Articles Rock & Folk. N° 185. Juin 1982

On connaît tous des groupes qui jouent du VRAI rock'n'roll, Des groupes qui jouent du FAUX. Et puis, en ce moment, à Paris, il y a un VRAI GROUPE de rock'n'roll. La nuance, à elle seule, justifie ces quatre pages.

ARGENTEUIL. CITE JOLIOT-CURIE. SALLE MAURICE SOGON. 5 FEVRIER. 19 H.
Il a les cheveux en brosse, un rail de cicatrices indélébiles qui lui lacère élégamment la gueule et un peu de sueur sur les tempes. Il décroche la courroie et pose sa guitare. Le son est pas mauvais et, de toute façon, il n'y a pas moyen faire mieux. Tout ce qu'il reste à faire, c'est allumer une Marlboro, à se trouver un coin à soi dans le débarras qui sert de loge et attendre huit heures en fumant et en buvant de la bière. A huit plombes, il va monter sur l'estrade et balancer le premier set de la soirée. L'échauffement. Il pense à la presse : "Un peu de surf insolent sur des vaguelettes de feedack râblé (...)" "Des riffs crénelés qui écorchent les premiers" "...comme Thunders." Thunders ! Pour après tout. Tant qu'à être comparé à autant que ce soit à Thunders. Tai pas là. Il va falloir qu'il chante. "...comme un rocker qui s'immole la trachée pour purifier l'atmosphère." A 9 h 30, il sortira de scène. "A Argenteuil, vous jouerez devant une salle vide. Tout le monde est allé vous attendre à la Mutualité." A dix heures, il remontera dans la Chambord et foncera sur Paris : à minuit, il fait la fermeture de la Mutu, ou de ce qu'il en restera. Avec un peu de chance, Tai aura pu se libérer. Ils feront "La Varsovienne" et les Skins seront contents. Deux concerts le même soir pour un groupe marqué d'une croix rouge. Tricard de partout. Interdit à Paris. Trahi en province (la moitié des organisateurs qui se déballonne la veille du concert: "J'aime bien vot'musique. C'est pas le problème. Mais vous comprenez, je pense à ma salle."). Et là, deux concerts le même soir ! Un gig de semi-charité dans une salle de patronage à peine aménagée, et un benefit au profit des handicapés. Un jour, faudra peut-être commencer à gagner des ronds. Jean-Pierre Mijoin s'en décapsule une troisième. Parfois, c'est super d'être le guitariste de La Souris Déglînguée : marcher dans la rue et humer le respect qu'on inspire au ruisseau, au pavé et à ceux qui y poussent, partout chez soi sous les lois parallèles, pouvoir crier : "A moi la fange", et voir surgir une foule, tant d'autres choses. Et puis, des fois, ça peut aussi ressembler à un enfer discret.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 19 H.
Pour Jean-Claude Dubois, Argenteuil, c'est pas une galére. C'est pas le Pérou. Mais, nom de Dieu, c'est pas la galère non plus. La galère, c'est autre chose. Il pose ses baguettes et va voir dehors. Il fait le tour de la cité ; écoute un instant un groupe de gosses qui se battent : "Enculé", "Pine d'huître","'Tit pédé" - à leur âge, j'en connaissais pas autant. Puis il reprend le chemin de la salle, voir s'il y a quelque chose à bouffer dans les loges improvisées. Au passage, il croise Rico. Rico, appuyé contre les montants de la baie vitrée. Rico qui ne le voit pas. Rico figé dans son éternel sourire. Au repos, en dormant, sans raison apparente, Rico sourit. Un sourire qui peut tout cacher. En marchant, il a pensé à Tai. Dans la salle, Jean-Claude retrouve sa gerce.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 19 H.
Dans ces moments-là, vaut mieux pas aller l'emmerder, Depuis le temps que toute cette folie dure, Rico le sait. Il a vu Jean-Pierre se diriger vers les loges. Alors, lui, il est allé voir ailleurs. Avant les concerts, Jean-Pierre s'inquiète, parle trop, s'énerve tout seul. Rico préfère aller appuyer sa carcasse contre un mur, se fendre en tirelire et attendre que ça se passe. Là, il rêvasse : Argenteuil, on le fait sans Tai-Luc, c'est sûr. Finalement, c'est pas un mal : on se fait les doigts, on se dérouille. Après ça, on débarque à la Mutu, on retrouve le bridé, on joue "La Varsovienne" et on fout le feu à la baraque. Si Luc est pas là... Well, si Luc est pas là, ils jouent pas "La Varsovienne". Ils foutent quand même le feu à la taule. C'est aussi simple que ça.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 19 H 30.
Luc fait chier. C'est pas de sa faute, OK, mais n'empêche : il fait chier. C'est juste maintenant que ça démarre : le 33 tours qui sort, qui se vend comme un single de Lennon ressuscité, qui grimpe dans le Bestop comme s'il avait un réacteur fiché entre les miches, et Luc est pas là. Les interdits s'allègent, les trouilles s'apaisent un peu, les offres de tournées montrent le bout de leur nez. Luc est pas là. Si on tourne, on tournera à trois, Imaginez les Stones entamant leur première tournée US sans Jagger, et faites les comptes. Le pire, c'est pour la presse : Luc a juste trouvé le moyen de faire une vague radio : "Alors, Tai-Luc de La Souris Déglinguée, les groupies, tu les préfères comment ? Blondes, rousses ou brunes ?" "Intelligentes et concernées." OK, sur le coup, c'est marrant. "Cheapthriller coulé", et tout ça. Mais ça fait rire qui ? Cinquante showbizeux (cinquante showbizeux parisiens) qui ont des petits comptes à régler. Et après ? C'est passé il y a six mois, et à deux pombes du mat' en plus ! Parce que, depuis, c'est la corrida, cache-cache et chat perché : les mecs arrivent avec leur Sony. "Et si on parlait un peu des paroles ?" Là, faut qu'ils expliquent qu'ils demanderaient pas mieux mais que ça tombe mal, c'est trop bête et c'est vraiment pas de chance : les paroles, le gars qui les écrit et justement en train de faire du un-deux un-deux à Sarrebruck ou dans un bled comme ça. Sans parler de de Caunes à qui on a déjà fait reporter trois dates de tournage parce que le colon de l'autre s'est pris une envie d'organiser sans prévenir une alerte surprise. C'est pas de sa faute, mais Luc fait chier. Mijoin fait les cent pas. Vivement qu'on soit sur scène.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 20 H.
"Y a trente-cinq mômes dans la salle." "Comment ça, trente-cinq mômes ?" "Il y a trente-cinq mômes dans la salle. Que trente-cinq mômes. Les plus vieux ont quinze ans. J'ai discuté avec eux : c'est tous des gosses de la cité qu'ont pas eu le droit d'aller à la Mutu. Leurs grands frères sont là-bas." "Trente-cinq !" "Qu'est-ce qu'on fait ?" "Comment ça, qu'est-ce qu'on fait ?" "On leur rembourse leur vingt balles, ou on joue ?" "On joue. On est venu pour jouer. On joue."

