Interviews Les Inrockuptibles. 12 et 13 janvier 1998.
Ta passion quasi obsessive pour les cultures orientales te laisse t'elle le temps d'appréhender les autres ?
Mes goûts sont quand même assez diversifiés - et il arrive parfois qu'ils rejoignent des choses qui sont dans l'actualité. Récemment, par exemple, je suis allé voir un festival Wong Kari-wai, une nuit complète dans une salle du VIème arrondissement. Enfin, suivre le goût de la majorité ne m'a pas vraiment réussi : je me suis endormi après le premier film - que j'avais déjà vu en vidéo - et je me suis réveillé à 6 h du matin (rires)… Ca m'apprendra à vouloir être dans le coup !

Tu as l'air assez méfiant vis-à-vis de l'idée du succès, des modes.
C'est l'expérience de l'âge : on est des adultes, on a arrêté de croire tout ce qu'on nous dit (sourire)… Je préfère me faire ma propre idée sur les gens. Dans le cas de Wong Kar-wai, je m'étais fait ma propre idée de son univers en rencontrant une de ses actrices lors d'un festival Europe-Asie au cours duquel son copain - le chanteur Dou Wei - devait donner un concert avec nous. Cette fille, je l'ai d'abord vue dans un cadre anonyme, ce qui m'a permis d'avoir un autre regard sur ses films. J'aime bien cette manière de me tenir en alerte, curieux : grâce aux rencontres, aux voyages, j'ai des envies de savoir qui s'alimentent naturellement.

As-tu des souvenirs marquants de cinéma ?
Je ne suis pas cinéphile, plutôt quelqu'un qui consomme à l'instinct. J'ai d'ailleurs oublié le nom du type qui a réalisé le film qui m'a fait le plus gros effet dans ma vie, une série B qui s'appelait Three on a Midhook. C'est un film d'horreur que j'ai vu au milieu des années 70, au cinéma Le Brady, avec mon père. Je garde le souvenir d'une épouvante poussée à un degré extrême, un truc de fou pour un gamin de 13 ans. Aujourd'hui, je vois surtout des films qui ont un rapport direct avec mes centres d'intérêt : tout ce qui touche à Hong Kong, au Vietnam - le pays de mon père -, ou encore à la Chine. D'une certaine manière, je vais voir des films comme Cyclo pour "vérifie" si ce qu'on montre correspond à ce que je sais, s'il y a conformité. C'est avec la même idée que nous avons accepté de faire la musique de Saigon un samedi, un film du Vietnamien Do Khiem : pour moi, c'est une façon de vérifier si ce que je ressens est en adéquation avec ce que lui ressent.

Comment nourris tu ton intérêt pour les cultures orientales ?
Au risque de décevoir, je lis très peu de romans. Les livres qui m'ont le plus marqué récemment étaient des récits de voyages, des carnets de route. Je pense en particulier à deux auteurs : Ma Jian, une sorte de baroudeur chinois publié chez Actes Sud et que je connais personnellement depuis une dizaine d'années, et puis Zhaxi Dawa, un métis tibéto-chinois qui vit à Lhassa (également publié chez Actes Sud). Le premier a écrit sur ses voyages au Tibet, donnant une version de la vie quotidienne dans cette région qui n'a pas forcément plu aux amis du Tibet - qui ont souvent une vision trop idéaliste des choses. Le second a fait le voyage dans l'autre sens : Zhaxi Dawa habite au Tibet mais rêve de voyages en Amérique du Sud. Son livre est une succession de courts métrages littéraires. Ce qui rend ses textes d'autant plus fascinants, c'est que Zhaxi Dawa n'a jamais mis les pieds en Amérique du Sud mais qu'il est persuadé de pouvoir s'y téléporter quand il le souhaite. Il pense le plus sérieusement du monde qu'on peut être à Lhassa et à Lima au même moment. Au Tibet, ce genre d'affirmation n'est même pas mise en question : c'est une évidence, un lieu commun.

Comment décrirais-tu ton rapport actuel à la musique ?
Je reste d'un naturel curieux, même si j'ai arrêté d'être un collectionneur frénétique, comme à l'époque où j'allais à Londres pour acheter des vieux disques de rock'n'roll en 78t ou celle où je fréquentais l'Open Market. Ca, c'est un truc que les gens n'ont jamais vraiment compris : même à l'époque où La Souris Déglinguée passait pour le groupe punk absolu, on a toujours eu cet attachement très fort aux sources du rock'n'roll, à Bill Haley, à Elvis. Pour moi, ça m'a toujours paru évident : d'ailleurs, je crois que ça s'entend assez sur nos disques. Aujourd'hui, évidemment, ça m'est resté. Je suis toujours aussi attaché à la construction de base du rock et je crois que ce goût pour les choses directes, brutes, ne me quittera plus.

Propos recueillis par Emmanuel Tellier