Articles Rock & Folk. Décembre 1997.

C'est dans un petit rade accueillant, au sein du quartier latin qui agonise doucement sous les coups de couteau des promoteurs et urbanistes zélés, que Tai Luc apparaît, la démarche décidée et l'œil alerte. Pas une ride au front, pas un cheveu qui manque à l'appel, Tai Luc semble avoir traversé les deux décennies au cours desquelles il a mené La Souris Déglinguée sans laisser le temps le marquer de son empreinte funeste, fidèle à ses rêves et à se serments. Tai Luc surveille d'un regard la salle du bar comme s'il s'agissait d'un territoire qu'il protège avec bienveillance, un terrain acquis à la dure, à force combats et patience.

Car La Souris a conquis sa place de belle lutte. Jouissant avec l'âge d'une respectabilité après laquelle il n'a jamais couru, le groupe continue avec son nouvel album "Granadaamok" à nourrir une flamme incandescente, confiant dans cette longévité qui en étouffe plus d'un de jalousie. Elle en a eu, des détracteurs. Pas assez punk, pas assez classe, trop musicale ou trop proche des rudes garçons de Jaurès à Stalingrad, La Souris n'a jamais pu transformer son contingent de fans dévoués en une vraie armée. Mais en 1996, La Souris Déglinguée est arrivée à décrocher un hit, un tube, un vrai, à l'ancienne. "Les princesses de la rue" ont trotté de leurs jambes graciles sur les ondes de la radio et de la télévision, séduisant des auditeurs qui n'avaient jamais entendu parler de la mise à sac de l'Opéra Night. Le business du disque a t'il changé à ce point ou est-ce La Souris qui s'est adaptée ?
"L'industrie de la musique existe sans nous, et nous sans elle. Mais si ça peut rassurer les gens qui se posent des questions sur ce qui est authentique ou pas, voici ma réponse : le rock'n'roll, le punk rock, le rap, rien de tout ça n'est authentique. A partir du moment où il y a une multinationale, tu te poses dans le capitalisme. Ca aboutit à pas mal de contradictions. Le Rock'n'Roll n'aurait jamais existé sans le show business. Il n'y a pas d'Elvis Presley sans Colonel Parker. C'est pareil pour le rap".

Dans "Granadaamok", Tai Luc revisite ses thèmes les plus chers, rêvant d'un Paris mythologique et d'une Asie à moitié imaginée, graffitant des portraits d'individus aux prises avec une nuit hostile et un pays qui ne l'est pas moins, des instantanés flous d'immigrés sans nom et sans papier.

"Le Rock'n'Roll peut survivre ou mourir, c'est pas grave. C'est la loi de la nature : ce qui disparaît c'est ce qui n'a pas la force de survivre. Chaque fois que quelque chose de nouveau et d'un peu original arrive, ça balaie le vieux, ça fait le ménage. Le fait que nous soyons encore là aujourd'hui, ça prouve qu'on est un truc qui vit, un microbe qu'on ne peut pas éliminer. Marjorie Alessandrini, qui a écrit une de nos premières critiques, disait de nous : musique très bien, look zéro. C'est peut être ce qui nous a gardé en vie, des convictions bien plus fortes qu'un look. On est peut être le plus ancien des groupes français en activité, mais ce qu'on propose c'est neuf. Il n'y a pas un titre qui fasse penser à un groupe qui existe depuis vingt ans".

Nikola Acin