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 20 H 25.
Plus fort que lui : Mijoin rumine en regardant sa sèche se consumer. Tai absent, rien pareil. Du coup se dévoile tout ce que sa présence et de viriles pudeurs. Les mots sortent enfin, pour tenter d'occuper la place qui reste vide. Quelques phrases de rien, et certaines choses s'éclairent. Tout ce que, Tai présent, le quotidien partagé parvient à étouffer : Tai et sa différence. Tai est jaune. Ça peut paraître con à dire, mais jaune, il l'est jusqu'à la caricature qu'on en fait ; dur, prudent, discret, avare de mots pour rien et de Obstiné, secret, endurant, dur à cuire, vraiment, dur à déboutonner. Toujours l'air d'être ailleurs (sauf sur scène), plus haut, plus loin, va savoir. Ailleurs. Sur scène, Tai est dangeureux. Il branche sa guitare, et l'Elysée peut redouter le pire. Et puis après le concert, il récupère ses quartiers, son air d'en avoir trois et sa courtoisie infranchissable. Critiques vedettes, squatters féroces, talent-scouts, graines d'ennemis publics, fauves irrécupérables, fanzineux balbutiants, tous viennent lui faire du gringue. Tous respectueux. Et lui toujours poli. Comment fait-il pour museler le échotiers et amadouer les tueurs ?. Mijoin enfile sa guitare. Il est l'heure. Une seconde avant de débouler sur scène, de se brancher et d'en tuer au moins quinze dès le premier accord, il y a ce truc qui lui traverse l'esprit : Luc a été muté dans une unité semi-disciplinaire: préparation commando, alerte permanente et tout le bazar. Depuis six mois que ça dure, il ne se rappelle pas avoir entendu le citron se plaindre vraiment, ne serait-ce qu'une seule fois. Il écoute Hervé beugler dans le micro : "... Blablabla... LA SOURIS DEGLINGUEE !" Il jette la tête en arrière, éclate d'un mauvais rire, il laisse passer Rico, souriant, Jean-Claude, prêt à mordre, et il fonce à son tour. Il n'a pas rejoint son ampli que Jean-Claude a déjà commencé à battre.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 20 H 35.
"Sortie de Garage". C'est bien parti, là. Ils sont ensemble. Rico a pris la pose. Les jambes à l'équerre, la basse sur les mollets et le médiator qui lynche les cordes. Popom, popom. Rico sourit. Les mômes ont l'air content. Il tourne la tête. Jean-Claude ! Il est trop, Jean-Claude. A la ville, pas un mot, ou alors rien qu'un, et encore, d'une voix douce. Derrière ses fûts, il fait peur. Son visage se fige dans un rictus contracté. Comme s'il avait le soleil dans les yeux et trois nazillons en face de lui. Jean-Claude ne cogne pas. Il cingle, il fouette ses peaux et ses cymbales. Jean-Claude vit les morceaux. Dès qu'il est installé, c'est une émeute intérieure, à feu et à sang, et à la fin du set, il retrouve son calme, lâchant simplement (et encore ! Les grands soirs !) des trucs comme : "Ça a donné, ce soir." "C'était bien". Trois mots à la suite, et on sait que Jean-Claude exulte. Ils ont fini l'instrumental "Sortie de Garage". Ils enchaînent sur "Les Jeunes Cons". Rico échange un clin d'oeil avec Mijoint. L'autre est déchaîné. Il a complètement oublié les consignes ("OK, mais on se réserve pour la Mutualité"). Il est sur scène, et dès lors plus rien ne le retient. Il a déboulé en cours de route, cigarette au bec, sautant dans tous les sens, découpant les solos à la scie à métaux, bondissant d'un bout à l'autre de l'estrade, occupant l'espace, sans lâcher son mégot, sans mollir sur les riffs, jouant à genoux, sur une jambe, en l'air, accroupi, promenant sa Melody Maker comme si c'était une pagaie, une raquette de ping-pong ou un éventail, mais certainement pas un instrument de musique.

