Articles Best. N° 245 . Décembre 1988

ACID MOUSE

Si malgré ses initiales La Souris Déglinguée ne s'abandonna jamais aux dérives lysergiques, son déjà historique carnet de bord n'est quand même pas non plus le journal de Mickey...
- Qu'est-ce que tu manigances ? - Un complot d'indifférence.
Taî Luc, quand il parle, produit son effet. Bras croisés sur un squelette rebondi de muscles, les pieds nus dans de vieilles espadrilles reposées nonchalamment sur un coin de tabouret, il est parti pour raconter l'histoire de son groupe; et on sent que c'est sérieux et que ça va durer un bout de temps, vu que ce groupe existe depuis dix ans, formé, comme les Bérurier Noir, Oberkampf ou Taxi Girl, sur les cendres de la première vague du Punk-rock français. Et encore loin s'en faut pour que tout soit dit : des premières descentes aux Halles à l'Open Market ou à une répétition d'Asphalt Jungle au milieu des années 70, quand il avait encore les cheveux au milieu du dos, jusqu'aux virées nocturnes avec la raïa des Innocents comme il l'appelle lui-même, Taï Luc et la Souris Déglinguée ne tariraient pas d'histoires à raconter. De là où ils sont, ce sont dix années non stop de rock punk ou alternatif, au choix, de Metal Urbain aux Garçons Bouchers, du Gibus au Globo, que La Souris Déglinguée a vécues, sans jamais relâcher la vapeur.

Et puis rien n'est terminé ; le groupe sort son sixième album, celui-là même qui a un gros son méchant et qui va faire du mal aux chaînes haute-fidélité. Mais si certains peuvent voir là un signe de vieillesse ou un début d'enfermement radiophonique, Taï Luc répondra: "Non, je ne me laisse enfermer par rien. Dans deux jours, je retourne dans la jungle en Asie. Je ne suis enfermé par rien." (Sourire moqueur)

Depuis dix ans, La Souris Déglinguée sonne juste. Parce que les tables de leurs lois, leurs textes, ne sont dictés par rien d'autre que leur environnement immédiat. La Souris Déglinguée a su éviter les confessions larmoyantes comme les chansons à thème, ou à thèse, plus ou moins sociales, dont la jeunesse semble friande ces temps-ci. Plutôt qu'une chanson sur (ou contre) le racisme, Taî Luc choisira de retracer en quelques phrases l'histoire d'une rencontre, d'un flash avec une fille ("Yasmina" pour en citer une qui aura marqué les esprits). Loin du racolage et de la complaisance, LSD prend la misère d'assaut et en extrait de la grandeur. Sans rien oublier au passage, ni les morts, ni les cons, les dealers, les mômes vengeurs, les Skins, les filles perdues, ou bien eux-mêmes. ASPHALT JUNGLE partis sur une voie "dure" avec des modèles aussi divers que Sham 69, Vince Taylor, Clash, MC 5 ou Edith Piaf, on aurait pu penser que ceux de LSD, une fois obtenue la reconnaissance d'un noyau-fan de "guerriers urbains" (qui d'ailleurs ne s'est pas faite attendre), une fois promus au statut de héros du peuple non productif mais concerné, auraient rapidement tourné en rond, se seraient mordu la queue, auraient raccroché leurs guitares, une fois déversé le trop-plein de lyrisme aux poings levés, tout ça faute de véritable choix esthétique, de mise en scène, toujours évidente chez les plus grands, de Presley aux Clash. Mais avec LSD, même l'éthique à brut de l'adolescence, de l'héroïsme, de la rue, de la vengeance, n'est pas éculée, parce qu'elle n'est pas naïve et qu'elle est passionnée. En gros, elle est vécue. Et avec intelligence. C'est plus rare qu'on ne croit.
Dix ans plus tard, la légitimité de La Souris Déglinguée n'est plus à établir. Mais si avec ce nouvel album ils vont passer un cap (déjà appréhendé avec le précédent "Eddy Jones" dont les humeurs cabaret étaient les signes d'une transition), on ne se plaindra pas qu'ils réussissent à enterrer les soi-disant porteurs d'un message (mou) pour pseudo-jeunesse de laissés pour compte, les Lavilliers, Renaud et consorts.
