Interviews Cigale Mécanik. Février 1996

Cigale Mécanik : On est en 1996, vous revenez avec un nouvel album, le dernier datant de 1991, avec Banzaï. Pourquoi ce no man's land musical ?
Taï-Luc : Il y a une seule réponse à cette question : cette année c'est l'année du rat, on ne pouvait donc revenir à la surface de la terre qu'en 1996.

CM : Tu sais, l'astrologie chinoise c'est pas trop mon truc...
Taï-Luc : Ca peut aider à comprendre pas mal de choses, que ce soit à Paris, à Montpellier... En tout cas, ça nous permet de nous justifier.
Ricco : Pour une réponse un peu plus technique, c'est aussi qu'on a changé de personnel entre 91 et 96.

CM : Justement, quels sont les membres par rapport à la formation originelle, qui restent aujourd'hui dans La Souris ?
Taï-Luc : Ce sont les trois personnes conviées à cette interview (Ricco, Muzo, Taï-Luc). Pour utiliser une terminologie dans le style de la région, il s'agit du canal historique.

CM : Sinon, y'a de nouveaux musiciens ? Comment se sont-ils intégrés ?
Muzo : Les changements ont été les suivants : tu as devant toi le canal historique et tu verras tout à l'heure, deux personnes qui font une section cuivre. Donc il y a une trompette en plus, un sax baryton et un batteur historique mais n'appartenant pas au canal et qui faisait partie de la mouvance de l'époque, donc il n'est pas dépaysé de jouer avec nous ; et il y a également un clavier pour soutenir tout ça, au niveau rythmique.

CM : Quelles ont été les causes de tous ces changements ?
Taï-Luc : Jean-Pierre a quitté le groupe parce que Thierry Mathieu avait l'accent du sud et puis il disait : "Regarde ce mec-là, il sourit tout le temps" et puis c'est vrai sur la pochette, il sourit... Jean-Pierre n'a pas supporté et il est parti! (rires)
Ricco : C'est une fausse explication mais ce qui est vrai, c'est que Jean-Pierre est parti de lui-même, donc pour des raisons qui lui appartiennent. Voilà, donc on s'est adapté...