Les kids en restent bouche bée. A croire qu'ils n'ont jamais vu ça. En fait, à leur âge et en ces lieux. ils n'ont sans doute pas dû voir ça souvent. Jean-Pierre chante, à présent. Rico s'approche du micro pour l'aider. Son sourire s'agrandit. Tous les deux à l'unisson, chacun derrière son micro, ça a un côté Beatles au Shea Stadium. Le break est tombé pile. Jean-Pierre le signe en s'envolant. Il retombe. Trois, quat', c'est reparti. Rico monte au filet, cognant sa basse comme pour la faire avouer. Il éclate carrément de rire. Ils ont une pêche insensée, ce soir. Il pivote et prend sa pose préférée : le dos tourné au public, à la limite du grand écart. En face de lui, Jean-Claude grimace toujours. La seule fois où il a failli craquer, Jean-Claude, c'est quand l'album est sorti. Là, on a bien cru qu'il allait fondre en larmes. Pour comprendre, faut connaître l'histoire à Jean-Claude : à quatorze ans, il se retrouve dans une classe à la con. "Perfectionnement" ; "Orientation", Rico sait plus bien quels noms ils donnent à ces dépotoirs. Il y reste deux ans, en compagnie de mecs "bizarres". Rico connaît ça, les classes-poubelles. Il connaît aussi les détritus qu'on y trouve. Lui, Rico, il était carrément tombé chez des fous furieux. Une loi de fer. Déjà. Comme dans les prisons. A croire que les gars s'entraînaient. Rico voit bien ce que l'autre veut dire par "bizarre"...

