Articles Rock & Folk. N° 260 . Février 1989

Dix ans - chiffre rond. Tous les groupes français en activité il y a dix ans sont éparpillés depuis belle lurette - et se reformer aujourd'hui ne fait qu'aggraver leur cas. La Souris Déglinguée, elle, existe toujours. Dix ans, sans interruption. On peut s'émerveiller (encore ensemble, eux à qui rien n'a été épargné, eux contre qui Big Brother s'est acharné, eux qui n'ont pu compter que sur eux-mêmes, etc.), ou trouver ça normal (les épreuves les ont endurcis, s'ils étaient du genre qui se sépare, avec tout ce qu'ils ont pris dans la gueule, ce serait fait depuis longtemps, la Souris n'est pas un groupe, c'est un gang, etc.). Dans les deux cas, on baratine dans le vide. Intéressons-nous plutôt aux fruits de cette persévérance : dix ans plus tard, le public de la Souris agrandi, renouvelé, diversifié : en dix ans, elle a recruté un peu partout, de tout âge, de tout bois, de tout poil (oui : il existe aussi des fans de la Souris chevelus). Si bien qu'on rencontre à présent des convertis du dernier, ou de l'avant-dernier album, qui sont en fait les petits frères et soeurs des compagnons de la première heure. A ceux-là, il ne s'agit pas de raconter l'histoire, la saga, la légende, de la Souris, mais de leur donner quelques titres de disques à chercher dans les bacs des soldeurs, aux Puces. Dans tous les bons endroits.

LA SOURIS DEGLINGUEE (New Rose) 1981 On laisse de côté l'inévitable 45 tours auto-produits épuisé depuis des lustres (retenons juste les titres : "Garçons Modernes" / "Haine, Haine, Haine"), première manifestation de la Souris. New Rose, grâce lui soit rendue, vient précisément de le rééditer en CD. Bravo, merci (on aimerait voir ce traitement étendu aux albums de la période Celluloïd, invraisemblablement mal pressés. Du gâchis quand on pense à la justesse ou à l'inventivité de certains arrangements). Huit ans après, ce premier album, inévitablement daté (un peu comme le premier Clash), n'a pas vieilli (à la façon, cette fois, du premier Velvet). Non seulement toute la Souris est déjà là, mais surtout, la Souris aurait pu ne sortir que ça et être quand même légendaire. Les quatre obsessions que Tai-Luc va labourer sans cesse album après album hantent déjà celui ci et, dans certains cas, ne seront plus jamais aussi bien abordées: la Jeunesse, la Zone, la France, l'Asie et toutes les combinaisons qu'on peut en déduire. Le son LSD, lui aussi, est déjà en place : rockabilly stoogé, propulsé par un groupe initialement formé sur des versions marathon de "What Goes On" ou "White Light White Heat", exécuté à la française, c'est-à-dire avec des échos hallydesques-période Vogue "Oui Mon Cher" dans le phrasé. Un classique. Premier disque culte d'un groupe secte.

UNE CAUSE A RALLIER (Kuklos, puis Celluloïd) 1982 Jeunesse, Zone, France, Asie et tous les rapports qu'elles peuvent entretenir. Le son LSD se confirme : rock'n'roll intemporel, intégriste, concentré, joué près de l'os, mais sous le boucan, mélodique et mélodiste (bien plus près de Trenet, Jean Tranchant ou Aznavourian, si on veut vraiment devenir "technique", que tous les pédés néo-yéyés qui s'en réclament indûment). Rock'n'roll d'obédience Fortifs - Petite Ceinture, affecté cette fois, comme chaque fois depuis, d'un "exposant" hétérogène et hétérodoxe : le point de repère "exotique" mis en exergue de chaque album de la Souris à dater de celui-ci. Ici, bien avant que l'Est ne soit à la mode, La Souris, toujours trop en avance pour que ça lui rapporte, balance sa "Varsovienne". Bonne idée, mais ça ne prend pas. Le "ton" LSD se précise aussi. Pas de frangliche cache-misère. Pas ou peu de verlan et d'argot. Plutôt un souci d'être clair, net et précis. D'écrire et de chanter en français, sans chichis, sans en faire un plat. Déférence d'autodidactes, normalement condamnés à limer la taule en silence, pour les mots et les idées qu'ils ont décidé d'apprendre quand même. Respect de la langue, jusque dans les infractions, et de l'intelligence de l'auditeur - qu'on rapprochera de celui dont savent être capables les Mitsouko des bons jours. Total, une langue qu'on sent "vivante", sincèrement pratiquée, dont les insuffisances éventuelles (tics d'expression, phrases toutes faites, pompe et grandiloquence, rime à l'occasion si pauvres qu'une bonne dissonance eût cent fois mieux fait l'affaire) garantissent la vérité et la vivacité : prix à payer, risques à prendre pour des trouvailles et inventions qu'on ne rencontre pour le coup que là. Résultat : dès cette époque, un public, soit dit sans paternalisme ni condescendance, pas toujours très "lettré" (au sens "rive gauche" du terme : "laytray"), parfois même, n'hésitons pas, quasi analphabète, ce public, donc, ne s'y trompe pas. D'emblée, la Souris est perçue différemment des autres meutes "Keupons" : on ne le dit pas, car on a sa pudeur, mais on sait que la Souris est plus "poétique" (woar !), plus "littéraire" (woalaut !), plus "profonde" ('rête tes conneries !). Dès cette époque, chaque salle connaît les textes de Taï par coeur. La légende s'enracine.

