Articles "L'encyclopédie du rock français" Editions Hors Collection ©2000
La Souris Déglinguée, LSD pour les habitués, a fêté en 1999 ses vingt ans d'existence : on ne dit pas "carrière" quand il s'agit du groupe le plus libre qu'ait jamais connu la scène française…
LSD est un mythe, une histoire hors du commun, un groupe intransigeant et unique dont les concerts et les disques ont refilé le virus du rock à des milliers de mômes. Pour leurs fans, Taï Luc, Rikko, Jean-Pierre et Jean-Claude forment le plus grand gang de rock'n'roll sauvage et urbain de l'Hexagone, mêlant efficacement la pulsation binaire et un cortège de connotations sociales, poétiques, politiques et rebelles. Taï Luc est un personnage fascinant, un véritable artiste maîtrisant parfaitement son sujet et la façon dont il doit mettre en application ses visions ; sans doute aussi l'une des raisons pour lesquelles il a commis beaucoup d'erreurs, tout en réussissant à conserver farouchement son autonomie.

Fraction dangereuse.
En effet, LSD est sans doute l'un des seuls groupes à n'avoir jamais souffert d'aucune contrainte dans la gestion de son cheminement artistique. C'est en 1979 que La Souris voit le jour à Paris ; le groupe doit son sobriquet à un certain Terkadec, soit-disant descendant de Gilles de Rais. Leur tout premier concert se déroule le 17 février 1979 au Forum des Cholettes, à Sarcelles. Le groupe écume les endroits les plus minables de la capitale et de sa proche banlieue avant de se risquer en province, à Orléans. En 1980, alors que le guitariste Jean-Pierre est à l'armée, Taï Luc (guitariste/chanteur/auteur/compositeur/leader charismatique) traîne à la bientôt célèbre fontaine des Innocents (en plein cœur des Halles), qui deviendra le lieu de prédilection des punks, skins et zonards hardcore de l'Ile-de-France. Il rêve de ses ancêtres vietnamiens et de Saïgon. Le premier single (Haine, haine, haine / Garçon Moderne) est financé par des amis du groupe. Il est devenu aujourd'hui un collector des plus recherchés. En 1981, La Souris joue à l'Opéra Night et provoque une émeute. Un promoteur jure de ruiner leur carrière… LSD devient une fraction dangereuse dont la presse s'empare, tandis que sort chez New Rose un premier album dont on retiendra tout et surtout cette phrase d'ouverture : " T'as une chaîne de télévision et moi, une chaîne, chaîne à vélo… ". LSD devient le groupe fétiche de tous les parias et de cette faune que l'on nomme "La Raya".

Tour de France en trio
En 1982, LSD entame un tour de France en trio, Taï Luc étant occupé à (des)servir la patrie. Ils donneront durant cette période un inoubliable concert en première partie de Stiff Little Fingers à l'Elysée-Montmartre à l'issu duquel quelques cars de police seront sacrifiés. "Une cause à rallier", le deuxième album du groupe, sur lequel figure une splendide version de La Varsovienne, sort chez Kuklos, le label de… Daniel Guichard ! En 1983 se déroule la seconde tournée nationale du groupe qui s'adjoint un saxophoniste (Muzo) et publie son troisième album sur le label branché/ethnique Cellulloïd et intitulé "Aujourd'hui et Demain". Sur la pochette, une photo du groupe trônant au-dessus de Belleville, à l'aube des dernières heures du quartier.
LSD devient le groupe incontournable des scènes françaises - malgré des difficultés certaines à jouer dans Paris intra-muros pendant quelques années - et sort régulièrement des albums dont " Cité des anges "n le très acid-jazz avant l'heure " Eddy Jones ", produit par Slim Pezin, un retour au pur rock'n'roll avec " Quartier Libre ", suivi d'un album enregistré au Bataclan pour les dix ans du groupe " 35.05.89 ", et le très novateur "Banzaï !", qui est sacré disque de l'année dans Rock & Folk.

