Articles Best. N° 274 . Mai 1991
Depuis douze ans, Muzo (saxophone), Taï-Luc (textes, voix, guitare), Jean-Pierre (guitare), Rikko (basse) et Jean-Claude (batterie), ont croisé toutes les forces vives du rock (à moins que ce ne soit le contraire) quand ils ne l'ont pas anticipé (OI!), toujours en phase mais irrémédiablement à l'écart du convoi des convulsifs, maîtrisant le recul nécessaire pour attraper les atomes qu'ils désiraient traiter, eux, avant de les projeter à travers leur propre grille.
Huit albums naquirent ainsi, tous fidèles à la dimension dure et puissante du groupe, mais tous repensés les uns par rapport aux précédents, comme une succession de premiers lp's sous tendus par la même force, à chaque fois plus mûrs et plus achevés. Sur les antagonismes, les tensions et les fractures qui ébranlent (La Souris cloue la peau du chat sur l'occident, l'orient, le nord et le sud), Taï-Luc (eurasien des banlieues, figure de proue du rock français, polyglotte doué passionné d'ethnologie et de langage), est devenu, avec les textes qui mènent La Souris, un des paroliers français les plus talentueux de sa génération, un des très rares capables de restituer une quotidienneté instantanée, concrète et vécue, tout en recoupant l'esprit de la chanson française le plusnoble, celui de Bruand et de Macorlan.

Mais tout cela serait moindre sans la grande conquête de La Souris Déglinguée, celle qui parachève ces traits et lui ouvre la porte des anthologies poétiques de la rue : l'abolition de l'éternel malaise "provincial" du rock français face à ses pairs anglo-saxon. Laurent Chalumeau, le journaliste qui a peut-être le mieux saisi la réalité de La Souris depuis ses origines, a sur le sujet une vue très juste : "sur scène et dans les caves, La Souris fut peut-être le premier groupe de rock'n'roll français (jusque là, dans le meilleur des cas, on n'avait connu que des groupes "franchouillards"). La Souris ne se désigna aucun modèle anglo-saxon. Le rock, ses membres durent le réinventer, plutôt que de l'apprendre ou le décalquer. Et ils le réinventèrent : dans toute la fureur de son esprit originel, sans jamais s'excuser de la "francité" qu'ils lui imposaient dans la Lettre.

La Souris joue le rock que lui dicte son histoire et son environnement. "Il est à noter que ce genre de commentaires éclairé reste peu fréquent dans la presse en général. Si celle-ci, pour qui une telle réalité doit être trop complexe à aborder, a bien fait place à La Souris Déglinguée, elle s'est surtout fixée sur des aspects et des événements jugés "violents" parce que souvent mal perçus ou mal interprétés (la fameuse nuit de l'opéra-night en 81). La comparaison de la grande majorité des interviews données par La Souris pendant dix ans, permet de voir que la grande majorité des questions a dans l'ensemble peu varié. Curieusement; ce traitement a eu deux conséquences : la mauvaise, qui eut pour effet de stigmatiser l'image du groupe sur des attitudes surannées qui ne la représentait que très partiellement, et l'autre, qui permit de mieux marquer le territoire géographique et humain couvert par La Souris, cette étendue occupée par l'insoumission profonde et multiforme, dont elle est non seulement devenue le phare le plus conséquent mais aussi le chroniqueur le plus pointu.

Pour Taï-Luc et le groupe, la façon de regarder les choses a autant d'importance que les choses en elles-mêmes. A travers les mots de La Souris, c'est tout le tissu de résistances dans lequel elle est immergée qui accède à une nouvelle réalité, désormais nommé, inscrit sous forme de traces, tant par le soin apporté aux textes que par la façon d'appréhender le rock'n'roll.

Quiconque, plus tard, se penchera sur le cas Souris, n'aura aucun mal à y trouver une finesse et un humour qui tranche sur les habitudes, mais aussi une charge et une dimension sociale autrement plus riche et consistante que celle du journal parlé stagnant et limité de 95% du Rap français. La Souris dévoile des aspects inédits de l'histoire sociale et dote par là-même la "Raya", d'une mémoire qui sans elle n'existerait pas.

