Articles L'HUMANITE, 24 juin 1989.
La Souris Déglinguée à la Fête de la Marseillaise - REVOLTE ORGANISEE

Un groupe vit le rock comme certains ont rejoint le maquis en d'autres temps. La Souris Déglinguée (LSD) fait de la résistance, depuis dix ans maintenant, en livrant ses premières embuscades dans les banlieues troubles et recrutant ses fidèles autour de la Fontaine des Innocents. Uns Cause à Rallier dans la clandestinité ? Pas si sûr. Le réseau LSD apparaît en 1979 soutenu par la bande à Milton, le Contingent Eurasien et d'autres camarades de la rue. Prenant d'assaut la région parisienne de la même façon que les scènes qu'on leur refuse, ces voyageurs de " la planète Marx " qui leur inspira " Banlieue Rouge " se révéleront au public par un coup de semonce.
Le concert de janvier 1981 à l'Opéra Night les propulsera sur le devant de la scène nationale pour le meilleur et pour le pire. Ce jour-là, zonards, punks et autres skinheads s'étaient donnés rendez-vous sur les grands boulevards. Suite à de faux horaires publiés dans la presse et à la coupure de l'électricité par les organisateurs après une demi-heure de concert, la catastrophe était inévitable. Salle dévastée, vitrines brisées et voitures endommagées n'empêcheront pas LSD de jouer trois semaines plus tard au-dessus du commissariat du dix-neuvième arrondissement. Un pied dans la légende dont le prix à payer sera un boycottage tacite des directeurs de salles parisiennes durant plusieurs années. Ils enregistrent pourtant leur premier album, puis un second l'année suivante, produit par Daniel Guichard.
1984 est une date charnière dans l'évolution musicale du groupe. D'abord par le professionnalisme qu'ils ont acquis, ensuite par la composition de leur remarquable album " la Cité des Anges ", enfin par l'arrivée de Muso, au saxophone, qui donne au groupe une structure définitive. Tai Luc, chanteur et parolier, insuffle à LSD la force sociale de ses textes qui s'alimentent d'errances dans les puces de Saint-Ouen, ville dont son grand-père, ancien résistant, était maire, et bien au delà du périphérique et des mers, de voyages en Asie, Thaïlande, Roumanie, Chine par le transsibérien, mais jamais encore le Vietnam, d'où est originaire son père. Jean-Claude, le batteur, gavroche du 18e que l'on rencontre dans les "rades" du quartier, a appris le tambour dans sa jeunesse avec Anatole, le garde-champêtre de la commune libre de Montmartre. Il perfectionnera tout de même son jeu à l'école Kenny Clarke. Ricco, bassiste nonchalant et amoureux de la vie. Jean-Pierre, activiste musical du groupe et guitare héraut porte en homme blessé les cicatrices morales et physiques des sacrifices qu'il a consentis à LSD.
Cinq personnalités très différentes qui préservent leur vie les uns des autres, tout en se portant une attention extrême, lors des concerts et des répétitions. C'est peut être là l'une des raisons de la survie de LSD. Car combien de groupes nés après 1977 subsistent encore, qui plus est, en restant insoumis aux lois du show business . Mais La Souris dure aussi grâce au réseau de solidarité qui s'est créé autour d'elle où s'engagent critiques de rock, membres de maisons de disques, fan club et surtout un public qui se renouvelle en même temps que leur musique. La cohésion d'un groupe est un équilibre dangereux et ne pas perdre son centre de gravité, c'est aussi préserver l'équilibre de ses acteurs. Si la mort de LSD est inconcevable pour certains, cela signifierait pour Jean-Pierre l'anéantissement de toute autre action si ce n'est, de son propre aveu, la chute dans l'alcool. Parler de LSD en terme de destin ne serait pas trop s'éloigner de la réalité.
Leur révolte de vingt ans s'est organisée depuis, en même temps que la densité de leur musique. Une alliance de patience et d'urgence, une longue marche dans la société française d'aujourd'hui et un jeu hyperrapide lors des concerts publics. On ne vit pas dans la démesure. Il faut croire et se méfier du pouvoir que nous confère le public, me disait Tai Luc après un concert à Nancy. Unique sur la scène rock française, LSD n'est ni à la marge de la marge ni sujet à l'arrivisme, mais garant d'une certaine intégrité dans les sources et l'expression de la musique. L'authenticité et la liberté de leur démarche (autogérer un studio d'enregistrement en 82, etc…) est aussi bien une attaque contre les affairistes de la musique que contre "les soldeurs du rock qui gèrent la marginalité et vendent au plus bas prix les mouvements dits alternatifs". Ce groupe à histoire, qui ne se veut pas politisé, possède une réelle dimension de contestation sociale dans ses chansons. Elles racontent la rue et s'adressent à la "jeunesse de France" comme une génération perdue mais non sans espoir. Il y a là de quoi déranger les grands requins et l'on peut se demander, à ce propos, pourquoi Canal + s'est désengagé de la production du clip de LSD trois jours avant le tournage. Toujours est-il que leur concert du 23 mai au Bataclan est une réussite. Il en sera tiré un premier disque " live " dont la sortie est prévue le 10 octobre. Des concerts devraient aussi avoir lieu à Moscou, Berlin, au Pérou et en Chine. L'un d'eux a été annulé récemment suite aux événements là-bas. Il est plus que temps que l'on reconnaisse La Souris Déglinguée comme un bienfait de notre quotidien en cette fin de siècle.

Frank Gatti a passé plusieurs jours avec LSD entre Paris et Nancy pour rédiger son article. Seul manquent les références aux paroles de la chanson Rebelle Afghan qu'il n'a pas réussi à placer à cause de la "ligne" éditoriale de sa rédaction, nous sommes alors en 1989.

Frank GATTI.