Interviews Best. N° 173 . Décembre 1982

LA SOURIS DÉGLINGUÉE "En France"

La Souris Déglinguée est comme Staline : mauvais caractère mais bon fond. De là, certaines difficultés à convaincre une opinion publique qui n'a jamais très bien compris que, si le petit père des peuples fusillait les parents, c'était pour mieux faire sauter leurs enfants sur ses vieux genoux perclus de rhumatismes. Finalement, c'est mieux comme ça. Cette attitude leur a certainement sauvé la vie. Tout du moins celle de La Souris. Et celui qui aurait pris trois piges de placard à la sortie du Gibus, en 79, retrouverait en sortant des forbans toujours authentiques même s'ils sont mieux rodés. Taï Luc a juste grandi, rasé son catogan avant que les kakis ne le réquisitionnent et troqué son inusable blouson jap contre un look plus clair. Les autres,... bof, les autres sont égaux à eux mêmes : une rythmique plus énigmatique que celle des pierres immortalisées chez la mère Tussaud et Jean-Pierre qui ramone sa guitare comme on dit "va t'faire mettre" quand on le pense vraiment. La Souris n'a pas mauvais genre. Elle a le genre mauvais. Mais c'est juste un genre. Pas avec ça qu'on fait les héros, même si ça aide. Sa route, elle l'a empierrée avec une image, des slogans, des idées, des histoires et pas mal de rock'n'roll. Ça lui a souvent coûté cher et pas rapporté gros. Mais pour ceux qui craignent les éclats de voix, les coups de boule et le déplafonnement de la sécu sur la préretraite, il y a le service des cartes grises à la préfecture. Pas en conclure pour autant que cette bande des quatre bouffe tout cru ceux qui s'en approchent ni que son following fait du petit bois partout où il passe. Ça arrive, mais c'est pas systématique. Il y a même un reproche que l'on ne peut pas faire à La Souris : celui d'être bavarde, il faut carrément lui tisonner le goulot pour en tirer cinq mots. La Souris en connaît le poids. Le choc aussi.

Où êtes-vous allés pécher un nom pareil ?
L.S.D.: "Aucune idée. Ce doit être une connerie de gosse. En même temps, c'est un anti-nom, un truc qui ne veut rien dire, et surtout pas "LSD". On aurait pu s'appeler "Les Ratons" ou "Los Ratones" !

Vous n'avez pas trouvé le temps un peu long ?
L.S.D.: On a perdu pas mal de temps avec l'armée. Jean-Pierre y est parti en 79/80 et Taï Luc termine son service en décembre. Pendant ces périodes, on a essayé de continuer pour faire connaître le nom, mais c'est dur en trio.

Plusieurs fois pourtant, on a cru que vous alliez réaliser de très grands trucs.
L.S.D.: Tu penses certainement à cette bande d'album qui n'est jamais sortie. On avait rencontré, lors d'un gala anarchiste à Toulouse, un mécène qui nous a fait un chèque de 100 000 F. Avec cet argent, nous avons enregistré une vingtaine de titres dans un studio seize pistes, mais aprés, nous n'avions plus de ronds pour le mixage. Cette bande est restée dans un tiroir. C'est peut-être mieux, car c'était une sale période.

Vous avez douté ?
L.S.D.: Il y a eu des remises en cause, de grandes baffes dans la gueule. Chacun a dû connaître de beaux flips, mais le groupe n'a jamais douté car il y a toujours eu une ligne directrice.

Justement, il faudrait vous expliquer sur certains choix à propos de vos différents labels.
L.S.D.: Il n'y a pas eu vraiment de choix avec New Rose, ce fut un travail de longue haleine entre la première cassette enregistrée sur un Sony minuscule et l'album. Nous n'avons pas dit "On veut sortir chez New Rose". Ce sont juste les circonstances et comme dit Patrick Mathé, "Heureusement que New Rose est là pour signer des groupes comme vous ! ".

Certains disent que vous vous êtes retrouvés prisonniers de Kuklos pour le maxi.
L.S.D.: Le patron du studio où nous avons enregistré l'album et le maxi est un pote de Daniel Guichard. Pour nous Daniel Guichard c'était variétoche et blabla. Quand nous avons eu fait le maxi, personne n'en a voulu.
Toutes les grandes compagnies ont flippé à cause de la presse que nous avons eue, la violence et tout...

