Articles Rock & Folk. Novembre 1983.

LA SOURIS DEGLINGUEE
AUJOURD'HUI ET DEMAIN.
Celluloid CEL 6654

De La Souris, on savait déjà beaucoup de choses. Trop parfois, jusqu'à en avoir une image déformée, excessive et fausse. Sacrée très vite ultime légende du bitume parisien, et ce dès ses premiers concerts, elle draine depuis un capital d'amour, de respect et de haine, et doit supporter une réputation pas toujours négociable de groupe à skinheads, ses quatre membres passant un peu partout pour d'irréductibles orthodoxes, fiers défenseurs d'un punk-rock politisé mâtiné de rockabilly qui allume à chaque prestation d'inextinguibles brasiers.

Un itinéraire d'une crédibilité sans faux-col, un effet de repoussoir sur des maisons de disques effarouchées par tant de tripes, de grosses difficultés, de par leur following destroy, pour jouer - du moins à Paris - il n'en fallait pas plus pour que leur réputation, bonne ou mauvaise, les devance toujours - à priori. Toutes choses propres à vous tuer tout un groupe en peu faible en quelques mois quitte à le faire figurer post-mortem sur la longue liste des sacrifiés légendaires - une belle jambe !

Et pourtant, malgré cela, La Souris Déglinguée existe, encore. De toute évidence, les étiquettes trop faciles avaient tendance à oublier une chose capitale, à savoir que LSD est un des derniers gangs de rock'n'roll en activité, avec un vrai public, un groupe de rock avant tout. Ni punks, ni skins, ni anges, ni monstres, mais parmi les meilleurs de l'hexagone - comptez les. Le plus vital même, aux dires de quelques exaltés. Je dois avouer que "Aujourd'hui et demain" ne leur donne pas tout à fait tort . Loin de là.

Avec ce deuxième album, un vrai, bien pesé, avec plus de dix titres - chose rare de nos jours - et après une parenthèse du mini-LP "Une cause à rallier", c'est une nouvelle Souris qui pointe son museau, plus mûre, et qui joue l'ouverture - le grand mot est lâché. Ce qui nous donne une face disons… traditionnelle, bourrée de rocks speedés, purs brûlots énergétiques made in Sourisland - ce que l'on savait déjà - sur laquelle s'articule une seconde face où LSD s'essaye au périlleux exercice du déchiffrage de style et de la transfusion - avec l'apport, çà et là, d'un sax, d'un accordéon, d'une vois féminine et de chœurs - pour des titres d'une facture nouvelle comme "Marie-France", "Jeunes voleurs" ou la reprise de "Lili Marleen" chantée en allemand - ce que l'on savait moins.

Et la réussite de leur galette, le challenge, réside là, dans l'alliage, dans la vista instrumentale à aborder de nouveaux genres et à marier La Souris d'hier et d'aujourd'hui, en bref dans la maîtrise des possibilités que se donne La Souris de demain. Et là, ils doivent gagner, même si certains vont être très surpris… Puis rassurés. Très vite.

Car ce qu'ils savaient déjà se confirme. Une rythmique unique, dévastatrice, un tapis sur lequel les guitares peuvent découper dans la chair sans filet - "Pourquoi", "Aujourd'hui et demain" - une face de rocks sauvages, pures pépites de french garage sound et autre spécial remix Sham 69 - "Dernier pogo à Paris", "Maximum Swing" - intros au lance-flamme, vocaux scandés et guitares affûtées par les deux bouts, LSD demeure le juke-box idéal pour battre le pavé. Avec en locomotive la voix rouge de Tai-Luc, à la limite de la brûlure, qui vous colle au mur comme un sticker. Ce qu'on pressentait moins, par contre, c'est "Malaysia Hotel" - instrumental envoûtant à base uniquement de guitares - ou "Marie-France" qui voit les déglingués, aidés par la voix de Marie Alcaraz - ex-Ici Paris - lorgner vers les Shangri-Las, ou encore cette version swamp de "Lili Marleen" - chose qui ferait jaser si l'on ne savit les boys plutôt couverts de ce côté-ci de Dreux - et enfin "Jeunes voleurs", le titre phare, l'hymne de l'hiver à venir, un shuffle impérial strié d'un sax épique, pure soul urbaine revisitée 83.
Le tout balancé avec le niveau instrumental adéquat, un son à faire peur et un Jean-Pierre Mijouin qui fait dire ce qu'il veut - tout ! - à ses guitares, et sur tous les registres - tous ! Quand j'étais plus jeune, mes aînés, chroniqueurs d'alors, appelaient cela : un disque idéal pour passer la rampe, mélange subtil de chair fraîche - pour les fans - et de sucreries - pour attirer les autres. C'est un peu ça, seulement n'oubliez pas une chose : la rampe, c'est vous.

PHILIPPE LEBLOND.