CM : Ca fait quinze ans que vous tournez ensemble -mis à part ces départs- comment votre groupe est resté soudé durant toutes ces années, avec tous ces changements musicaux ?
Taï-Luc : Ecoute, je vais répondre à la place de Ricco avec les mots qu'il utilisait en ...86 (rires) pour un interview sur TF1 aux Enfants du Rock. On était en train de boire une coupe de champagne, il disait : "On est un groupe soudé, homogène, depuis 7 ans..." (rires) alors maintenant en 96, tu rajoutes dix ans de plus !
Muzo : Et plus précisément, c'est la ténacité, le fait d'aimer ce que tu fais, écouter ce qu'on te dit autour mais en définitive, faire ce que tu as envie de faire, malgré tous les avis que tu peux avoir, bons ou mauvais. Et ça c'est la seule recette pour être encore là ; si tu écoutes tout le monde, un jour tu fais du rap, un jour tu fais autre chose... et puis personne ne croît plus en ce que tu fais, tu n'es plus crédible, tu perds toute ta personnalité.
Taï-Luc : Déjà, quand on a démarré, des gens nous disaient : "vous devriez pas faire du rock'n'roll, vous devriez faire du punk exclusivement". Puisque en 79, je me rappelle toujours d'un jeune homme qui était d'origine antillaise. Plus tard, tu l'as vu dans le film des Clash où il était figurant. A Paris, il avait un perfecto et dans le dos c'était marqué : "Punks Hate Rock". Le punk ça n'aime pas le rock'n'roll, ça n'aime pas les rockers. Et à l'époque, ça nous a posé des problèmes parce qu'on se disait "qu'est-ce-qu'on fait ?". Après on s'est posé moins de questions et on a fait ce que t'as pu écouter sur disque, ou dans les 1ers concerts de la Souris, toujours un mélange... étudié quoi !
Ricco : C'est vrai qu'au début on nous a toujours collé une étiquette de punks, alors qu'on l'a jamais été profondément... enfin, on l'était pas physiquement et musicalement pas du tout. On était quand même le groupe qui jouait au départ avec deux guitares, mais des guitares qu'étaient pas vraiment saturées. Elles avaient pas ce son qui a fait le son punk en Angleterre. On avait pas du tout ce son-là. Tu sais, y'avais un truc qu'existe plus maintenant, j'espère bien. Fin des années 70, début des années 80, y'avait encore un gros décalage avec l'Angleterre qu'était à une heure d'avion, par rapport à la presse. Ben la presse, elle voyait toujours ça d'un second degré ; il y a toujours une récupération par rapport à un mouvement et ce qui fait la force de l'écriture en France, c'est le sens critique et approfondi... Y'a eu des noms, tout a été un peu déformé par rapport à ce qu'on était profondément au départ, donc pas du tout punk. Puis même, par rapport aux influences musicales qu'on avait quand on s'est rencontrés avec Jean-Pierre et Luc, ça n'avait strictement rien à voir avec ça. On avait plutôt une écoute sur des choses un peu plus marginales, mais qu'étaient pas du tout punk. L'étiquette qu'on a eue n'a vraiment jamais été ça. Je crois qu'on mélangeait tout à ce moment-là. C'est comme par rapport à tout ce qui était considéré comme alternatif, on était vraiment en dehors de tout ça ; et on était avant tout ça.
Taï-Luc : Surtout, il faut se méfier de Ricco quand il parle, parce que tu sais pas s'il ment ou s'il dit la vérité. Tu vois là, il te fait tout un discours, bon c'est pour rassurer une partie du public. Mais Ricco c'est un des premiers jeune-hommes que je connais, à avoir acheté des disques de Black Flag. Je pense qu'à l'heure actuelle, il écoute pas Henry Rollins mais il connait très bien Black Flag. Mais bon, il est pas là pour le dire ; d'ailleurs on n'a rien dit... on n'en parlera pas... (rires)

CM : Depuis Banzaï et encore sur le dernier album, les textes sont de plus en plus empreints de l'Asie du Sud-Est. Il y a beaucoup des références à cette partie du monde. Est-ce que ça s'explique par le fait que tu as beaucoup voyagé là-bas ? C'est quelque chose dont tu avais envie de parler maintenant ?
Muzo : Luc va t'expliquer ses motivations personnelles. Ce que tu viens de dire est vrai dans le sens où Luc fait les paroles, et donc, il a des attaches asiatiques au moins pour moitié. C'est ce qui explique son choix au niveau de ses textes et quand à nous si tu veux, mis à part quelques uns qui ont fait un peu de tourisme, moi personnellement, je ne connais pas du tout l'Asie. Le fait de jouer depuis toutes ces années avec Luc, c'est un terrain d'aventures imaginaires pour moi. Ca me permet de rêver là-dessus. Mais c'est sûr que j'irai un jour.
Taï-Luc : Certains choix thématiques des textes peuvent s'expliquer par le fait que j'ai des origines asiatiques, mais bon j'suis pas le seul... Y'en a plein !