Pourtant, deux maisons étaient bien accrochées ?
L.S.D.: C'est vrai il y a eu de bons plans, mais ces gens sont trop lents. Si on les avait attendus, le maxi serait encore au chaud. Guichard lui, est venu nous voir et quinze jours aprés, notre disque était partout. On n'a rien compris ! Mais c'est vrai que c'est à cause du deal d'édition qu'il nous a fallu aller chez lui. Pour le moment on ne le regrette pas, car cette boîte bosse bien. On ne sait cependant pas chez qui sera fait notre prochain simple. Chez Kuklos, c'est juste un coup. C'est beaucoup plus le business qui nous a rejetés que nous qui l'avons repoussé. On se voit très bien chez CBS, par exemple, mais en gardant nos propres idées.

D'où vient cette image de rebelles, de zonards, qui vous colle à la peau ?
LS.D.: On vient plutôt de la classe très moyenne, mais pendant des années, Taï Luc a façonné cette image que nous assumons maintenant complètement. C'est vrai aussi que les gens qui nous suivent sont souvent "turbulents". Mais nous sommes très indulgents envers notre public puisque nous lui devons tout.

Mais la violence qui a suivi certains de vos concerts, comme celui de l'Opéra Night, vous a porté préjudice.
Tai Luc : Nous ne sommes pas des moniteurs. Depuis quelques temps, on essaye de canaliser la violence, de calmer le public. La violence est dans la salle, pas sur scène.
Jean-Pierre : C'est tombé sur nous comme ça. Ç'aurait pu être Oberkampf ou d'autres. On fait avec. Regarde ce concert de La Mutualité. On est arrivé juste avant de jouer. C'était la boucherie bien avant. Mais qu'en a retenu une certaine presse (je ne parle pas de Best) : La Souris Déglinguée donne encore un concert destroy... On s'est aperçu, en province, que le public mettait un point... un poing... d'honneur à recréer dans la salle ce qu'il croyait être l'ambiance d'un concert de La Souris. Les média sont aussi responsables que nous de ce problème.
Tai Luc : Certains organisateurs refusent de nous prendre à cause de cette image, mais d'autres savent que c'est des conneries. D'une certaine façon, c'est une pub qui vaut des encarts dans la presse spécialisée.

Vous ne croyez pas que certaines causes que vous avez soutenues sont symboles de violence. Les squatts, par exemple...
Taï Luc : C'est là que nous avons fait nos concerts les plus calmes...
Jean-Pierre : Une fois encore, ce sont des idées toutes faites. C'est vrai que ce sont des concerts-test mais on a connu des publics dix fois plus durs. Une fois, à Savigny il n'y avait que des gitans dans la salle. Il fallait expliquer tous les textes ils croyaient qu'on se foutait de leur gueule...

Squatter, c'est un geste politique, c'est remettre en question la propriété.
Taï Luc : Pour moi c'est pas politique. Dans la vie, tout ce qui est gratuit est bon à prendre. Le squatt, c'est une autre forme de propriété. Dans tous les squatts, les portes ont des serrures...

Vous pensez être un groupe politique ?
Taï Luc : Nous sommes sensibles à certaines situations. C'est de la politique floue, si tu veux.

Vous sentez-vous proches des autonomes ?
Tai Luc : Je crois qu'il vaut mieux que je ne me prononce pas.
Jean-Pierre : Je refuse de répondre à cette question. LE TEMPS DES CERISES

On a l'impression qu'il existe deux pôles musicaux dans le groupe : Punk et Rockabilly.
Taï Luc : Avant le Punk, il y avait le rock'n'roll. A la différence de notre public, nous sommes nés avant 1965. On a donc écouté d'autres formes de rock.
Jean-Pierre : Par contre, certains groupes formés dans notre sillage n'ont que le punk rock comme base musicale. Pourtant, chaque groupe a sa propre identité. En province, cependant certains musiciens ne cachent pas nous avoir piqué des plans complets.
Rico : De plus en plus de groupes nous imitent en collant un instrumental comme premier morceau. Avant on faisait "Sortie de garage", maintenant "La Varsovienne ".

