Articles Rock & Folk. N° 293 . Janvier 1992

Normal. Quand beaucoup d'autres s'échinent à concevoir laborieusement des métissages approximatifs, "Banzaï" se promène avec une aisance stupéfiante entre Rock et raggamuffin. Chaud, coloré et séduisant, cet album constitue l'aboutissement d'une démarche à base d'ouverture et d'expérimentation. Certainement l'un des meilleurs exemples Français d'une pratique cohérente des mixages culturels et musicaux.
Mine de rien, ce groupe, qui draine au moins deux générations, reste le plus ancien encore en activité (à l'heure ou OTH annonce sa retraite) avec ses douze années d'activisme obstiné. Je les ai découverts à l'occasion d'un de leurs premiers concerts, en ouverture d'un festival à coté de Tours (79). Sans me faire une impression impérissable, ils avaient su retenir mon intérêt. D'abord grâce à leur nom : une trouvaille, un petit chef-d'oeuvre de dérision et d'humour qui allait se décliner sous différentes formes (via les diminutifs : tendance provoc', LSD, ou affectueuse, La Souris).

Grâce à leur attitude : en plein soleil pour les quelques Rockers tombés du lit, leur assurance témoignait d'une volonté qui ne s'est jamais démentie depuis (d'ailleurs, leur formation est toujours restée la même, à part l'adjonction d'un sax). Et grâce à leur musique, car leur mélange de Punk et de Rockabilly était assez excitant. C'était pourtant loin d'être le coup de foudre. Quand suis-je donc tombé amoureux de La Souris ? Plus tard, beaucoup plus tard. Leurs deux derniers disques m'avaient paru bien brouillons : les hymnes éructés d'une voix sourde m'évoquaient ces refrains braillés par les Hooligans (je n'ai été sensible que bien plus tard à la justesse de ces chroniques de la zone et à la présence d'un certain lyrisme à rebrousse-poil), même s'ils étaient, avec "Oberkampf", les porte parole d'un rock dur et sans concession qui devait beaucoup à l'explosion Punk (et ne pouvait que me séduire).

D'ailleurs, de cette époque date un malentendu qui en a refroidi plus d'un : la faune qui attirait pouvait être imprévisible. Ils étaient le groupe préféré des bandes des Halles, et les zonards parigots se reconnaissaient en eux, y compris les autonomes, mais aussi les Skins tendance nazillons qui adoraient faire le coup de poing ou casser du pédé. Pour n'avoir pas pu, pas su ou voulu se démarquer d'eux, le groupe traîna pendant des années une réputation craignos. Et le saccage de l'Opéra Night en 81 (à l'issue d'un concert agité), s'il est devenu légendaire (bien que ce genre d'incident constitue une exception dans leur carrière), ne contribua pas à arranger les choses. Pendant des années, ils connaissent les pires difficultés pour jouer, et le mouvement alternatif naissant va laisser sur la touche ces vétérans à la réputation douteuse.

"Aujourd'hui et demain", en 85, marque une certaine évolution et prouve qu'on ne peut les cataloguer dans le créneau OI! indécrottable, mais il faut attendre "La cité des anges" pour que s'opère le virage. Un album étrange, complètement différent des précédents, un son clair et propre, de la world-music bien avant l'heure. Je craque. Pour la première fois, La Souris se fait vamp et me séduit, d'autant plus qu'elle m'a prise par surprise. Pourtant, en concert, pour un public qui fonctionne sur de vieux schémas, La Souris la joue crade et primaire. Il leur faudra longtemps pour mettre leurs prestations scénique au diapason de leurs disques. En studio, ils innovaient, soignaient les mix et cherchaient à plaire. En concert, ils passaient toutes leurs expérimentations à la moulinette et offraient d'eux-mêmes une caricature à usage exclusif des combattants de la première heure.
Le problème semble partiellement résolu depuis deux ans, malgré quelques tendances au durcissement et à l'accélération intempestifs. Heureusement, car depuis que "La cité des anges" lui a donné des ailes, La Souris a décollé et s'envole enfin. Elle ose maintenant assumer tous ses penchants : le Swing et le Ska avec "Eddy Jones", le Rhythm'n'blues avec "Quartier libre" et les musiques de dance avec "Banzaï". Trois disques superbes et novateurs, où l'éclectisme ne sombre jamais dans le n'importe quoi. Car La Souris n'est pas un tout-à-l'égout d'influence. Chez elle, l'ouverture musicale correspond à une véritable appropriation et il faut sans doute y voir un reflet de la passion de Luc-Taï pour les voyages (ses textes renvoient souvent à des impressions, comme celles qu'il nous livre plus loin, après son dernier voyage en Asie).

Vous m'avez compris : j'aime La Souris. J'aime La Souris parce qu'elle m'a aussi déçu et que je me méfie de la perfection. J'aime La Souris parce que ses chansons constituent quelques-unes des lettres de noblesse du Rock Français. J'aime La Souris parce qu'elle est variée mais cohérente, parce qu'elle est perméable aux influences, mais toujours Rock. J'aime La Souris parce qu'elle a appris à s'affirmer... Tout en restant délicieusement déglinguée.