Mais avant d'anticiper sur l'avenir, Taî Luc, Jean-Pierre, Jean-Claude et les autres ont quelques pendules à remettre à l'heure :
- On s'est connus au lycée Hoche à Versailles (celui de Boris Vian) avec Jean-Pierre ; en 79 on veut former un groupe mais comme il manque un batteur on passe une annonce. Jean-Claude arrive et on le trompe avec une série de standards rock and roll. La répétition d'après, on lui révèle le véritable visage de La Souris Déglinguée, et deux semaines plus tard on fait notre premier concert à Orléans en première partie de Bijou. Là, Jean-Claude décide de rester parce qu'à Orléans ils se souviennent encore de ce concert. On joue sur scène avec les groupes qui marchent alors comme Starshooter et puis vient l'inévitable Gibus en août 79. On s'était coupé les cheveux parce qu'avant on avait un look zéro et à Paris les choses commencent à prendre tournure : le public qui vient nous voir est déjà assez bigarré et incontrôlable, et petit à petit notre réputation grandit et empire à la fois. Mais le concert décisif ce fut à Toulouse avec Little Bob Story et Diesel devant 5 000 personnes; on a joué des morceaux qu'on a enregistrés bien plus tard comme "Marie-France" ou "Salut les Copains", mais là on a senti qu'on pouvait gagner, et çà nous a surpris parce que nous, dans la scène de l'époque, on était comme un cheveu dans la soupe. On n'avait rien à voir. Et on n'a toujours rien à voir avec ce qui se passe maintenant. On a toujours été précurseurs plutôt que suiveurs, mais nos goûts nos groupes idée-fixe, vont surprendre : pour Jean-Claude c'est Hallyday ou les Shadows, sinon on est passés par tout : Slade, les Ramones, Heartbreakers, Clash, Black Flag assez tôt. Moi (Taï), j'avais eu la chance d'aller aux Etats-Unis grâce à ma famille qui avait quitté le Vietnam en catastrophe en 75 et là-bas j'ai vu tous les groupes-cultes proto-hardcore : Avengers, Dils, Crime... On a tout écouté, Robert Gordon, Crazy Cavan. Parmi les groupes français, il y en a un qui mérite une palme, c'est Asphalt Jungle. Un groupe de rock and roll avec des personnalités attachantes, et de la ressource. Ce fut un des seuls groupes de l'époque ayant réussi à berner une maison de disques (avec "Poly Magoo" EMI Pathé Marconi - réédité par New Rose), et puis Starshooter qui étaient superbes aussi. 79 c'est l'explosion de groupes comme Mathématiques Modernes ou Modem Guy, c'était le début d'une époque et la fin d'une autre. Entre temps, l'étage punk avait été largué. Mais en 81, quand on sort notre premier album, quasiment tous ces groupes ont disparu. Eudeline avait écrit à l'époque que tous ces groupes, Indochine en tête, qui avaient misé sur la modernité, avaient joué la mauvaise carte et que c'était nous ou Oberkampf qui avions vu juste ; en fait avec le temps, sa réflexion s'est retournée contre lui puisque Indochine a décroché la timbale. Les groupes dont on se sent proches à ce moment-là c'est Wunderbach, Oberkampf, Ici Paris, et la vie nocturne ça consiste en Rose-Bonbon, Bleu Nuit, Bains Douches ou Gibus. Plus tous les rades de Paris. Il y avait le Liberty Bar, rue Condorcet où se retrouvaient Jean-Louis Aubert, Henri-Paul, c'est là qu'on a rencontré celui qui allait produire notre premier album...
FAITS DIVERS Mais avant le 7 janvier 81, il y a l'opéra Night. C'est l'anniversaire d'une fille, Véronique "double mortier" de Bois-Colombes qui nous vouait un culte et elle nous propose de jouer là-bas un grand concert. C'est depuis ce jour qu'on est devenus un groupe à vocation hexagonale parce que le lendemain de la soirée on s'est retrouvés dans la critique des faits divers de tous les quotidiens de France. Il s'était passé certaines choses ; pourtant on n'était pas responsables ; on n'est pas du genre provocateurs ou incitation à la violence. Le public qui était venu nous voir s'en est donné à coeur-joie, surtout quand le patron de la salle a décidé de couper le jus. Il n'est pas resté grand-chose de l'opéra Night. Lui nous a maudits. Mais on avait de la ressource parce qu'une semaine plus tard on jouait dans une salle au-dessus du commissariat du 19e. Même public qu'à l'Opéra Night, la bande à Gilles, les Skins des Halles, les Punks du Gibus et les squatters divers. Il y avait autant de crêtes et de tondus que de képis dans la salle, une ambiance union sacrée, fraternelle. Tout s'est passé sans violences. Subitement tout le monde s'intéresse à nous et on enregistre le premier album. Un disque sans faille. Trois années de notre vie comprimées sur deux faces de vinyl. La sixième production de New Rose, immatriculée Rose 6. (vient d'être réédité en compact). Voilà, on a démarré sur des bases de faits divers.