Mais les reprises comme celles de Cochran, c'est fini ?
L.S.D.: Terminé. On l'a fait pour la dernière fois à l'Opéra Night. C'était le "Folsom Prison Blues" de Johnny Cash. Ça tombait bien !

Assumez-vous complètement le côté "populaire" de certains de vos textes ?
Taï Luc : J'ai écrit "En France" à.. Hong Kong. Je devais avoir le mal du pays ! Mais j'ai été très flatté de ta chronique du maxi car j'aime énormément toutes ces chansons populaires comme "Le Temps des Cerises". J'écris des chansons pour que tout le monde les chante, les branchés comme les autres. Sinon, cette chanson, elle ne sert à rien.

L'idée de "La Varsovienne" est venue comment ?
Tai Luc : Mon grand-père paternel m'a appris cet air-là. Je me suis dit qu'on devait l'enregistrer. Contrairement à une idée répandue en France, ce n'est pas du tout un chant militaire.

Et la reprise de "Lili Marlène" ?
L.S.D.: Oui on a très envie d'en faire notre prochain single avec une fille pour chanter le texte en allemand. C'est une très belle chanson qui parle tout simplement d'une fille à soldats. Le cinéma en a fait l'usage que l'on sait mais il serait temps de remettre les choses à leur place. Ce n'est pas un chant nazi.

Est-ce que tes origines étrangères ont été pour toi, Tai Luc, un début de marginalisation ?
Taï Luc : Pas du tout. Les flics ne me prennent jamais pour un Vietnamien, mais pour un Arabe. Alors, ça me fait rigoler ! J'ai seulement culpabilisé au lycée parce que Jean-Pierre avait des goûts musicaux immondes !

Et cette passion pour la Chine qui se développe dans et autour de La Souris...
Tai Luc : Je trouve assez normal de s'intéresser à un milliard de gens qui font le tiers de l'humanité. Leur culture, leur vie politique et tout ce qui s'y rattache me passionnent.
Jean-Pierre : Mon intérêt s'arrête aux arts martiaux...
Rico : Le mien aux restaurants chinois !

Le racisme est un thème qui revient souvent dans vos textes.
Jean-Pierre : Le racisme, c'est le comble de la misère intellectuelle.
Tai Luc : On nous catalogue souvent comme un groupe antiraciste, mais je crois que nous avons des préjugés comme tout le monde. Même si ces préjugés ne sont pas ceux de tout le monde...
Jean-Claude : Le racisme, c'est la violence, trop de violence.

Vous avez déjà pensé qu'un jour peut-être il vous faudrait arrêter la musique pour bosser ?
Jean-Pierre : Si un jour il faut le faire, on le fera. C'est comme ça jouer dans La Souris, c'est pas être obligatoirement musicien ou gangster.

Tai Luc, tu sembles supporter assez bien ton service militaire et n'avoir rien fait pour l'éviter ?
Tai Luc : L'armée, je préfère y passer un an plutôt que deux. J'y suis parti avec une idée négative car je pensais que cette année mettrait peut-être fin à mes activités avec le groupe. Mais, j'ai vu qu'il n'en serait rien et qu'il suffisait de prendre son mal en patience. De toute façon, je trouve normal d'y passer comme des milliers de types et je n'ai pas trop envie de tomber dans les plans intellectuels des psychiatres et tout le reste. De toute façon, j'aime bien être "apte ", que ce soit pour jouer de la guitare ou pour manier un flingue. Mon seul regret c'est l'absence de filles dans le train de 0 h 43 ! (1)

Qu'est-ce qui vous révolte le plus dans la situation du rock en France ?
Jean-Pierre : Que les groupes ne puissent pas jouer tous les soirs. Le rock, c'est être sur la route.

Dans quelques jours, Taï Luc rendra son barda vide aux kakis. Un an de commando, ça fait des rockers de choc. Ils crèvent tous tellement de scène que c'est La Souris d'assaut qui devrait bientôt repartir brouter le rock à la campagne. Sales caractères, mais bons coeurs, ces quatre là sont vraiment faits pour les masses. Laborieuses.

(1) Les vaillants combattants du front de l'Est comprendront.

Michel EMBARECK.