Bref, à seize ans, il rentre dans l'hôtellerie. Groom. Il débride les lourdes et il débarbouille les crachoirs. Pour aller au turbin, il demande une mobylette à sa mère. Sa vieille refuse, "Tu vas te tuer", qu'elle lui dit. A la place, elle lui paie une batterie. "C'est moins dangereux." Et il attaque la batterie. Il prend des cours. Lire les partoches, le solfège, tout le merdier. Il passe une annonce dans "Best". Six mois après, il reçoit un coup de bigo. Rico s'en lasse pas, de l'histoire de Jean-Claude. Au point que c'est risqué quand il y repense sur scène. Quand il arrive au passage des cacahuètes et qu'il pense à la tête de l'autre en train de le raconter, il est obligé de se mordre pour pas éclater de rire ou pire, arrêter de jouer. Le gars dit à Jean-Claude : "On cherche un batteur." "Ah, ouais", qu'il fait, l'autre. "On va se donner rendez-vous au Viennois. Je connais bien le Viennois, j'travaille à l'Olympia", lui dit le gars. "J'connais pas, mais je trouverai." Il arrive à l'Olympia. Le gars lui tape dans le dos. "Ah, c'est toi le batteur.! On va aller boire un coup !" "Si tu veux, mais heu... moi je bois pas." Les voilà au bar du Viennois. "Patron, deux demis !" Jean-Claude ose pas refuser. Il boit la première bière de sa vie." Alors, comme ça, t'es batteur, blablabla. Nous autres, on joue du rock'n'roll. Tu sais en jouer ?" Jean-Claude pense à Johnny. "Ça devrait aller." Le gars poursuit: "On fait plein de reprises : Cochran, Gene Vincent, Carl Perkins, tu vois le genre ?" Jean-Claude ose pas avouer qu'il sait pas qui c'est que tous ces gus. "Ça colle ! Super ! On arrose ça, allez ! Patron, vous nous les remettez !" Et Jean-Claude Dubois boit le deuxième demi de son existence. Les lumières du Viennois commencent à tourner devant ses yeux. Il sort en titubant, mais il est dans un groupe. Rock & Slow.

Six mois après, il est en Suisse, en tournée. Un type leur avait promis six gigs par semaine, l'hotel, la bouffe, la grande vie. Ils arrivent. Pas d'hôtel, pas de bouffe, trois concerts maxi. A prendre ou à laisser. Ils couchent pendant trois nuits dans leur mini-bus riquiqui, jusqu'à ce qu'on leur prête une salle de judo pour répéter le jour et dormir la nuit. Ils touchent trente balles par semaine. La plupart du temps, Jean-Claude se nourrit exclusivement de cacahuètes. De temps en temps, sa mère lui envoie un petit mandat. Il se paie de la viande. Et il répète comme un fou, parce qu'il n'y a que ça à faire. Finalement, il plaque. Il rentre, affamé et dégoûté. Pendant un an, il ne touche pas une baguette.

Et puis, un jour, un coup de téléphone qui change sa vie. La réponse à une annonce qu'il avait laissée à tout hasard dans un magasine musique. La Souris Déglinguée. Les types lui parlent des Dolls, des Groovies, de Feelgood. Il sait pas qui c'est. Comme la première fois. Rico se souvient de sa tête quand il lui ont joué "Rock'n'Roll Vengeance". Il a trouvé ça DUR, extrêmement dur. Mais bon, "J'vais essayer", il a dit. Il a flagellé ses cymbales, et les trois autres en sont restés sur le cul. Jean-Claude avait été engagé. Et quand l'album est sorti, alors là, il avait repensé à Rock & Slow, aux cacahuètes et aux duvets sur le tatami. Parce que, sans rire, Rico avait bien cru qu'il allait se mettre à chialer.

ARGENTEUIL. 5 FEVRIER. 9 H 15.
"Jaurès, Stalingrad". Jean-Pierre a tombé le cuir. Il dégouline. Il a cassé deux cordes (les moulinets, à force...). Il a changé de guitare. Et le cirque continue de plus belle. "Jaurés Stalingrad", "Coeur de Bouddha", "Week-End Sauvage". Ça cravache. Il reprend un peu son souffle pendant les solos. Rico règne, métronomique, impérial hautain, fiable. Sa basse ronronne comme un moulin bien réglé. Quand on pense qu'ils l'ont engagé pour le look ! Il a déboulé un jour à leur concert, au Chesnay. A cause de l'affiche ; "La Souris Déglinguée. Groupe pas punk du tout." Ils jouaient sans bassiste, à l'époque, et avec un disquaire versaillais à la batterie. Rico était venu. Et au bout de dix minutes, il était dehors. Pour dire si ça lui avait plu !
Le lendemain, il était quand même passé au local (à la salle municipale, en fait) avec sa basse et son ampli. Ce con avait choisi la basse parce qu'avec ça "il était sûr de trouver un groupe, vu que des bassistes, à c't'époque, t'en avais pas des kilos". Il s'était acheté une Fender, d'entrée. "J'avais mis de la thune de côté." Quand il est venu auditionner, il en jouait depuis quinze jours, mais il écartait déjà ses grandes guiboles. "Simonon était pas né que je le faisais déjà mieux que lui." Il en jouait. depuis un mois quand ils ont donné leur premier concert ensemble. "La Souris Déglinguée, groupe pas punk du tout !" Vous avez ecouté leur bassiste ? Jean-Pierre Mijoin pose sa guitare. Encore deux rappels, et c'est khlass.

