchro, et lorsque tu écoutes "Putain de zone" qu'on a écrit en 80, c'était un alliage de rockabilly et de punk-rock, et puis après j'ai su qu'en Angleterre, Paul Fenech des METEORS avait créé un nom pour ça : Psychobilly. Donc nous, de l'autre côté de la Manche, de 79 à 83, les mélanges se sont faits naturellement, sans vouloir imiter les anglais, et plus le temps passe, plus on se considère comme un groupe en voie de différenciation. C'est-à-dire qu'on continue de faire ce qu'on a toujours fait, mais qu'on essaye de conquérir de nouveaux territoires musicaux. Sans oublier que s'il y a la musique, les textes sont plus importants. Si on avait vécu dans les années 30, on aurait fait de la chanson réaliste ou du jazz, dans un sens tu es obligé d'être plus ou moins en phase avec la musique de ton époque. Cela dit, il faut faire gaffe ! Tu peux être au courant de tout sans pour autant être sensible à n'importe quoi. Je me souviens avoir écouté l'album des CURE en 79, on n'a pas suivi, c'était pas pour nous.

Y a-t-il des morceaux que vous regrettez d'avoir composé ?
T-L: Vu qu'on n'a jamais rien fait de calculé, ce qu'on a composé est représentatif d'un certain nombre de tranches de vie. Toutes nos chansons sont contemporaines de ce que l'on a vécu, sauf que certaines vieillissent plus vite que d'autres, elles deviennent obsolètes parce que personne n'y comprend plus rien. Celles du premier album, notamment déjà à l'époque c'était pas facile, c'était trop "private-joke". Aujourd'hui c'est pareil, il y a des chansons du nouvel album que les gens vont comprendre dans trois ans, mais ce n'est pas grave si il y a un décalage. Je sais que les gens commencent à peine à comprendre les textes et à s'habituer aux textes funky-beat de "Banzai!". Il ne faut pas juger trop vite, je passe mon temps à écouter des trucs que je n'aime pas pour essayer de les comprendre ! Vu la coloration de ton zine, pour ceux qui ont du mal avec "Banzai!", écoutez la batterie des SHAM 69 sur le morceau "Ulster" en 78, c'était déjà funky!

Parlez-nous un peu du dernier album "Tambour et soleil"...
T-L: Je laisse ça à Thierry Matthieu qui a rejoint le groupe en 92.
Thierry-Matthieu: Lourde tâche ! Comme le disait Luc, c'est une évolution logique du groupe dans une recherche musicale permanente. "Tambour et soleil", c'est une mélodie plus recherchée, des cuivres assez présents, je dis parce que je suis cuivre, et toujours pareil, des paroles qui s'ouvrent vers l'extérieur et qui sont le fruit des cogitations intenses de Tai-Luc et...
T-L: Je te coupe pour compléter. Il y a toute une thématique asiatique, mais c'est pas pour faire chier les mecs qui sont champenois, déjà avec une chanson comme "Paris aujourd'hui" ils doivent se dire pourquoi pas Reims ? Ben tu ne peux pas être témoin de ce qui se passe quelque part si tu n'y es pas ! C'est aux mecs de Reims, qu'ils fassent du HC, du keupon ou du rap, de faire des chansons sur la "viticulture urbaine"... Et donc, s'il y a beaucoup de chansons sur l'Asie, c'est que d'une part vu que je suis à moitié asiatique ça coule de source, et d'autre part je ne chante pas l'Asie pour l'Asie mais pour parler de l'Asie en France et de la France en Asie. Dans toutes mes chansons, j'essaie de me mettre dans la peau d'un gaulois qui voyage et part à la découverte, et j'essaie aussi de faire comprendre aux français de pure souche ce qui se passe à Paris dans les quartiers où les gaulois sont minoritaires. De toutes façons, dès le premier album il y avait des chansons un peu hermétiques comme "Coeur de Bouddha". Et j'ai rencontré récemment un mec qui faisait partie de la fraction dure du public au départ et qui avait complètement décroché il y a plus de 10 ans. Et le mec me dit: "Alors. Tai-Luc, toujours branché sur l'Asie?". Donc l'image de moi qu'il avait à l'époque des Halles était déjà celle d'un mec qui était à 10000 km.

Plus terre-à-terre, pourquoi avez-vous fait de nouveau un album chez Musidisc bien qu'il y ait eu des problèmes avec "Banzai" ?
T-L: Quand tu as un objectif, tu essaies de l'atteindre quelque soit le label qui t'accueille. Tu fais le disque avec les gens qui t'apportent le budget que tu as demandé. De plus, il y a un copain qui est venu bosser chez Musidisc comme chef-directeur de produit et il voulait travailler avec nous. De toute façon je ne suis pas fétichiste du label, petit ou gros.

Y-a-t-il eu une évolution dans le public de LA SOURIS DEGLINGUEE ?

T-L: Franchement je m'en contrefous. Le public est ce qu'il est et quoi qu'il en soit, il y a toujours eu une bonne fréquentation à nos concerts. Et puis, l'important n'est pas d'aller au concert ou d'acheter un disque, il faut que les mecs fassent des copies qu'ils écoutent chez eux. Pour "Banzai!", on l'a composé en 89, enregistré en 90 et mis dans le commerce en 91. Je peux te donner l'exemple d'un mec qui l'a écouté, la première fois, il a trouvé que c'était à chier et l'a ressenti comme une trahison, et en 92 il trouve que finalement c'est pas si mal que ça et en 93 il est allé en Thaïlande, et tu reçois une lettre à la boîte postale où il t'explique qu'il a compris des chansons comme "Khun sa blues".

Vous avez l'air pas mal branchés vidéo, qu'en est-il exactement ?

T-L: Déjà, pendant longtemps, on a pas fait gaffe au son qu'on avait, et c'est seulement à partir de 90 qu'on s'est rendu compte qu'on créait un brouillard sonore qui était dommageable à la compréhension des textes. Et puis en 91, j'ai pris conscience qu'il fallait aussi faire gaffe à l'image télédiffusée, parce qu'on avait engagé des gens pour faire un clip sur "Bangkok", on est parti dix jours en Thaïlande, et ça a coincé parce que les types étaient plus préoccupés d'acheter de la came que de tourner notre clip. Le résultat fut donc à la hauteur de leur inconscience. Quand j'ai vu que des mecs comme ça, pourtant des professionnels, pouvaient arracher des budgets, j'ai décidé de devenir moi-même professionnel et le résultat fut "Rangoon-Lhasa". Et puis il y a eu "Parti de la jeunesse", c'était encore un compromis, on a récupéré de vieilles images de 82 et ça a été apprécié par M6 parce que ça avait un côté punk. On était contents parce qu'on passait entre un groupe de HC infâme et SICK OF IT ALL, eux ils font ça aujourd'hui et nous ça date de 83... Et puis le dernier, c'est "Vénales fiançailles". Il y a eu plusieurs projets dont le mien et celui d'un vrai professionnel, eh bien son idée c'était de nous filmer pendant 4mn30 dans un gymnase avec des filles en train de faire du body-building ! ! ! J'ai dit non. Donc on a fait nous-mêmes le clip, il est diffusé quatre fois par semaine et ce n'est pas assez !