Interviews MIX N°23, Octobre 1995.
Mais où était donc passée LA SOURIS DEGLINGUEE ? Depuis l'excellent "Banzai" en 1990, LSD semblait avoir disparu du petit monde du rock. Pourtant, aucun communiqué n'était venu confirmer ce qui devenait une rumeur : le sabotage de l'un des plus anciens et meilleurs groupes sur la place de Paris. En cinq ans, les amateurs avaient dû se contenter d'une réédition remixée de "Aujourd'hui et Demain" et de quelques concerts pas inoubliables. Rien de folichon donc, jusqu'à cette rentrée 1995 qui marque le retour de LA SOURIS avec un bel album intemporel. Un disque plus proche du format rock traditionnel que "Banzai", moins rageur que les précédents, mais toujours marqué de cette patte qui fait de LSD un groupe inimitable ; à l'image de Tai-Luc, chanteur-guitariste de LA SOURIS à ses heures, tchatcheur invétéré devant l'éternel.



Il y a quatre ans, tu disais ne pas apprécier tes tournées. Pourtant, à partir de janvier, vous repartez sur les routes. Est-ce à dire que tu as changé ton fusil d'épaule ?
Non, j'ai mis un fusil à chaque épaule (rires). Je continue à dire que les tournées ne servent pas à grand chose mais les autres membres de LSD et le public ne pensent pas nécessairement comme moi. Nous allons donc faire une exception à la stratégie générale et partie en tournée, la dernière remonte à 1982.

Il est vrai que vous étiez plutôt discrets depuis quelques années ?

Nous n'étions pas si rares que cela mais nous ne bénéficions pas d'encarts publicitaires. Pourtant nous avons donné un concert à Bratislava (Slovaquie) en 1993, un autre à Bucarest (Roumanie) en 1994, et des concerts en province. Nous avons fait de la présence, mais notre relative absence va peut-être se transformer en ultra-présence en 1996.

Tu parles de 1993 et 1994, mais en 1995 on vous a cru morts ?
Non, nous avons donné quelques concerts et nous nous sommes surtout consacrés à la préparation du disque. Nous sommes entrés en studio en mars, ressortis en avril. Puis il a fallu du temps et un combat radical pour imposer la pochette. Je voulais que la chanson "Tambour et Soleil", qui donne son titre au disque, se reflète sur la pochette. Donc je me suis battu pour imposer les photos du livret. Je voulais que les jeunes de France et de Navarre puissent voir à quoi ressemblent les demoiselles de Kawthoolei.

Les jeunes de France, ils semblent relégués vers la figuration dans tes nouvelles chansons ?
Mais à l'échelle cosmique, nous ne sommes même pas des figurants mais des poussières à l'échelle cosmique. Mais j'en parle encore, comme Franck de République, parti à Pattaya.

Mais gardes-tu toujours le même intérêt pour cette jeunesse urbaine que tu as souvent décrite ?

J'ai pour ces gens là une admiration indélébile. Il y avait entre nous un respect mutuel, ; mais aujourd'hui nous sommes en 1995. La vie n'est pas sensiblement différente de celle de 1979, mais eux ne sont ni à la Fontaine, ni des Innocents. Le témoignage que j'ai fait entre 1979 et 1983 peut être vrai encore aujourd'hui pour d'autres personnes, à la Fontaine des Innocents ou ailleurs. Il y a sûrement des reportages entre guillemets à réaliser ou des chansons à écrire, mais ce n'est pas à moi de le faire. Ca sonnerait un peu faux. Je ne pense pas que l'on puisse bien décrire l'univers de gens qui ne sont pas tes contemporains, qui sont tes petits frères. Ce n'est pas à moi de décrire ce que les jeunes d'aujourd'hui ont vraiment dans la tête, mais plutôt aux mecs de leur génération. D'ailleurs, l'univers qui est dans ma tête aujourd'hui n'est plus délimité comme par le passé. Mon premier voyage en Asie remonte à 1981. J'ai beaucoup voyagé depuis, les autres membres du groupe aussi, notre inspiration en peut plus être seulement urbaine.

Cette barrière inter-génération vous empêcherait-elle de partager la scène avec de jeunes groupes ?
Non, nous l'avons toujours fait et nous sommes prêts à le faire. Nous sommes en très bonne santé. A la différence de nombreux groupes qui ont commencé en même temps que nous, nous avons toujours été synchros avec notre époque d'origine tout en étant déphasés. Nous avons prouvé que nous sommes capables de traverser les époques.

Pourtant le groupe a changé. N'est ce pas la preuve d'un problème dans votre mode de fonctionnement ?
Sur "Tambour et Soleil" il y a deux personnes en plus - et deux personnes en moins. Jean-Pierre est un copain d'école que je connais depuis 1973 et Jean-Claude depuis 1979. Jean-Pierre s'est retiré pour raisons personnelles mais nous avons notre version officielle : Jean-Claude et Jean-Pierre font toujours partie de LSD, ils n'assistent plus ni aux répétitions, ni aux concerts, ni aux enregistrements des albums. Jean-Claude a d'ailleurs joué sur deux morceaux "Cousins, Cousines du Vietnam" et "Paris-Montréal" sur un CD deux titres hors-commerce. Quant à Jean-Pierre, il s'est lancé dans un autre projet avec d'autres personnes. Mais sur l'album tous deux ont signé deux morceaux.

