Articles L'Humanité. 25 mai 2001.

Le retour des alternatifs ?


Musique. Presque disparu à la fin des années quatre-vingt, le mouvement alternatif revient aujourd'hui en force sur la scène musicale.

Trois tendances se dégagent parmi les groupes qui composent la scène alternative selon leur radicalité vis-à-vis de la production et de la diffusion. Etat des lieux d'une diversité bien vivante.

Certains se souviennent sûrement de la scène musicale dite alternative des années quatre-vingt. Cette véritable contre-culture, issue des années punk et d'une prise de conscience politique mieux définie a transformé le paysage musical français pendant une décennie, avec des pratiques et des idées bien à elle. L'autoproduction (le " do it yourself "), tout d'abord conçue comme une démarche véritablement politique, visait à s'attaquer au monopole des majors et leur optique exclusivement commerciale. En conséquence directe, les groupes organisaient leurs tournées autour des réseaux de squats et de salles indépendantes qui alors fleurissaient un peu partout. Enfin, toujours en réaction vis-à-vis de la production des majors et du célèbre Top 50, les textes étaient écrits en langue française. Tout cela appuyé par un style musical très influencé par le punk de leurs aînés des années soixante-dix. Au total, divers éléments constituaient un véritable réseau musical parallèle : groupes, disquaires, lieux de concert et fanzines s'étaient organisés en marge des grosses productions et distributions. Ce paysage ne pouvait, par essence, être immuable et a, par conséquent, connu des évolutions importantes, notamment à partir de la moitié des années quatre-vingt. En termes de production tout d'abord où, petit à petit, des structures plus organisées ont vu le jour, des labels dits indépendants tels Bondage - créé en 1984 par Marsu, manager des Béruriers noirs - ou Boucherie Prod, créé par le chanteur de Pigalle et des Garçons bouchers François Hadji-Lazaro. Ensuite, de nouveaux groupes ont développé un métissage musical novateur, les meilleurs exemples étant la Mano Negra et les Négresses vertes. Mais le passage à la décennie suivant s'est avéré désastreux pour cette scène alternative. Après l'euphorie des années quatre-vingt, le mouvement alternatif explose violemment. Le groupe phare, les Béruriers noirs, s'arrête en 1989 d'autres suivent dans la foulée : OTH en 1989, Parabellum en 1991, les Washington Dead Cats et Babylon Fighters en 1992... Helno, l'âme des Négresses meurt d'overdose un matin de janvier 1993. Dans le même temps, la Mano Negra signe chez une major (Virgin), tout comme les VRP ou les Satellites. Cela soulève moult interrogations quant à l'avenir des labels indépendants : sont-ils seulement des tremplins vers les majors ou peuvent-ils avoir une réelle place dans la production musicale ? Quoi qu'il en soit, le choix de la Mano Negra est caractéristique de la naissance d'une scène alternative nouvelle où le problème de la production devient secondaire, voire inexistante : l'important est de toucher un large public, au niveau international si possible, et de garder sa liberté d'engagement tout en signant chez une major. Il serait tout de même injuste de dire que ces années sombres pour le " do it yourself " originel signent la mort de la scène alternative. En effet, certains tentent de maintenir le cap. Des groupes persistent à l'image des Naufragés, de Raymonde et les Blancs Becs, de Pigalle et surtout de La Souris déglinguée, une des formations les plus anciennes de ce mouvement puisqu'elle existe encore aujourd'hui et ne s'est jamais arrêtée depuis 1979. De même, des fanzines continuent de paraître, voire même naissent tel Earquake, bimestriel créé en 1989 qui en est à ce jour à plus de 70 numéros. D'autre part, de nouvelles associations apparaissent comme Maloka en 1991 à Dijon, qui produit quelques disques et organise des concerts dans une optique militante libertaire. Bref, si elle a pris un coup, la dynamique des années quatre-vingt n'a pas non plus disparu. Certes, elle reste bien plus confinée et n'attire plus les mêmes foules.