AUTOROUTE DU NORD. 5 FEVRIER. 10 H 45.
Ils ont touché quarante balles chacun. Un jour, faudra quand même penser à gagner un peu de ronds. Pendant qu'ils jouaient, Luc a appelé. Il est à la Mutu. Son côlon l'a libéré pour le dur de trois heures. Il les attend. Il feront "La Varsovienne", cet instrumental popov qui nécessite deux guitares. Et ça risque de chauffer au premier rang. Ca va faire drôle. Ils vont arriver à la Mutu penant le passage d'"Edith Nylon" ou de "Mission Impossible". Les "Civils" et "Oberkampf" seront déjà passés. Luc sera là à les attendre. Ça fait trois semaines qu'ils ne se sont pas vus, Luc est là par miracle, et pas moyen de se tomber dans les bras. Ils se diront salut et se serreront la main. Luc est monstrueux par ça. Pas de démonstrations inutiles. Au point qu'on puisse le haïr.
Jean-Pierre a commencé comme ça. C'était le jour de la rentrée, au lycée Hoche, à Versailles, et Jean-Pierre repère dans la cour un joli petit cul que vient frôler une masse de cheveux noirs comme l'encre. "Ça y est ! C'est mixte", il se dit. Il siffle. Le cul et les cheveux se retournent. C'était Luc.

Il pleut un peu. La Chambord carbure : Personne ne parle. Jean-Pierre se souvient. Il rigole en pensant à ce qu'a dit Eudeline l'autre soir. "Luc, je l'ai fait sauter sur mes genoux ! Il venait à l'Open Market. "il demandait" un disque, sans préciser lequel. Et Zermati lui refilait ce qui lui tombait sous la main. Cochran, Groovies, Dolls, Kim Fowley, etc. Le môme repartait écouter son trésor. Tai-Luc, à l'époque, on aurait dit un jeune hell's Angel viet-cong." Hell's Angel viet-cong, il y a de ça. Luc était exaspérant : capable de vous laisser lui tendre la main sans ciller le moins du monde, sans réagir, sans la saisir. Luc intriguait, il le savait, faisait semblant de l'ignorer et vous regardait essayer vainement d'engager la converse, tenter de le séduire, au moins de lui arracher un mot. Et lui, là, à vous regarder avec l'air légèrement étonné. Calme.

Après six mois de haine-quiproquo et de fausse indifférence, la musique les avait rapprochés. Ils avaient commencé par se prêter des disques. Luc écoutait des trucs insensés. Les "Ramones"! Une vraie bouillie pour les chats. Les "Dolls", eux, au moins, il y avait des mélodies ! Après ça, ils s'étaient mis à échanger des accords de guitare. Ils répétaient dans la turne de Luc, le soir, très fort. Trop fort. C'est comme ça qu'ils s'étaient retrouvés dans la salle municipale. Et ça avait donné "La Souris Déglinguée", un groupe spécialisé dans les reprises du "Velvet Underground". Après, il y avait eu Londres, en 77. Les "Jam". "Des types qui jouaient en larsen pendant une demi-heure. On s'est dit qu'on était meilleurs qu'eux. Et le lendemain, on a acheté leur premier album qui venait juste de sortir. Z'étaient pas mauvais non plus." Les "Jam" et surtout "999" et les touches pas croyables que trimbalaient les mecs.

"La Souris Déglinguée, groupe pas Punk du tout." Mijoin se marre... mais quelque part, ça les démangeait quand même un peu. Il allume une marlboro. Baisse la vitre, ferme les yeux et savoure les lanières de vent qui lui cinglent la gueule. Dans deux heures, il est sur scène. Mais c'est bien. Rico sourit. C'est que ça roule. Jean-Claude est avec sa nana dans l'autre voiture. Luc sera là. Juste salut et une poignée de mains. Mais tout se passera sur scène. Pendant "La Varsovienne".

Ce papier sur La Souris, j'y pense maintenant depuis plus de six mois. Six moi, que je me trimbale avec eux. Sans excès : on ne gagne rien à être trop proche des groupes. Mais, au passage, les ai quand même pas mal vus. A la ville, en répétition, sur scène, etc... Bref, j'ai vu ce que ne croyais plus voir : quatre types donner au rock une chance qu'il ne mérite pas forcément. Ça m'a ému.

LAURENT CHALUMEAU.