AVANCEE Si ce qui vient d'être dit tente de représenter la charpente inamovible de La Souris, la période présente, appuyée par le nouvel album "Banzaï", se trouve être un nouveau concentré de ses valeurs. Une ossature intacte et une créativité délestée sont à nouveau le cadre des nouvelles conquêtes de La Souris, comme celle du Rap justement, ou du funk. Une avancée enrichie par les bénéfices de douze années d'expériences, pour un chef-d'oeuvre d'album qui n'aura pas son équivalent en France avant un bon moment, et qui assure une fois de plus à La Souris sa place, loin devant les colonies de vacances de la fac de Saint-Denis et les groupes au court présent manipulé par l'air du temps. Eclairages sur les rouages d'une l'aventure :
Taï-Luc : "Quand tu écris des paroles tu es toujours tout seul. Pour moi, c'est comme la pratique d'un instrument, personne ne peut le faire à ta place. L'écriture, c'est pour moi le support de la parole. Il y a des textes de l'album que j'ai dans la tête depuis des années, mais j'attendais le moment opportun. Je connais l'Asie depuis dix ans et maintenant je peux l'écrire. Sur presque tout le disque, j'ai cherché à graver mes impressions de voyage, à rendre hommage à ce que j'avais vécu. Je ne fais pas de récits de voyages ou de roman, il faut que ça passe par une chanson. Je veux me fabriquer des souvenirs pour mille ans."

Un voyage kaléidoscopique, dense, évocateur, miné de références et de vécu quotidien, qui de La Chapelle à Rangoon ou Pékin, en passant par l'axe principal de la rue de Choisy, nous entraîne dans ce que devrait être la world-music, dans un esprit qui, même si les catégories sont différentes, présente certaine similitudes avec celui du "Hell's Ditch" des Pogues. La base réelle qui fournit la matière à cet imaginaire mérite toujours dans le cas de La Souris, un détour qui là aussi nous mène loin des platitudes du panorama français : "Au départ, j'ai commencé par la Chine, puis la Thaïlande, ensuite le Cambodge, le Laos... C'est graduel, progressif comme une prise de conscience. Je parle français, Chinois, Vietnamien, Taï, Cambodgien, Japonais et Anglais. J'ai une préférence pour le Tibet. Un jour à Lhassa, je devais faire de la figuration comme soldat Anglais dans un film Chinois. Il se trouve que le tournage n'a pas pu avoir lieu. Le type qui m'avait engagé savait que j'étais musicien parce-que j'avais sur moi une vidéo avec des télés que nous avions faites ici. Le soir, en signe de dédommagement, il me présente des amis. On regarde de nouveau la bande. Les yeux des types étaient exorbités. Plus tard, on est allé dans une boîte de nuit, sorte de Gibus de Lhassa et les types sont montés sur scène. A ma grande surprise, c'étaient des musiciens. Le patron m'a dit alors que je jouerais avec eux le lendemain. Le lendemain matin à 9 heures, je loue un vélo, passe devant le Palais d'Hiver du Dalaï-Lama et rejoins les autres à la boîte. Ils étaient tous assis, alors je leur ai dit que s'ils voulaient jouer avec moi, ils devaient se mettre debout. J'ai dit aussi au batteur qu'il pouvait enlever le gros coussin et la valise qui étaient dans sa grosse caisse, s'il voulait qu'elle résonne un peu. On a fait trois concerts comme ça. On a joué "En Indochine" et "Raya Fan Club" devant les guerriers hampa, les soldats Chinois en permission (avec leur couteau, le port d'arme est autorisé), les femmes soldats groupies, la télé chinoise, le Quotidien du Peuple... J'ai eu en une journée ce qu'on a en France en trois ou quatre ans. C'était pas les attachés de presse de Musidisc ou d'ailleurs qui étaient là. La campagne de promo s'est résumée à un coup de sifflet dans la rue et à une affiche posée sur un mur."