CM : Ouais moi aussi, j'en ai !!!
Taï-Luc : C'est ce que je me disais aussi. Je comprends mieux ta question donc je vais répondre dans ce sens-là. Simplement c'est ce que j'expliquais à un copain, c'est pas l'Asie pour l'Asie c'est autre chose, en fait. Non c'est même pas vrai je lui ai jamais expliqué ! C'est un copain de longue date. Il me téléphone récemment pour me dire : "J'ai acheté le dernier album, Tambour et Soleil, et là t'as fait vraiment très, très, fort : j'arrive même pas à regarder la pochette et j'écoute aucun des morceaux. Au moins sur Banzaï je pouvais en écouter deux, mais là je peux plus rien écouter !". Ce qui veut dire que même pour un mec qui est proche de moi depuis 69, bon, il est un peu déconcerté par ce qui se passe depuis quelques années. Tout simplement, c'est pas un jeune homme qui réfléchit, il a toujours été un chien fou, d'ailleurs il est maître-chien maintenant ! Ce que je peux dire aux auditeurs de ta radio, qui seraient un peu dans la même situation que lui, c'est de faire le même effort qu'en 82 quand ils ont acheté le premier album de La Souris. Surtout quand c'étaient des mecs de Montpellier ; ils entendaient parler de Sarcelles, de Carrefour-Pleyel, de Jaurès, de Stalingrad, de la Fontaine des Innocents... Normalement c'étaient des lieux complètement étrangers à leur terroir, normalement ça devait rien leur faire. Mais bon, ils ont fait l'effort de savoir où c'était, et ils se sont rendus compte que c'était... pas Place de la Comédie, quoi ! Ce qui se passe aujourd'hui avec les nouvelles chansons du groupe, c'est vrai y'a pas mal de trucs qui se passent en Asie du Sud-Est, en Thaïlande, en Birmanie, ches les Karens, en Chine, au Tibet... Pourquoi j'en parle ? Bon d'abord, parce que je crois que je peux en parler, parce que j'ai été plusieurs fois là-bas, donc... je sais ce qui se passe. Cela dit, chaque fois que je parle de l'Asie, ça reste un décor. De la même manière, quand je parlais de Jaurès, Stalingrad, de la banlieue parisienne, c'était qu'un décor planté pour les besoins de la chanson, décor devant lequel tu places des idées. C'est ce que je voudrais dire aux gens : le fond idéologique que je développe, c'est le même depuis 1979. Simplement le décor a changé. Avant c'était : " Y'a une fille dans la rue, elle fume une cigarette. Je lui demande si elle est seule... elle me répond, ta gueule!". Ouais, bon, maintenant c'est "Princesses de la rue"... je parle de la même chose ! J'ai du mal à me renouveler (rires). Quand on a joué à Privas, on est tombé sur des jeunes gens vachement intelligents. Il y a une cinquantaine de Harkis qui sont venus au concert. Chose drôle, ils connaissaient vraiment très bien les paroles, mais surtout les paroles de "En Indochine". Leur chef, il vient me voir et il me dit : "tu vas être étonné que je connaisse bien les paroles de En Indochine, mais pour moi quand tu chantes En Indochine, je transpose. J'imagine que c'est le mot Algérie..."(rires). Ca, c'est un réflexe intelligent. Même si t'as jamais été en Thaïlande, ou dans les régions évoquées dans les dernières chansons de l'album, il faut faire l'effort de transposer. Quand j'écoute Fabulous Trobadors, c'est pareil il faut transposer ; quand ils parlent du Capitoul, faut savoir ce que c'est. Mais c'est là que c'est intéressant, quand c'est ethniquement ou régionalement vachement marqué.

CM : Justement, est-ce-que le public suit ces évolutions ? Quel est le public de La Souris maintenant ?
Taï-Luc : Le public d'aujourd'hui , je pense qu'il est sensiblement le même de manière qualitative. Au niveau quantitatif, c'est pareil. Si on jouait à Bercy... tu le saurais! (rires) On s'inscrit tout de suite dans une optique minoritaire, au niveau industriel ; parce que de toutes façons, on n'a jamais été sur des labels assez importants qui te donnent une envergure commerciale et industrielle démesurées. La seule réussite commerciale... parce que les mots réussite ou succès, ne peuvent s'accoupler qu'à industrie ou capitalisme. Vu le cadre dans lequel on évolue depuis des années, au niveau maison de disques, on est toujours une minorité, agissante soit, mais une minorité. Le public, pareil, il n'a pas changé sauf qu'il s'est rajeuni. On a un surtout un public de petits frères.