Mais de cette période charnière de la première moitié des années quatre-vingt-dix va justement naître ce que l'on pourrait appeler la nouvelle scène alternative, qui inaugure le XXIe siècle. D'autant plus que d'autres pays connaissent alors une véritable explosion en la matière : l'Italie autour des labels Gridalo Forte du groupe Banda Bassoti et KOB (producteur de Los Fastidios), l'Espagne avec la scène barcelonaise - les Skatala créés en 1985 - et le Pays basque sous l'impulsion des formations successives des frères Muguruza - Kortatu, Negu Goriak et Brigadistak - et de leur label Esan Ozenki créé en 1991. Deux scènes qui ont eu un impact non négligeable sur la France en remettant au goût du jour un genre musical dans lequel beaucoup de nouveaux groupes vont s'engouffrer : le ska. Ce style, né en Jamaïque au début des années soixante et issu d'une fusion de jazz, du rythm and blues et du mento (musique traditionnelle), père du rock steady, du reggae et plus tard du ragga, est dès son origine synonyme de révolte sociale et d'espérance émancipatrice. Quoi de plus naturel qu'il ait servi de creuset à la renaissance d'une scène alternative en France dans le milieu des années quatre-vingt-dix. Nombreux, en effet, sont les nouveaux groupes à prendre leur inspiration dans ces musiques. Certains ont une approche très traditionnelle tels Rude Boy System, 8°6 Crew, Western Special ou Orange Street, d'autres plus festive tels Sinsemillia, Les Fils de Teupuh (1), La Ruda Salska, Massilia Sound System, Babylon Circus, Los Tres Puntos... D'autres encore les mélangent avec du punk-rock : Kargol's, Skunk, Brigada Flores Magon, Les Partisans, Ya Basta... (2). Tout cela sans compter le succès en France de groupes venus d'ailleurs tel les Espagnols de Ska-P qui font salle comble à chacun de leurs concerts dans l'Hexagone. Si, comme on le voit ici, la "redécouverte" du ska a inspiré une foison de groupes de la nouvelle scène, parallèlement, et dans le même esprit d'un retour aux sources, un second genre musical fait rage dans le milieu : la chanson populaire traditionnelle. Dans les mêmes années sont nés des groupes comme les Ogres de Barback, les Têtes raides, La Tordue ou encore Les Casse-Pipe qui adoptent une démarche identique : multiplication des concerts dans des petites salles, production sur des labels indépendants, engagement politique dans les paroles et les actes... · cette diversité musicale s'ajoute une disparité de démarches. On peut en effet définir trois grandes catégories. En premier lieu, ceux qui, à l'image de la Mano Negra, ont choisi de signer avec une major tout en gardant un esprit alternatif tant dans leur inspiration musicale que dans leur engagement politique, à l'image de Ska-P, Spook & The Guay, K2R Riddim... Ensuite, la foule de ceux qui sont produits et distribués par des labels indépendants - Tripsichord, Big Mama, Crash Disques, Combat rock, Small Axe, Pias... -, adeptes des petites salles de concerts où ils se taillent une réputation de par les discours politiques très souvent tournés vers l'antifascisme, l'antiracisme et une critique des dérives inégalitaires de la société contemporaine. Enfin, une dernière catégorie rassemble une scène plus militante avec quelques groupes phares - Les Partisans, Brigada Flores Magon, Kochise... -, des labels spécifiques - Red Head Man, Small Budget records, On a Faim... (3) -, des associations et des squats pour leurs concerts et enfin un réseau de fanzines politiques - Barricata, par exemple. Ces partisans d'un " do it yourself " sans concession, qui les conduit parfois à refuser le terme " alternatif " pour y préférer celui de " rock radical ", au style musical plus teinté de punk-rock, connaissent depuis deux ou trois ans un regain d'activité. Au final, tout cela constitue un ensemble très conséquent qui marque un nouveau pas dans la scène musicale actuelle mais aussi dans la redéfinition d'une culture engagée : que ce soit par la démarche d'autoproduction, l'implication militante ou des textes politiques, ces groupes manifestent un désir de sortir la musique du consensus artistique.

 

(1) En concert le 8 juin au Parc des expositions Chorus à Vannes pour la Nuit du reggae avec Kaoufe, Mister Gang, Spook and the Guay et Djama. Renseignements : 02 97 01 81 21.

(2) cf. les trois compilations " It's a frenchy Ska Reggae Party " sorties chez Big Mama records.

(2) cf. la compilation de soutien aux antifascistes marseillais des FTP sortie en 2000.

Frédéric Durscaso