La Souris peut en raconter tous les jours des histoires de ce genre et si celle-ci accroche sur les valeurs toutes relatives du succès, elle n'a pu une fois de plus que renforcer celles du groupe, dans son développement, à l'abri des plantades alternatives et du manque de lucidité vis à vis des majors. La Souris à toujours très bien su contrôler cette situation, se maintenant à l'écart des courants piégés, et ce qui a pu lui échapper, comme la presse, a toujours fini par la servir avec le temps. Si le recul de Taï-Luc et la réserve du groupe y sont pour beaucoup, certains, comme Pat Souris Krew, apportent leur contribution. Membre informel du groupe pouvant chanter ("Paris Aujourd'hui") ou danser ("Paris Aujourd'hui", le clip pour Rapline), Pat est le hâbleur, le Prankster de La Souris, en charge d'un service d'ordre, antérieur par la forme (comme cela a déjà été remarqué) à ce que peut être la Security Of The First World de Public Enemy. Les points de rencontre entre les deux formations ne s'arrête pas là (Si Taï-Luc et Chuck D se sont rencontrés, Il faudra toutefois, pour La Souris, compter sans la démarche promotionnelle et le Def jam business), mais si une partie du public après une période de rejet est devenue plus indulgente à l'égard de P. E, elle n'a pas fait le même effort avec La Souris, persistant à prendre pour comptant, une violence qui relevait plutôt de la prise en considération du monde sensoriel dans lequel elle vit.

