» Interviews » Best. N° 186 . Janvier 1984

Des gens qui ont la foi comme La Souris Déglinguée, on n'en rencontre pas souvent dans ce business. Le seul groupe parisien qui dispose d'une "légende", vit aujourd'hui le rock'n'roll avec la même ferveur inentamée qu'en 76, quand ils ont commencé à mettre le feu à leurs guitares. Quand je les ai retrouvé à leur local de répétition, ils venaient de se faire tirer une tète d'ampli, et le baba qui régente les boxes ripoux leur signifiait leur congé. Je ne dis pas qu'ils prenaient ça avec le sourire, mais plutôt avec une sorte de fatalisme serein: - "Dans le temps on appelait ça des galères, mais maintenant, ce genre de situation c'est presque devenu la norme ! On va chercher un nouveau local voilà tout."

Best: - Ce genre de situation, ça ne vous use pas ?
L.S.D.: - "L'addition ne fait pas la somme ! Ce sont les "associations" qui se sont séparées, les vrais groupes ne se séparent pas. Ce qu'on fait n'est pas lié à un phénomène de mode, on est à côté de ça. Ce serait con de s'arrêter là; tant qu'on peut faire des disques, on continuera. On est vigilant à garder une progression constante de qualité dans tout ce qu'on fait : le studio, le business, les concerts... Si un jour on s'aperçoit qu'on régresse, là on s'arrêtera. Quand cinq cent personnes viennent nous voir en province des gens qu'on ne connaît pas, avec qui on ne partage pas l'intimité, les souvenirs, les expériences qu'on a avec le public parisien, ça veut dire quelque chose : qu'au moins. on peut continuer, il y a encore des gens qui veulent nous voir."

B.: - Trois albums, trois labels, vous avez la bougeotte ?
L.S.D.: - "Le premier était chez New Rose, on s'est séparé à cause de quelques divergences. Ensuite Kuklos, ils étaient très gentils, mais ils comprenaient pas bien ce qu'on était ; quand on faisait un concert, ils disaient qu'on faisait un "gala", ils nous ont même demandé une fois si on portait tous le même costume sur scène ! Faut dire qu'ils ne nous ont jamais vus ! Jusqu'à présent les boîtes n'ont jamais su s'adapter aux lois du marché, on a un public, des gens achètent nos disques, mais pour développer ce marché, il faut un minimum d'investissement qui ne nous a jamais été consenti. Le nouveau disque, on l'a enregistré nous mêmes en août, et il est en licence chez Celluloïd, on verra bien ce qui se passe. Il y a toujours eu cette méfiance des grosses compagnies vis à vis de nous, parce qu'on a une mauvaise réputation mais une bonne presse, et puis depuis 76 on a toujours été ce qu'on voulait être, alors ils savent qu'on ne peut pas essayer de nous manipuler, comme ils font en général avec les groupes. Enfin ça s'améliore nos relations; avant ils croyaient qu'on était des mangeurs d'hommes, depuis ils ont remarqué qu'on était normaux, pas du tout abject, du genre à renverser du sang de poulet sur la moquette !"

B.: -Vous êtes toujours interdits de concert à Paris ?
L.S.D.: - "Pratiquement Paris, c'est la cité interdite pour La Souris. Les gens qui achètent nos disques ne peuvent pas nous voir. Çà ne nous concerne pas personnellement puisque les patrons de boîtes qui nous refusent de jouer dans leurs clubs nous y accueillent volontiers pour y boire toute la nuit si on veut ! Un beau jour on a fait ce concert à l'Opéra Night et depuis on traîne ça comme un boulet. Du coup on a agrandi notre public en province, ce qui n'est pas plus mal" (Dernière minute: Théâtre du Forum le 18 décembre, le retour).

B.: - Que pense la frange dure de votre public de votre dernier album ?
L.S.D.: - "Un mec de la "frange dure" nous a dit: - "Ca a changé la musique sur votre nouveau disque, c'est encore plus agressif ! "Ca te va comme réponse ? Ils passent "Marie France" sur Europe 1 et "Dernier Pogo à Paris" sur les radios FM hard-core. L'autre jour on a fait Europe 1 avec Yves Bigot, et les questions qu'il nous posait, c'était pas plus con, et même plus intéressant que sur pas mal de radios libres, alors pourquoi pas Europe 1 ? le morceau, il reste le même, qu'il passe ici ou ailleurs."

B.: - Pendant toutes ces années, qu'est-ce qui a changé ?
L.S.D.: - "Les fanzines et les F.M. se sont développés, et ils supportent les groupes. Les autoproductions, les organisations de concert sont devenues sérieuses, mais rien n'est jamais acquis dans ce pays quand il s'agit de rock'n'roll. Tout est toujours remis en question. Y'a pas de mystère, on ne fait pas d'argent, on est obligé comme tout le monde d'avoir une profession parallèle de temps en temps. On ne peut pas parler de carrière, c'est toujours aléatoire, sporadique, un disque, un concert... Comme ils disent à l'A.N.P.E.: ."votre truc, c'est un gagne-pain, c'est pas une situation."

J.E.-P.