Articles Rock & Folk. Octobre 1995.

Tambour et Soleil.

La Souris s'est faite rare ces dernières années. Pénalisé par son image de marque originelle, le groupe n'a pas vu son dernier album ("Banzai", 1991) reconnu à sa juste valeur. Alors il a longuement peaufiné le nouveau. Trop ? pour certains morceaux, oui. Tai Luc qui a souvent dû être horriblement vexé par les critiques formulées contre les limites de sa voix, a travaillé comme un forcené, ce qui n'a rien de répréhensible. Mais le parti pris de sophistication des mélodies tombe parfois à côté de la plaque, à la limite de la perte d'identité. On est à la rigueur prêt à admettre le traitement de "Pénales Fiançailles", où la douceur des chœurs féminins se justifie par contraste avec le propos (la prostitution). Mais rien ne justifie qu'un morceau comme "Invisibles Drapeaux" soit gâché par la joliesse vocale et sombre à la fin dans le ridicule en lorgnant vers la varièt'. Heureusement, il y a tout le reste.

Dans le registre cool, "Kawthooley" est autrement plus convaincant et s'impose comme un slow de qualité ; "Demoiselles de Vientiane" manifeste une douceur de bon goût. Et le groupe fait des merveilles dans le registre qu'il maîtrise bien, et qu'il avait déjà expérimenté dans "Banzaï" : l'exotisme festif, l'ouverture world, entre reggae-ragga, rythm'n'blues et rock. "Saigon" ouvre le bal en beauté. "Soldats du Kuomintang" renoue avec les refrains mobilisateurs. "Made in Japan" définit ce que l'on pourrait appeler une fusion perso et bien rodée, "Perdue dans le RER" retrouve l'élan R&B de "Quartier Libre", à grand renfort de cuivres pétaradantes et de riffs Shaft.

La fièvre rock n'est pas oubliée : "Romania 94" évoque le souvenir de leur période punk, "Cousins Cousines" réinjecte leur pointe de rockab originel. On se régale en retrouvant ainsi la Souris-Superstar, son équilibre subtil entre énergie et séduction, révolte et caresse, versant héroïque et versant dansant. Le tout porté par un groove irréversible, et une véritable passion pour l'Asie qui s'exprime aussi bien par les textes passionnés que par des clins d'œil musicaux. Alors, va-t'on les clouer au pilori pour quelques faux pas leur faisant oublier qu'une certaine rugosité faisait aussi partie de leur charme ? Ce serait se priver de bien des réjouissances. Et commettre une belle injustice : combien de chroniques d'albums font-elles l'impasse sur quelques titres plus faibles ? Ce dilemme est finalement bon signe : La Souris nous a rendus si exigeants que le moindre accident de parcours prend l'allure d'une véritable cata. Tel est le sort réservé à ceux qui évoluent dans le haut de gamme.

H.M.