Articles Nouvelle République. 13 mars 1985.
Comprenne qui pourra…

Il y a des moments où malgré toute la sympathie que j'éprouve envers les têtes de mules dépanneuses du rock français, je ne comprends pas très bien. Dernier né de ces labels qui cultivent l'authenticité comme l'ultime touche de classe, Surfin' Bird possède un petit catalogue et de nombreux projets.
On pouvait espérer beaucoup de cette boîte qui a choisi de privilégier délibérément les claquements de guitares, les riffs pointus, les mélodies accrochées aux racines 1960. Mais le manque de moyens mis à la disposition des groupes s'acère soudain trop flagrant. Cinq ans en arrière, le "son Sirfin' Bird" serait passé comme une lettre à la poste. Aujourd'hui on en arrive à se demander si produire des disques dans de telles conditions de précarité est réellement un bon service rendu à la noble cause.
Ecouter "Coup de bol à Marrakech", de Ticket (Nantes) ou la version haute tension de "Harley Davidson" de Gamine (Bordeaux), comme s'il s'agissait de ces derniers efforts d'un Teppaz à bout de souffle, me fait mal au cœur.

Et bien entendu, pour oser l'écrire, je vais me faire insulter ; traiter de cracheur dans la soupe, de consommateur de son FM… Tant pis, je persévère. Comment peut on espérer s'en sortir (c'est à dire passer plus d'une fois sur les radios qui comptent) sans proposer, en 1985, des albums qui ne semblent pas enregistrés avec un grille-pain. A part ça, l'album de Ticket est bourré de bonnes compositions, de petits love-song malicieux comme les quatre nantais savent si bien les concocter. Et j'enrage de ne pas voir toutes ces bonnes chansons sortir des baffles comme… tiens, "la Cité des Anges" de La Souris Déglinguée.
Parce que figurez vous que cette bande de teigneux, réputée pour ses disques à écouter avec une brosse en paille de fer à la place du diamant, a pondu un chef d'œuvre absolu. Un son clair, joufflu, avec des rythmes chaloupés (du blues parfois et même des touches jazzy) sans renoncer à en décaper une bonne de temps en temps. Selon des sources généralement bien informées, La Souris serait au bord du split, et ça, juste au moment où elle catapulte une des meilleurs galettes tricolores depuis dix ans. "Nostalgique" est carrément un beau titre, "Irina Blues" possède une énergie d'enfer, "Soldats Perdus" a le cœur (et les larmes à fleur de peau, "La Cité des Anges" sera peut être dans trois ans un classique. Et il sera trop tard.
Il y a des moments où vraiment je ne comprends plus rien.
Michel Embareck