Articles Ogoun N°1, Septembre 1995.
IDEOGRIFFE DE VOYAGE - AVRIL QUATRE-VINGT-QUINZE

Zoneland, Villepinte, Sevran, Montmartre, Belleville, Colonel Fabien, Télégraphe, Pigalle, Place d'Italie, Montmartre, Courcelles, Bastille, Vélizy, Saint-Germain, Cardinal Lemoine, Tolbiac, Porte Maillot, Province profonde.

Ces derniers temps j'ai entendu beaucoup de Globe-trotteurs sympathiques me dire "tu devrais retourner en vacances au Vietnam, c'est le moment ou jamais, après il sera trop tard, il y aura trop de touristes".
Je n'ai pas eu le réflexe de leur répondre que je ne considère pas le Viêt-Nam comme un pays de villégiature mais comme le pays natal de mon père. C'est aussi avec beaucoup d'ironie que j'affirme qu'il est "trop tard" depuis des lustres déjà, car à moins d'avoir une machine à remonter le temps, nous ne pourrons jamais ni admirer les nuages de l'Indochine d'avant 54, ni écouter tomber la pluie du Sud-Viêt-Nam d'avant 75, alors que peut bien offrir de plus à notre imagination, le Viêt-Nam d'aujourd'hui - petit dragon post-communiste - en voie d'ensauvagement capitaliste ?
Au risque de causer la faillite de nombreux voyagistes et de déplaire aux philosophes du sac à dos contestant à d'autres qu'eux-mêmes le droit d'être des touristes, j'ajouterai que le dépaysement et l'exotisme existent aussi à Paris et dans sa périphérie, insoupçonnablement.


8/IV/95. J'ai été invité à une fête de Printemps, rue Maurice Utrillo, samedi soir à Zoneland, quatre-vint-quinze-trois-cent-soixante, là où les pylones-chorten de l'EDF traversent le ciel de la nuit étoilée.
C'est vrai qu'on est en bas de la butte Pinson mais je n'entends pas chanter les oiseaux, la musique qui sort des haut-parleurs du salon est assourdissante. Rakakaka chik poum ! Soirée thématique, tout l'monde est déguisé, y'a un antillais habillé en Shaft qui danse avec son M16 dans le dos et moi j'ai mis sur ma tête une casquette de l'armée du Mikado, un cadeau que m'a offert Mademoiselle Yano K. d'Osaka.
Philippe, ex-marchand de fruits et légumes de la rue Faubourg Saint-Denis est venu avec Toshiko, son épouse du Yamato no Kuni. Celui qui fait tourner les skeuds c'est Vincent, métis coréen-afro-américain, originaire du sud du pays du Matin Calme et aujourd'hui, par le passeport, indigène de banlieue nord, ça c'est un métis authentique pas comme les monochromes des affiches de Benetton.
Y'a aussi Momo, le frère d'Affida, dès qu'il m'a vu, il m'a demandé : "Eh Tai-Luc ! C'est quand qu'tu nous fais un morceau a capella ?", je lui ai répondu : "Pourquoi faire, jeune homme ?", il m'a dit : "J'ai envie d'pécho ta voix dans mon s1000 et faire un mix avec".

10/IV/95. La première fois que je suis allé à Villepinte, c'était fin 81 à bord d'une Ford Granada qui roulait sur le trottoir de Château d'Eau à Sébasto', après une nuit blanche, parisienne et bien agitée, on avait dû ramener Fuck, le roi des keupons dans son HLM suburbain, l'équivalant des state councils de l'autre côté de la Manche. A l'époque, la tendance était de tout comparer avec l'Angleterre. Aujourd'hui c'est différent, ce contemporain suburbain dont le sobriquet précité résonne comme une insulte, est parti s'excentrer quelque part dans les campagnes de l'Hexagone profond, tandis que Villepinte est devenue partiellement une annexe territoriale des fils et filles du Mékong. J'ai rendez-vous avec l'une d'entre elles, Boune Sonne, celle dont le nom signifie "Enseignement du Mérite".
Une fois passé le seuil de la porte de sa maison, la France disparaît presque totalement : je suis culturellement à l'étranger.
Une grand-mère en sarong me demande dans son idiome natal 100% non-gaulois "kin feu daï bo ?" si je vais manger le pho, je réponds par l'affirmative : kin daï. Fini le franglais et le verlan franco-rebeux, et j'ai l'impression que d'ici quelques années, l'argot francilien sera moitié indochinois.
Après le dîner à la tale familiale, Boune Sonne m'invite à repasser au salon ; alors je lui fais écouter "Demoiselles de Vientiane", texte à l'appui. Je lui fais part de mon projet de la faire participer vocalement à cette chanson en incorporant une mélodie laotienne restant à déterminer, elle se dirige alors vers son petit synthétiseur et me demande les accords du morceau, puis elle me propose plusieurs ritournelles au clavier, je retiens celle où il est question de boua thong.
Ensuite nous parlons beaucoup du Laos qu'elle a quitté il y a presque vingt ans, lors de la prise de pouvoir par les marxistes-léninistes locaux. Il se fait tard, elle me dépose à la gare du RER de Sevran et je lui donne rendez-vous mardi soir au studio.

