Articles Rock & Folk. Janvier 1982.

LA SOURIS DEGLINGUEE.
New Rose 6 (dist. RCA)

Il y a en ce moment à Paris deux groupes qui sont en train de faire pour le rock français tout ce que leurs prédécesseurs ont foiré lamentablement. Deux groupes qui foutent une claque à la masse, deux groupes qui cassent la baraque et semblent avoir pour unique but de foutre un réjouissant merdier au sein des conventions déjà bien routinières de l'idiome local. Ce n'est pas un hasard.

Au moment où Starshooter se paye enfin un producteur, au moment où Bijou sort enfin son premier Grand Album (je haïssais les autres, celui-ci ma fait sauter au plafond), alors que Téléphone nous prépare un retour en force susceptible de provoquer des remous internationaux, il fallait - et merde - que la France se trouve une new wave. Elle l'a. Oberkampf (dont nous ventions le maxi-single le mois dernier) et La Souris Déglinguée apportent au milieu de tout ce tricolore en gestation l'indispensable touche de furia speedée. Juste pour que les choses redeviennent un petit peu dures, dangereuses. Bref, excitantes.

L'album de La Souris Déglinguée m'a renversé. Depuis deux ans qu'ils erraient de corridor en corridor, se heurtant à l'indifférence crasse des labels managers, ils auraient pu se caparaçonner dans leur vertige hautain, façon superstars méconnues. Tant d'autres have-never-been pitoyables, errent ainsi au gré d'articles laudateurs, passant plus de temps à poser aux rockers dans les boites qu'à tenter de remettre un groupe sur pied. La Souris est un groupe activiste. Genre néo-Mao, si vous voyez le genre. Ils se sont pris en main. Ont auto-géré un studio. C'est apparemment plus simple qu'il ne peut le sembler : suffit de convaincre des gens de vous laisser utiliser les studios des groupes parvenus à l'heure où ils arrêtent les répétitions. Manu l'a fait. La Souris aussi. Qu'on ne se méprenne pas : ce procédé implique également de vivre sur le pied de guerre. D'attendre parfois des semaines le coup de fil feu vert. De vivre prostré sur sa créativité… des mois durant. Parfois, également, c'est la bande, fruit de mois de besogne de fourmi, qui disparaît… D'où le son précaire de La Fourmi Déglinguée (yak ! yak ! yak !).

Ne cherchez pas ici d'effets stéréo, de basses vrombissantes et de synthés harmonieux. Une fois sur place (car on a compris que ces quatre kids ont mis des mois à cracher et recracher leur venin), ils ont libéré toute une haine, une rancœur, une énergie si peu partagée en notre pays qu'on la croyait réservée aux enregistrements made in Detroit. A les voir, pourtant, on ne dirait guère : Les Souris sont gens polis, souriants (pas trop), réservés. Rien d'une horde de cosaques avinés et répugnants. Real nice guys.

Mais comment expliquer, alors, que tout ce que compte la capitale de voyous drogués, dégénérés, dépravés, bastonneurs fous et autres saboteurs de concerts se donne rendez-vous aux apparitions de ce groupe ? PARCE QUE LA SOURIS DELIVRE, BORDEL ! ILS ONT CASSE LE PALACE, LE ROSE , LE GIBUS ET ILS SONT INTERDITS DANS TELLEMENT D'ENDROITS QU'ILS VONT ETRE OBLIGES DE TOURNER EN PROVINCE. Heureuse province. Expliquez moi… expliquez moi pourquoi il serait du dernier chic de se faire détruire une salle par les Cramps et pas par La Souris Déglinguée ? Ils jouent le même rock'n'roll sauvage et gothique. C'est rien qu'une bande de communisses. Ils osent défigurer l'un des hymnes sacrés de la jeunesse filipacchienne : " Salue les copains / Vas-y, vas-y / Lève ton poing / Salue les copains / Salue les copains… "… Tout ça sur un fond vicieux, larsen endiablé, rythmique défigurée par l'extase de la super-vitesse…

La Souris a un cœur aussi : et on le voit rougeoyer dans cette chanson très rockabilly intitulée " Yasmina ", le genre de rock dont le très futé Vincent Palmer parle avec des trémolos dans la voix. Nous vivons une époque formidable. Ces Souris à ont le droit de la vivre avec nous, pour nous. Vivisecteurs halte !

PHILIPPE MANOEUVRE