AUJOURD'HUI ET DEMAIN (Celluloïd) 1983 La jeunesse. Qu'est-ce que la jeunesse ? Un droit ? un devoir ? Une corvée ? Un privilège ? Une mission ? Que doit-on en faire pendant, que devient-on après ? Etc... Sans oublier, bien sûr, la Zone (cf Paisley Park, "Uptown", vieux thème rock), la France (se faire donner des leçons d'amour de la France par un niaqué ! Merde alors !) et l'Asie (que n'écrit-il une chanson avec Duras. Ou avec Verges. Entre "Eurasiens", pas ?). Album étrange, (plein de bonnes choses - trop. Un disque trop dense, trop chargé, auquel du coup, une fois qu'on s'y fraie un chemin, on trouve un charme "touffu"- particulièrement poignardé dans le dos au mixage et au pressage. Etape charnière, tendue : Taï-Luc s'emberlificote çà et là : images convenues, manies, rimes gros sabots. Cette fois, l'exotisme européen est fourni par une version, mal chantée mais superbement assénée à coups de guitares foreuses, de "Lili Marlene" - titre qui leur avait déjà coûté un peu de promotion. Je narre : au Palace, en première partie de Gun Club, Taï, en perm' exceptionnelle accordée par le colon (bon enfant) du régiment de Commando où son dossier (forte tête) l'a fait muter d'office, se met la salle (branchée) à dos en priant réformés de complaisance et planqués de lever a main (nous levâmes la nôtre, comme les trois quarts des jeunes gens présents auraient pu le faire). Puis, entendant "Lili Marlene", Lenoir décrète, en dépit de tout bon sens, qu'il s'agit d'un groupe nazi, faf ou je ne sais quoi, et qu'une émission aussi socialdém' que la sienne ne saurait en assurer la promotion. Refus qui rend, soyons juste, beaucoup plus service au groupe qu'une diffusion intégrale. Tout est donc pardonné. La saga continue.

CITE DES ANGES (Celluloïd) 1984 Peut-être l'album le plus riche de promesses musicales trahi, ça devient un gimmick, par le mix et le pressage. Le CD ne pourrait rien pour le premier, mais remédierait au moins au second - Celluloïd ! Debout ! Claviers opportuns. Choeurs ingénieux. guitares dentelle, guitares scalpel, guitares allumées (Mijoin, tête baissée dompteur de Gibson sauvages : hee haw !). De la confiture aux cochons. Malgré le titre et une chorale bridée judicieusement intégrée, pas forcément le plus "indochinois" des disques de la Souris. On y entend du rock cosaque. Du Ska. Y figure aussi le superbe "Saint Sauveur", plus fin, donc plus beau, à mon sens, que le trop évident "Soldat Perdu". Tout ce qu'il y a à savoir de la position de la Souris vis-à-vis de telle ou telle composante de son public. La Souris est justement ce groupe "rassembleur" où l'Autonomie et la Skinerie se reconnaissent autant l'une que l'autre. Ce groupe qui les confond (à tous les sens de l'expression), leur dit "pouce" et, pour un peu, les ferait même devenir potes, les uns avec les juifs, les autres avec des crouilles. C'est que la Souris ne croit ni à l'anarchie des uns ni au "nazisme" des autres, la Souris ne croit qu'à ce qu'elle voit : des jeunes gens "exaspérés". La Souris, à la fois casque bleu et correspondant de guerre, constitue leur seul accès décent (les Bérus sont pour rire) à des lettres de noblesse qu'ils ne sont eux-mêmes pas sûrs de justifier vraiment. La seule trace digne de leur jeunesse foirée. Le seul témoignage "favorable" qu'ils inspireront jamais. Le seul romantisme que quiconque voudra bien leur prêter. L'unique version des faits qui leur laisse une petite chance. La seule absolution pour leurs péchés idiots. Alors ils ne la gâchent pas. Ils gardent leurs provocs prêtes pour le lendemain, pour ceux qui seront trop contents de se prétendre choqués. La Souris est au contrôle.