Ensuite le groupe se sépare de deux de ses éléments initiaux, avec les départs de Jean-Pierre et Jean-Claude (ce dernier est actuellement batteur des très radicaux Bad Lieutnants) ; ce qui provoquera une sorte de révolution de palais dans les rangs rigides et historiques de leurs fans (LSD Fraktion) déjà quelque peu désarçonnés par le virage world music / hip-hop effectué sur "Banzaï !" (sans parler de leur premier concert parisien depuis des lustres et en ouverture duquel LSD invite les rappers de Supreme NTM). 1995 est une année charnière : le groupe embauche de nouvelles recrues (Thierry au saxophone, Pedro à la trompette et Cambouis, l'étonnant batteur de feu Wunderbach et autres combos punkoïdes en colère). Cette nouvelle et fringante formule accouche d'un album épatant et bouillonnant : "Tambour et soleil". Un disque superbe et varié, produit par Fred Magnier et regorgeant de titres imparables, au point que pour la première fois, à la stupéfaction générale, des titres de LSD passent sur les ondes de RTL, Fun Radio et NRJ, tandis que leurs clips sont diffusés sur M6 et MCM… Une grande première pour le groupe et une sorte de reconnaissance médiatique inespérée au bout de quinze ans d'existence.

Dans la foulée de l'album, LSD repart à la conquête du territoire avec le "Kawthoolei Tour", et c'est à la résurrection de l'armée des "fans sans pitié" avec un concert mémorable à la Cigale, à Paris, en présence des magnifiques créatures asiatiques du clip "Vénales Fiançailles". En novembre de la même année, "Brigitte Bardot cambodgienne" devient le générique de l'éphémère émission musicale de TF1 "Tip-Top", ce dont le groupe n'aurait jamais rêvé, même dans ses pires cauchemars.
Granadaamok.

En 1997, La Souris enregistre "Granadaamok" (une contraction de Ford Granada et de "amok" qui signifie fou à lier en indonésien) dans le fief des racailles, à la Plaine-Saint-Denis. Un album inégal qui déçoit en comparaison des deux derniers chefs-d'œuvre, mais dans lequel figurent néanmoins quelques pépites, dont le morceau fleuve La Fin des années 70. C'est pourtant cette année-là que LSD va vivre un moment historique, après avoir donné un furieux concert au Hot-Brass pour la station Ouï-FM, lorsque les membres du groupe s'envolent pour Hong Kong afin d'y tourner le clip de la chanson du même nom, le jour où le Royaume-Uni rend l'île à la Chine.
Pour certains, vingt ans après ses débuts, La Souris Déglinguée reste le groupe le plus sulfureux de l'Hexagone, souvent taxé d'idéologie douteuse du fait de son public initial, où les skins, les autonomes et les punks les plus durs côtoyaient des marginaux souvent dangereux. Beaucoup de ces soldats de la première heure sont morts (Taï Luc a toujours su leur rendre hommage), d'autres se sont recyclés à temps (voir l'ex-skin devenu chanteur reggae Pierpoljak). A sa manière, LSD fut et reste le groupe de tous les extrêmes, de toutes les camaraderies, mais aussi de toutes les tolérances. Leur vision musicale dénote un éclectisme certain : parti des bases conjuguées de Gene Vincent, du rockabilly, des New York Dolls, de Slade et des Clash, La Souris a su s'emparer avant les autres du reggae, de la world-music (Asie, Europe de l'Est), mais aussi du ska, de l'acid-jazz, du rap, etc…

Cependant LSD reste à ce jour l'un des secrets les mieux gardés du rock français : le groupe est encore loin d'avoir atteint la reconnaissance qu'il mérite, malgré le militantisme de ses fans de la première heure, tel Laurent Chalumeau qui dans Rock & Folk écrivait : "Au siècle prochain, on enseignera dans les lycées les textes de Taï Luc…". A tous ceux qui feront la démarche de prêter attention aux disques de La Souris , un dernier conseil : vous allez découvrir un univers qui, comme le polar, fonctionne avec des codes bien précis mais qui s'avère d'une redoutable efficacité pour retranscrire tous les éléments d'une époque ainsi que sa critique sociale et politique. La musique et les rêves de voyage en plus…
Jean-Dominique Brière, Hervé Deplasse, Christian Eudeline, Jean-Eric Perrin, Jean-William Thoury