» Interviews » El Fanzine. Mars 1984.
Ici à la campagne, Asvesnes les Aubert, le son de la ville, la violence, l'agression, le désir de tout balayer et de te faire danser, mais la majorité du public (moins de 200 personnes !) demeure droit, pudique, immobile, bien au chaud dans leur look de rockers manufacturés pour l'occasion. Et si pourtant une fois tu dansais le rock et le pogo, ce rock porté au paroxysme par un groupe unique : La Souris Déglinguée, une énergie et une vérité (voyez leurs textes !) à la limite du supportable.
On est loin, et à l'abri, avec La Souris, de cette soit-disant "musique" (rock de chambre rose ?) esthétique et étriquée du groupe précédent, reflet hélas fort représentatif de cette tendance " rythmes en boite / synthés poussifs / guitares squelettiques " de bien des groupes en France, qui n'ont pas compris que le rock ne pouvait être une musique de chambre, et qu'enfin, si il devait être rose, c'est les Gogo's ou les Gymslips qu'il faudrait plébiciter. A ce sujet d'ailleurs, La Souris a tout compris (voir "Marie-France" sur leur dernier LP).
Avec La Souris Déglinguée, c'est l'ultime course, une énergique jouissance d'électricité, du rock'n'roll en révolte, juste pour te rappeler ta liberté, "celle à laquelle tu as droit", reste jeune, et une seule cause, les Copains !
Rugissements des amplis, une sorte de tempête rouge traversée par le chant grave de Tai Luc, un flot ininterrompu de rocks incandescents, que ravive sans cesse la guitare incendiaire de Jean-Pierre ; Rikko et Jean-Claude (respectivement basse et batterie) achèvent en puissance de peaufiner la force brutale, physique, de La Souris en concert, une tension constante, aucun répit, aucune limite, une violence fraternelle et créatrice, un appel à l'arme rouge.
Un groupe conscient de ses responsabilités et de sa force, que rien ne semble pouvoir apaiser, abattre, au contraire tellement déterminé qu'il ne fait aucune concession, et ils ne t'attendront pas, tu viens c'est bien, sinon… sinon reste dans tes limites.

Pourquoi tous ces changements successifs de maisons de disques ? Elles ne vous font pas confiance ?

TL : Non, c'est pas vraiment ça. C'est comme avec tes parents, arrive un moment où tu déménages, nous c'est pareil. On change de bateau dans la mesure où il ne mène nul part.
JP : De toutes manières on n'a que des contrats de distribution, ce qui n'empêche pas, si on change de boite, que la boite précédente continue à distribuer nos disques.

Après trois albums quels sont vos rapports avec le "business rock", la presse spécialisée ?
TL : On est comme des gens dans la jungle, pour arriver au pouvoir ça prend longtemps, faut pas désespérer. Dans la mesure où tu n'as pas d'illusions, tu n'es pas déçu. On n'a pas d'illusions, pour l'instant on a des responsabilités, c'est à dire faire des concerts, faire des disques, c'est produire ou pourrir… On a choisi de produire du mieux possible.
JP : Cela dit, on n'est pas écarté des revues de rock officielles, si tu regardes, tu remarques qu'on a pas mal d'articles. Pour un groupe comme nous c'est assez exceptionnel car on n'a pas de support derrière.
TL : Je précise, on est le seul groupe français à avoir eu 4 pages dans Rock & Folk. Pour un groupe non signé, de notre niveau à nous, c'est un exploit.
JP : C'est surtout un exploit de la part du journaliste qui a pris un risque.
TL : Il l'a payé depuis, il a été exilé aux Etats Unis. Il leur amène l'article, ils ne veulent pas le passer ; il a répondu c'est ça ou ma démission. Evidemment ils ne pouvaient pas accepter sa démission, mais il a payé.

Vous avez été interdits de jouer sur Paris ?
TL : Ouais c'est vrai. Ca faisait 3 ans qu'on était interdits de jouer à Paris, mais l'interdiction a été levée il y a quelques mois, puisqu'on a joué au Forum des Halles. Si tu veux, à l'époque on n'avait personne pour nous soutenir, à part le public. Mais maintenant ça a un peu changé. Tu vois, le public c'est bien, mais pour avoir une salle de concert, c'est pas le public qui convainc un mec de donner sa salle, d'y organiser un concert.

"As tu déjà oublié" sur la compilation WW, pourquoi ne pas l'avoir inclus sur l'album ?
JP : On sortait des séances de l'album, et on est allé enregistrer ce titre à WW. C'est le local où on répète à Paris, et on leur a fait un cadeau parce qu'on s'était engagé à enregistrer un titre pour eux. Sinon ce morceau, on l'a répété la veille de l'enregistrement.
TL : C'était un morceau qu'on n'avait pas pu depuis 3 ans, c'est un très vieux morceau.
JP : C'est le problème des compilations, tu ne sais jamais quoi mettre dessus.

