Articles Rock & Folk. Janvier 1985.

LA SOURIS DEGLINGUEE
"La Cité des Anges"
Celluloïd CEL 6723

De la Souris, ceux qui voulaient savoir savent tout, ou presque. Ce tout qui était malheureusement une légende à faire passer la page des faits-divers de "Minutes" pour une affiche de bal de patronage. Une réputation (avec les skins) de piliers d'un groupe inspiré de la zone, érigé par elle et adulé aussi. Frénétiquement. Le panorama complet pour l'enfoncer dans les ténèbres de l'oubli et du public. Pour peu qu'on se soit laissé aller à croire qu'il n'avait que ça à nous offrir.

La Souris, moins déglinguée qu'on pourrait le penser, n'est pas tombée au front de la baston comme Slade à l'époque, Sham 69 plus tard, et tant d'autres qui, à force de se forger une image de patriotes du béton et de ténors en gerbes vocales pour stades, se laissèrent dévorer par le mythe des barbares urbains. Un quatrième album déjà pour Taï-Luc et son gang, toujours le même, un album marqué par un constat et le début d'une autre époque, par la volonté de sortir d'un univers et un décor où la vie et le rêve n'existent plus.
Les gens de la Souris rendent ici le dernier hommage aux crânes rasés, aux squatts puants, à la Fontaine des Innocents aux Halles qui vit jaillir il y a quelques années des armées bizarres et vengeresses. Avant que les cars de CRS prennent position. La zone qui vit naître la Souris ou Oberkampf est entée dans le rang, en taule, au cimetière. Une autre est là, moins tangible, moins forte et ça ne concerne plus la Souris, qui reste pourtant ce monstrueux groupe de rock and roll rageur et criant de vérité. Avec les mêmes choix et les mêmes contradictions. Avec le même cœur d'enfant qui ne se résous pas à vieillir, à abandonner un monde hypnotique de rêves et de phantasmes dans lequel miroitent des images de Chine et de ruelles pavées à côté de Ménilmontant.

D'abord cette pochette superbe, quai de gare abandonné au-dessus de la ville et panneau publicitaire avec gravure asiate où des feuilles vert pomme gerbent de l'affiche pour atterrir sur l'asphalte. "La Cité des Anges" sur un beat martelé sans équivoque, la voix papier de verre de Taï-Luc et derrière celle d'une chanteuse japonaise. Enchaînée avec "Irina Blues", comptine speedée sur un fond de folklore russe, pour une belle exilée. La face s'achève sur un reggae barbouillé de ska, "International Raya Fan-club". La Raya, c'est cette fameuse colonne de l'ennui et de la misère tournée vers la violence pour affronter le mépris. La contrée de ceux pour qui "Belleville et Barbès ce sera comme l'Indochine mélangée de Marrakech". Et des chœurs de petites filles en jupe qui chantonnent avec Taï. Un instrumental de "St Sauveur" pour clore cette face.

Le tome deux de l'album s'enflamme avec la reconnaissance des "Soldats Perdus". Des claquettes, un rythme résolument jazzy, un sax qui promène son souffle sur la durée de la chanson, une forme de joie déconnante pour illustrer ces guerriers, ces copains qu'il a fallu perdre un peu. Juste après, la nostalgie tombe, carrément. "Nostalgique", pouvaient pas faire plus clair. L'hommage a quelque chose de poignant, vraiment. Par la réalité du propos. Pour se laisser bercer d'un constat il ne faut pas avoir mis ses mains dans des enclumes, il suffit simplement de se rendre compte que le temps a passé, qu'on ne réagit plus avec les gestes et les sentiments d'un corps dont le sang vieillit. Un slow parcouru par la voix enfin posée de Luc, moins brutale et monolithique qu'au temps des hymnes ? Le rideau tombe sur "St Sauveur", version chantée, dernier salut pour les chauves haïs. L'ultime parce qu'après faudra parler d'autre chose.

L'album de La Souris Déglinguée, le vrai, celui qui prouve le talent et la vivacité, l'honnêteté, zébré d'éclairs de sax ou d'accordéon, il est là, colorié et vivant. Un slow, pensez donc. La filiation Piaf s'inscrivait déjà sur leurs gueules, elle est maintenant dans la musique. Et les riffs ardents de Jean-Pierre Mijouin ne faiblissent pas malgré l'orientation des influences. Un mix réussi, une volonté de voir ailleurs qui porte sa musique, son rock, bien au delà des clichés figés que les pleutres voulaient lui coller sur la tronche. Mission accomplie et, je n'en démordrai pas, ce disque est un diamant bizarre, pur et racé. Tungstène et vase de Chine. Belles matières, j'vous conseille d'essayer ; et c'est marqué "fait en France".

HERVE DEPLASSE.