Mais comment expliquer leur absence après quinze ans de vie de groupe ?
Nous partageons un certain nombre d'idées depuis longtemps, mais il y en a certaines que l'on en partage pas, en ce qui concerne la logique du groupe justement. Avec Jean-Pierre et Jean-Claude nous sommes à couteaux tirés depuis des années mais cela ne nous a pas empêché de faire des choses ensemble. En 1994, il s'est produit un schisme, ce qui explique qu'ils sont hors des activités de LSD pour l'instant. Quoique quand tu as fait partie d'un groupe depuis le début, tu restes toujours un peu dedans.

Et toi, tu imagines vivre sans LA SOURIS ?
Euh… franchement non, franchement, franchement non.

Un petit mot sur les nouveaux ?
Thierry joue du saxo pour nous depuis 1991. Cambouis est notre batteur, parallèlement à ses activités au sein des Vierges. Dans le passé, il a joué avec Parabellum, Gogol, Wunderbach, mais c'est surtout un camarade de la première heure et un ancien road de LA SOURIS. Quant la scission s'est faite au sein du groupe, nous savions que le batteur ne pouvait pas être remplacé par n'importe qui. Grosso-modo, ça ne pouvait être que Cambouis.

LA SOURIS compte quinze ans de carrière derrière elle, comment allez-vous établir la composition des morceaux à jouer lors de chaque concert ?

Nous allons bien sûr donner priorité au nouvel album, mais nous n'oublierons pas pour autant le passé. Nous gardons quatre titres de "Banzai" que nous nous plaisons à jouer aujourd'hui : "Bangkok", "Ange-Gardien", "Paris-Aujourd'hui" et "Relou".

A propos de "Banzai", n'as tu pas le sentiment que vous aviez réalisé avec cet album, un disque d'avant-garde en France ?
C'est sûr et les groupes français ont la chance que nous n'ayons pas fait "Banzai" en 1989 car il était en projet dans sa résonance rythmique et musicale, dès 1987. En 1988, nous avons sorti "Quartier Libre" qui contenait quatre titres ("Quartier Libre", "Rappelle-toi", "Les poings du destin") qui auraient pu figurer sur "Banzai". Seulement le producteur était un guitariste de Little Bob Story, ce qui explique la "direction métallurgique" donnée à l'album. Donc, l'effet "Banzai" que l'on préparait a été très amoindri. Mais on peut facilement imaginer si "Quartier Libre" était sorti avec un son semblable à "Banzai", ce que cela aurait provoqué comme réaction en Chine et comment cela aurait modifié le paysage de la musique en France. Avec ce disque par exemple, on a tapé deux slow (il y avait déjà "Nostalgique" sur "La Cité des Anges") qui sont des denrées rares dans le monde de la musique que l'on prépare. J'avais voulu faire l'inverse de ce qui se fait habituellement en Europe ou aux Etats-Unis, l'expression par la violence musicale, et tenir le même propos avec un médium musical qui soit beaucoup plus cool.

Donc pas besoin de balancer les décibels pour être enragé ?
C'est ce que j'ai récemment dit à Kmar de NO ONE IS INNOCENT, dont le groupe a récemment posé pour le magazine Rage devant une affiche de LSD. A mon avis, une bonne chanson peut être aussi bien jouée avec une guitare sèche qu'une guitare électrique. Si tu ne peux pas la jouer avec une guitare sèche, c'est qu'il y a un problème.

Votre tournée est annoncée pour janvier. Que ferez-vous ensuite ?
Nous avons du matériel. Nous ne sommes pas sans inspiration. J'espère que nous pourrons entrer en studio d'ici dix mois.

Pourquoi manifestez-vous un tel empressement alors que vous étiez restés silencieux quatre ans ?
Parce que c'est comme ça dans LA SOURIS depuis très longtemps, nous avons des accès de paresse et d'inactivité. Nous avons coutume de faire les choses anormalement.

Pendant cette période vous avez tout de même publié "LSD Remix 2536". Pourquoi avoir ressorti "Aujourd'hui et Demain" revu et corrigé ?
J'avais envie de le faire depuis très longtemps car je trouvais que ce disque avait été démoli au mix et au pressage. A l'époque, tu avais toutes les Halles dans le studio. Ca le faisait au niveau ambiance mais pas au niveau concentration (rires). En 1993 j'ai souhaité ce remix. Malheureusement le disque est passé inaperçu, il est vrai qu'il est intéressant pour ceux qui connaissent un peu La Souris, mais ceux qui avaient acheté "Aujourd'hui et Demain", ils n'en avaient rien à secouer. Nous avons reçu des lettres disant que ce qui plaisait à nos auditeurs, c'était les chansons de LA SOURIS, pas la qualité du son.

Vous avez aussi sorti un disque au Japon ?
"Banzai" est disponible au Japon en version japonaise. L'album s'appelle "Ganeko Yoriko meets LSD in Paris" car nous avons enregistré des morceaux avec cette chanteuse d'Okinawa. Nous avons tapé un morceau dans le registre de "Banzai", légèrement funky-beat, avec des paroles en français et en japonais. Nous avons aussi composé deux chansons de style jamaïcain, revu et corrigé par des français et une japonaise. J'écrivais les textes en français et elle en japonais, le disque ressemble à des extraits de "Banzai" et quatre inédits. Un jour, il faudra aller jouer là bas !

Avant cela, nous vous verrons en France et nous vous voyons déjà à la télé ?
C'est vrai que "Parti de la Jeunesse" est programmé tardivement, deux fois par semaine, sur M6 depuis janvier. Les images sont d'époque (1982). Ca fait plaisir de voir ça à l'écran entre deux groupes de hard-core américain. Ca nous prouve qu'au point de vue de l'image et du son, au niveau de la saleté, on a déjà fait ça il y a un paquet d'années.

Par Jean-Noël Levavasseur