11/IV/95. Boune Sonne arrive très ponctuelle au studio du 25 de la rue Duhesme, au pied de la Butte Montmartre. Sa voix sera enregistrée très rapidement, quelques minutes à peine suffiront et sa mélodie sera fixée pour l'éternité. A la tombée du soir, nous parlons encore de son pays ancestral, nous sommes alors rue Civiale entre Belleville et Colonel Fabien, dans un restaurant vietnamien dont l'enseigne idéographique signifie "Que le bonheur vienne".
Début de flashback sur un passé récent : à la fin des années 70, Belleville c'était la rue Ramponneau avec ses dealers d'héroïne aux noms abrahamiques et sa clientèle suburbaine. Tout a changé au début des années 80 quand les grands axes du quartier sont devenus le port d'accueil des boat-people de l'Asie du Sud-Est communisée. Belleville après l'avoir été moyennement, est devenu extrêmement oriental.
Pour mon père, Belleville, dans les dernières années de sa vie, a fait office d'ersatz ethno-urbain de Cholon, la ville chinoise de sa jeunesse saïgonnaise. Pour les eurasiens de sang, de cœur et de chair, Belleville constitue un inévitable point de chute.
Ceux qui n'ont pas succombé aux accoutumances du poison précité auraient souhaité - pour ceux qui ont succombé - que Belleville et les autres Chinatowns naissent plus vite : ils auraient ainsi moins galéré dans les twilight zones idéologiques, psychotropiques, que l'Occident social-démocrate ou libéral depuis mai 68 laisse à la jeunesse, des espaces de liberté délimités comme des décharges publiques.

13/IV/95. Ma Desheng est arrivé de Télégraphe au studio en fauteuil roulant comme l'Homme de Fer du feuilleton télévisé : pour une réclamation en chinois sur "Soldat du Kuomintang". Ce jour là, il est accompagné de Dai Shijie, le cinéaste sichuanais réalisateur du "Mangeur de Lune", de Samira et sa copine, allumées comme des pétards et quasiment rastafariennes. La première fois que j'ai rencontré Ma Desheng c'était à Pékin en 81, et la nuit sous la neige, pour se rendre à son domicile, on devait éviter les milices populaires patrouillant torches à la main dans les ruelles de la ville mongole. Aujourd'hui c'est Ma Desheng qui descend à Montmartre.

14/IV/95. Ce soir, j'ai rendez-vous rue Pigalle, au New Moon pour voir et entendre Shaolin ; le nom est bien choisi, car en chinois mandarin cela peut se traduire pas "la forêt de ceux qui sont peu nombreux". Derrière ce logotype se cachent non pas des moines rebelles, experts en wushu, mais le guitariste Domi, ex-OTH, et d'autres musiciens montpelierains. Dans la salle, il y a Christian, ex-vigile de nuit d'un sex-shop voisin, qui me dit être amoureux d'une Saint-Dyonisienne d'origine laotienne et puis il y a Choy, réfugié birman et représentant de l'ABSDF.
Plus tard dans la soirée, je pars avec Philippe Videosniper, direction Place d'Italie, à l'Arapaho. Non ce n'est pas une réserve de peaux-rouges, mais une salle de concerts énergétiques en semaine, qui devient boîte de nuit semi-asiatique dans la nuit du vendredi au samedi. Alain, le caissier européen psychotique au long nez, laisse les jeunes serveuses aux yeux bridés danser sur les tables.