"Jeunes voleurs", un titre qui change dans votre répertoire, un morceau que vous teniez à enregistrer je crois ?
TL : Pour te dire la vérité, c'est encore un vieux titre, on le jouait depuis juin 79 exactement. On a toujours tenu à l'enregistrer, mais à chaque fois on le réenregistrait car ce n'était jamais satisfaisant. Là je crois qu'on a trouvé une formule type du morceau. C'est sa consécration. On l'a agrémenté d'un saxophone. Si tu veux c'est une expérience de studio plus qu'un morceau de scène. Pendant des années on l'a joué, maintenant on ne peut plus le jouer. Si tu veux c'était son testament. C'est un morceau important, mais maintenant qu'on l'a sorti, on l'a enterré.

Pourquoi avoir repris "La Varsovienne" ?
TL : Personnellement c'est un morceau que j'aime bien. Si tu veux, c'est comme "le temps des cerises" ou quelque chose comme ça. Cette fois là on a fait "La Varsovienne", cette fois ci "Lili Marleen". Ce sont des chansons avec des mélodies faciles à retenir, et puis c'est intéressant, tu puises dans un patrimoine qui est différent de celui des anglais. Ce ne sont pas des reprises de groupes anglais.

Les groupes sur Paris vous plaisent bien actuellement ?
TL : Wunderbach, Tolbiac's Toads, Electrodes, Poupée Vinyl qui font du ska. Y'a Bikini mais ce qu'ils font maintenant c'est différent, style Dexy's.

Et les groupes anglais ?
TL : Avant il y en avait plein qui nous plaisaient. Maintenant il y en a beaucoup moins. Il ne reste plus que les Meteors.

Vos morceaux sont présentés dans certaines presses comme des hymnes aux skins, qu'en pensez vous ?
JP : Faut pas croire ce qu'on peut lire dans les journaux.
TL : Comment peux tu empêcher les gens d'écrire et de parler ? C'est ça la démocratie.
JP : Mais on n'est pas responsable de ce que le mec écrit. Nous n'avons pas du tout l'impression d'être un groupe pour les skins ; quand Tai Luc écrit ses paroles, il ne se dit pas "tiens je vais écrire un hymne".
TL : Tu vois, moi j'écris des chansons sur la jeunesse et l'amitié, et c'est normal qu'il y ait des gens qui s'y accrochent. Tu ne peux pas empêcher un journaliste d'écrire, mais il faut s'en méfier. Le journaliste, au concert, ce qu'il remarque le plus, c'est les mecs qui n'ont pas une tenue comme tout le monde, alors automatiquement il pense "ouais ce groupe joue pour eux". Il ne fait pas attention au reste du public, qui compte aussi pourtant.
Les Tolbiac, eux oui c'est un groupe de skins, ils l'affichent eux. Mais nous, tu nous vois, franchement nous pas. Pour nous tout le monde est bienvenu à nos concerts. Tu vois notre première affiche qu'on a fait sur New Rose, y'a un mec dessus avec des cheveux longs, tout le monde a les cheveux courts, sauf lui. Bon mais c'est tout, il est là comme tout le monde.
JP : Tout le monde est capable de se raser la tête. Tu vas chez le coiffeur… même pas, ta copine te coupe les cheveux et tu as une image.
TL : Tu vois, Jean-Pierre, quand je l'ai connu, il aurait pu jouer avec les Stranglers (rires).
JP : Et alors ? Je jouais dans les Stranglers… Mais bon, on ne cherche pas à viser un public spécial. Tu ne peux pas empêcher un journaliste d'écrire. S'il voit une horde de skins, ça le flashe, ça le tape ! Il écrit ça car ça lui fait de la bonne presse. Et puis, souvent, il n'a rien à dire, alors il saute là dessus et il en tire une tartine.
TL : Et puis il n'a pas écouté les paroles, ni les disques, et voilà, il te fait un article.

La première partie de Gun Club ?
TL : C'est encore une sombre histoire. On était invité par la télévision, on n'était pas prévus. Quand RCA a su que c'était nous, malgré le soutien d'Antoine De Caunes, ils ont tout fait pour qu'on ne joue pas. On a joué quand même !

Pour finir, les gosses sur la pochette de "Une cause à rallier" ?
TL : Il en faut, et pas seulement pour repeupler la France.

Article : Zapka
Interview : Christian D.