Mais revenons à aujourd'hui :
Muzo : "On est tous très différents les uns des autres mais tu connais l'histoire, t'enlèves un élément et tout s'écroule. Le problème n'est pas de remplacer un tel ou un tel par un meilleur musicien. Ca ne marcherait pas. Je ne m'imagine pas jouer avec quelqu'un d'autre que Jean-Pierre à la guitare ou Jean-Claude à la batterie. Ca ne serait plus nous. Ce sont tous nos défauts et nos qualités qui font que nous ne sommes les singes de personne."
Jean-Pierre : "Nous sommes en grande partie la musique de La Souris et ça c'est difficilement dissociable, mais il faut dire aussi qu'il n'y a pas beaucoup de mecs sur la place de Paris qui tiendraient aussi longtemps que nous, qui pourraient supporter Taï-Luc comme nous. On a essayé d'intégrer, mais ils ont tous craqué, ils n'ont pas tenu."
Muzo : "Il est tellement humble, qu'il peut se faire beaucoup de mal, écrire un texte fantastique et puis dire qu'il n'est rien du tout. En ce sens, il lui arrive de casser l'euphorie quand le plan est bon. Il a souvent tendance à trop voir ce qui ne va pas. A la limite, pour lui, le disque est une maquette. Il serait bien resté en studio encore six mois."
Jean-Pierre : " Taï-Luc est un personnage à part. Un marginal par rapport à la vie en règle générale. Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est un type sans complexe, entier, sa façon de parler peut-être soumise à plusieurs interprétations. Tout ça fait sa force et il n'est pas question d'y toucher. Il faut juste un certain équilibre, une certaine assise, sans quoi rien ne serait possible. En ce moment, on prend surtout le contrecoup des trois mois de studio, même si d'une certaine façon le disque existait déjà en maquette. On a travaillé dur et on a eu des moments âpres. Mais ce fut un enregistrement intense, un des plus chaud que nous n'ayons jamais fait."
Après avoir repassé quelques cassettes vidéo des télés accumulées par La Souris depuis dix ans, Rikko revient sur la genèse de "Banzaï" :
"La situation a commencé à bouger il y a deux ans. Nous écoutions toujours les Angelic Upstart mais aussi Public Enemy en couverture. Mes goûts personnels m'ont toujours porté vers le Rythm'n'blues, la soul ou le funk. Même si ce n'était pas son truc, Taï-Luc se souvenait d'un concert de James Brown en 84. Peu à peu tout ça commençait à s'amalgamer. Les autres ont eu la même prise de conscience. On ressentait le besoin, l'envie d'une évolution. Nous ne voulions pas faire la même chose qu'avant, mais rien n'était acquis. Nous étions trop limités techniquement. Alors il y a un an, du jour au lendemain, on s'est remis en question sur le plan interne. J'entends par là que Taï-Luc s'est remis en question par rapport à sa voix, Jean-Pierre par rapport à la guitare etc... on s'est isolé pendant six mois et on a travaillé. Mais cela ne suffisait pas. On se heurtait à des problèInes techniques qu'on avait jamais envisagé auparavant. C'est là qu'est arrivé Laurent, au moment où il fallait, avec une optique musicale et prêt à nous apporter ce qu'il nous manquait. Il est devenu un gros atout un vecteur par rapport à une certaine image du groupe. S'il n'avait pas fait la maquette, choisi exactement ce qu'il voulait, l'album ne se serait peut-être pas fait. C'est un peu comme s'il y avait eu cinq personnes plus une."
INTRANSIGEANCE Laurent Pujol, ingénieur du son, a monté le studio New-York de la Chapelle avec son frère, là où les maquettes ont été réalisées. La rencontre de Laurent avec le groupe a dépassé toute les espérances. Il passe une année sur la route avec le groupe, et tous tentent un premier essai avec "Ange Gardien". "Rencontre" artistique au sens plein, l'accord se scelle et les maquettes s'accumulent :
Laurent : "Pour commencer on a surtout porté l'effort sur les prises de la voix de Tai-Luc. Il a plusieurs façons de chanter, une belle voix, et c'est un parolier qui sait dire ses textes et ressent ce qu'il écrit. Ca, c'est 50% du groupe. Derrière, tout le monde à donné son avis, et Taï-Luc a été aussi bien été dirigé par moi, que par Muzo ou Rikko. C'est pendant ces prises de voix qu'on a eu les émotions les plus fortes. Je peux te dire qu'on a eu de tout. Assez conflictuel mais en fait tout ce qu'il fallait pour la création ; tu les vois faire ça les pieds sur la table ? Ca ne se fait pas beaucoup en France, peut-être par orgueil, mais on a pris un pro de l'échantillonnage afin qu'il cale les imperfections dues au manque de temps en studio. Ne t'inquiète pas, c'est bien eux qui jouent. Taï-Luc est difficile à cerner au départ, et le chant nous a pris beaucoup de temps. Mais on ne voyait pas pourquoi la voix de Taï-Luc ne serait pas pour une fois correctement enregistrée. L'aventure a prit pour nous tous une telle importance, qu'il nous fallait absolument plus de temps. Nous avons été intransigeant avec Musidisc. Nous leur avons dit que nous resterions en studio le temps qu'il faudra pour que "Banzaï" sorte le mieux possible, et nous avons réussi.

Fred Magnier l'ingénieur au studio Montmartre s'en est aussi très bien sorti. C'est toujours la même Souris, unie dans le virage malgré des membres tous différents les uns des autre, mais avec la même idée, la flèche dans la même direction. Mais le plus fabuleux, et c'est là qu'ils sont très, fort, c'est que tout ça, ils l'ont fait comme d'habitude : sans jamais baisser la culotte."

La fin de l'histoire, je la laisse à Jean-Claude que je retrouve à la "Divette de Montmartre", le bar-tabac proche du Studio Montmartre, où le groupe a établi ses quartiers entre les séances. Jean-Claude a une petite amie qui perche au-dessus d'un commissariat de police. Passablement rébou, il a confondu étage et rez-de-chaussée. Remis de ses émotions, il pressent les heures à venir de La Souris : "Je peux peut-être me tromper, mais je sens que Tai et les autres sont à nouveau sur une énergie très rock'n'roll."
Taï-Luc, lui, promet du Lam-vong Laotien. Les deux peut-être ? Ici et là-bas, emmène nous loin Souris.

FRANCK B.