15/IV/95. Retour au Studio Montmartre. Xavier, de l'Association Peuples du Triangle D'Or est venu avec Choy. J'ai demandé à celui-ci de chanter un couplet de l'hymne révolutionnaire de l'A.B.S.D.F, "Aye Chipi" ("le moment de vérité") sur "Bus numéro 47" que nous venons juste d'enregistrer. Tandis que Choy pose sa voix sur le morceau, je me revois, il y a quelques mois, devant l'ambassade de Birmanie, rue de Courcelles, en train de manifester contre le S.L.O.R.C et pour la libération d'Aung San Suu Kyi.
Participants en sous-nombre : cinq ! Face à un dispositif sécuritaire de policiers en surnombre : 200 ! Conclusion : la France est peut être le pays des droits de l'homme, lais ce jour-là, les professionnels de la politique et de l'humanitaire n'ont visiblement pas jugé bon de soutenir une action protestataire contre la junte militaire de Rangoon.
Une fois l'enregistrement terminé, je file sur Bastille retrouver Frank Pattaya dans une gargote exotique de la rue Saint-Sabin, tenue par Cuong, ex-militaire de l'armée saïgonnaise. C'est vrai qu'il ressemble légèrement à Nguyen Cao-Ky.
Plus tard, certaines personnes continueront à se saouler à grand renfort de pepsi cola mékhong chez Ratsini, tout au bout de la rue de Lappe, étape nécessaire avant de monter à Vélizy où a lieu une fête lao pour le nouvel an. Sur la scène de la salle municipale, l'orchestre Mittaphap, autrement dit "Amitié", joue une mélodie langoureuse sur un rythme qui fait danser le public en rond. Lam Vong !

22/IV/95. Passé minuit, telles des cendrillons japonaises, Kazue de Buzenval, Matsumoto et Miyuki de Tokyo débarquent à la maison. Pour les besoins photographiques, la première se coiffe de ma casquette de l'armée du Mikado et la seconde d'un casque intégral qui la fait ressembler à une manifestante gauchiste à l'entrée de l'aéroport de Narita.

26/IV/95. J'attends le bus N°67 à l'intersection du boulevard Saint-Germain et de la rue Cardinal-Lemoine quand soudain je suis abordé par des sectateurs du Maître Suprême Ching Hai. Quand je leur demande en anglais s'ils sont des Viêt-Kiêu, ils rétorquent qu'ils sont citoyens de Etats-Unis et quand je leur dis qu'ils viennent du Viêt-Nam, ils répliquent qu'il ne faut plus dire Viêt-Nam mais Au-Lac.
Alors ils me demandent qui je suis, je leur réponds que je suis un laï ; dans un premier temps, ils doivent comprendre en anglais que je suis un lie, autrement dit un "mensonge", puis réalisent que j'utilise le mot vietnamien signifiant "métis", ils sont, dans un deuxième temps, surpris que je connaisse déjà l'existence de Vo Thuong Su Thanh Hai.
Ils me tendent un billet d'invitation pour le défilé de mode organisé par le Maître Suprême au Palais des Congrès. Aux alentours d'une heure du matin je suis au Baccarat, un restaurant-karaoké près de Tolbiac, sur l'avenue d'Ivry. Une vietnamienne, métisse peut être, chante d'une voix délicieuse "Phô Dêm". Les stores sont baissés.

27/IV/95. J'ai la visite de Xing qui arrive de Pékin accompagné de sa fiancée hambourgeoise. La première fois que j'ai rencontré Xing c'était en septembre 88, chez lui dans son basement du sud de la Capitale du Nord. Il était à l'époque le seul chinois du coin à posséder un chien tibétain qu'il avait appelé "Milu" (Pérou en chinois) ; ce qui était alors une attitude fortement répréhensible dans cette municipalité où l'animal en question n'est pas jugé domestique mais aussi nuisible qu'un rat. En 89, Xing était à Tian An Men, mais toujours loin des caméras. Avant de partir au pays de Surcouf où il est invité pour je ne sais quelle conférence sur la littérature chinoise, il veut aller au cimetière du Père Lachaise voir la tombe d'un célèbre spirite. C'est alors que je lui parle du Maître Suprême Ching Hai, mais Xin connaît déjà tout de sa biographie.
A 19h30 je suis à la Porte Maillot devant le Palais des Congrès, convié par les sectateurs du Maître Suprême. Il y a au moins trois mille personnes, en majorité des chinois et des vietnamiens venus admirer Ses créations de vêtements célestes et éthérés "où chaque femme était une princesse". Ah oui, j'ai oublié de vous dire : le Maître Suprême est… une femme !

30/IV/95. Anniversaire nostalgique de la chute de Saïgon. J'assiste à 320 km de Paris à la naissance d'un petit veau dans une étable. La paysan averne de pure souche me demande un nom en K. je lui propose kao-Dai à l'instar de Cao-Dai, la secte vietnamienne du début du siècle.

Taï-Luc est une figure mythique du rock français. Avec son groupe La Souris Déglinguée, il prépare un nouvel opus "Tambour et Soleil" sur toutes les platines avant la fin de cette année.

Par Tai Luc, Illustrations : Nicolas Thers