EDDY JONES (Celluloïd) 86 Hommage à on ne sait trop qui - Boris Vian ? Jean-Paul Sartre ? Guy Mollet ? Concept album Léo Mallesque, rétrotraction-avant, jazzouillet, reggae aussi, un peu. Autrement dit, pas loin du n'importe quoi plus haut que son cul, si on me demande. Evidemment, la "Nation" me donne tort : "Eddy Jones" convertit et convainc nombre de nouvelles recrues. Toutes étonnées (à treize ou quatorze ans, savez ce que c'est : on croit encore à la justice, au fair play, à l'équité-priviléges de l'enfance), toutes surprises, donc, de ne jamais entendre un aussi bon groupe à la radio, de ne jamais le voir à la télé de n'en trouver trace dans les journaux qu'en termes calomnieux ou ironiques. Tout comme il doit se trouver en ce moment même de jeunes lecteurs qui, en tout bonne foi, se demandent pourquoi, par quelle aberration, du fait de quel arbitraire, un groupe de calibre de la Souris Déglinguée reste interdit d'antenne, marqué d'une étoile rouge, ou d'une croix celtique, on sait plus bien, mais dans le doute, quoi qu'il en soit: triquard. Mettez-vous dans la peau des gars en place : ils s'y accrochent : Renaud, Lavilliers, Licence 4, des trucs qui jouent le jeu, qui vous voulez - mais pas la Souris : surtout pas la Souris. "Beuark", ils disent. "Musique à skins". Ce qui est très futé de leur part. Suffit de dire "skins", personne n'insiste. Trop content ! Savoir que des skins existent, c'est fou ce que tout le monde se sent viscéralement démocrate tout à coup, au moment de censurer ce qui le dérange. Si les skins savaient comme ils arrangent ceux qu'ils prétendent enquiquiner, ils se laisseraient pousser des couettes dare-dare. Mais enfin, quoi qu'il en soit, pour résumer, c'est vrai : il y a complot et intention de nuire. C'est vrai : aussi simpliste que cela puisse paraître, la Souris est gardée secrète exprès, tandis qu'on fait diversion à l'aide de contrefaçons faciles à contrôler. Moyennant quoi, enfants, séchez vos larmes : au jour le jour, cela doit être atrocement frustrant four ces cinq membres. Mais à long terme, c'est au groupe que cet ostracisme profite : chaque jour qui fasse rend un peu plus subversif le précédent créé par son autonomie, son indépendance et ses dix ans de survie envers et contre le "Métier". Paradoxalement, à l'heure où son public se civilise et où son répertoire mûrit, la Souris est bien plus dangereuse qu'à l'époque où elle prenait les scènes à l'abordage, délogeait les jeunes gens modernes qui avaient prétendu s'y produire, et donnait un concert, à leur place, avec les instruments qu'ils avaient abandonnés dans leur fuite. Moralité : souriez. Il y a une justice. Tout dans tout, la légende de la Souris s'y retrouve.

QUARTIER LIBRE
(Musidisc) 1988 Après trois disques de recherche, l'album d'un groupe qui a trouvé : sax, claviers et arrangements divers sont enfin parfaitement intégrés au son Souris. Un bel album. Belles chansons de deuil. Belles chansons sur la France et l'Indochine. Longtemps exploitée comme un coquetterie un peu gadget, la "bâtardise" de Taï, banlieusard dont les ancêtres, donc, n'étaient pas uniquement gaulois, enrichit vraiment le prolos pour la première fois. Belles chansons toujours sur la jeunesse et la zone. L'album qui, paraît-il, d'après ce qu'on me raconte, entre ces jours-ci, par le jeu d'une bouche à oreille réactivé, dans plus d'une discothèque d'adolescent. Bravo jeunesse. A la bonne heure. La Souris repart pour dix ans.

LAURENT CHALUMEAU.