On parle beaucoup des nouveaux groupes à l'heure actuelle, mais prends les Garçons Bouchers ou les Porte Mentaux, ils n'ont rien de nouveau, quand on a démarré ils existaient déjà. Nous on a réussi à faire des trucs il y a cinq ans que personne d'autre n'avait réussi à faire. On est assez fiers de s'être imposés avant tout le monde. Les bases de ce qui se passe maintenant, on les a posées il y a des années-lumière. Les Berurier Noir aussi sont là depuis 78. Et puis Indochine ça me tient particulièrement à coeur, je m'attendais à voir des cousins, j'ai été déçu. Ils répétaient Quai de la Gare avec nous. Ils n'y répètent plus. Nous si. En 82 il y a plein de nouveaux groupes qui apparaissent, de Wild Child, DKP à Lucrate Milk. Nous on passe de nombreuses nuits dans un boui-boui rue des Vertus à côté du Bleu Nuit dont on a drainé toute la clientèle jusqu'au troquet infâme. Entre temps j'avais fait l'année dans les commandos en Chine et le deuxième album "Une Cause à Rallier" était sorti, mais il n'y a plus personne pour financer le troisième disque. Laurent Chalumeau, de R&F, veut nous donner jusqu'à son dernier sou mais finalement on enregistre avec Celluloïd au studio Garage. Là, ils ont compris leur douleur. Dans ce studio on est resté des jours et des nuits, des mois entiers ; on avait ramené tout les Halles et tout d'un coup ça ressemblait à la fontaine des Innocents ; ambiance familiale, on avait le contrôle de la production, des hordes défilaient partout. Là on a vraiment fait un disque alternatif avec participation du public à la production. Liberté maximale. Les ingénieurs se relayaient, on leur imposait des séances de 48 heures d'affilée, on dormait tous dans le studio, ça a donné "Aujourd'hui et Demain...".
FIERTE Tout à l'heure j'ai vu un slogan sur un mur, ça disait : la dictature dit "la ferme" et la démocratie dit "cause toujours". Ça c'est sûr que nous on a toujours causé, on a fait tout ce qu'on a voulu. Surtout là. Alors on passe l'année à faire des concerts, public habituel, toujours aussi peu de télés et de radios, sauf une longue apparition grâce à Antoine de Caunes, on l'en remerciera toujours, et puis fin 83 on retourne en studio enregistrer "La Cité Des Anges", mais Celluloid commence à rouler pour Touré Kounda, ils se foutent de nous. Un truc m'a marqué : sur le disque il y avait cette chanson "Soldat Perdu"... Ils marchent dans la rue comme des soldats perdus, une croix sur le front comme seule décoration... inspirée par des gens qu'on connaissait, et puis voilà que des types se sont fait tatouer une croix sur le front à cause de la chanson ! Après, on va jouer au festival du Rock Européen organisé par l'association Warhead. Ça réunissait des groupes intéressants, Peter and The Test Tube Babies, Damned, Trotskids. L'affiche avait attiré des gens qui nous étaient favorables et qui déplaisaient à certains. Au service d'ordre tu avais les futur mecs de Rock à l'Usine, d'Aspect. Toute la raïa qui avait mis l'Opéra Night à sac et qui s'était reconvertie dans des activités plus productives. C'était noir de monde. Et il y avait des blousons verts partout. Mais ceux-là, moi je ne les trouve pas lourds. Tu as des gens qui vivent le rock and roll à 300 à l'heure et d'autres qui le vivent à 30 à l'heure, mais bon, chacun a ses raisons. On estime que les gens qui viennent à nos concerts sont d'accord avec ce qu'on dit et ce qu'on joue. Grosso modo. On ne s'intéresse pas à ce qu'ils font aux autres concerts. On tire de la fierté d'être respectés par le public, avant, pendant et après le concert. Quand on vient nous voir avec une batte de baseball, c'est pour qu'on la dédicace pas pour se faire cogner dessus. C'est encourageant. A St-Dizier on a signé une dizaine de battes, gravées au couteau. Qu'est-ce que tu veux dire contre ça ? Nous on n'est enfermés par rien. On revient du Canada, dans deux jours je serai dans la jungle, rien ne nous retient.
En 85, pas de disque à l'horizon, donc on fait rien, à part un morceau pour une compilation Gougnaf, "Aucun Regret", inspirée d'Edith Piaf.
ROCK EN FRANCE En 86, on devait jouer dans un squatt de Montreuil baptisé l'Usine, mais avec la chance qu'on a, on s'est encore retrouvés dans la rubrique faits divers parce que les flics avaient muré l'Usine juste avant notre concert. Résultat, on s'est tapé de la mauvaise presse sans avoir rien fait. On a joué au concert de soutien à l'Usine au Cirque d'hiver. Puis on a fait le nouveau disque "Eddy Jones" fin 86, et le Zénith avec OTH à un prix encore moins cher que tout ce qui s'est fait après. On a servi de test, puis l'idée à été lancée. C'était 35 francs. On a réussi à passer sur Canal+ grâce à Béatrice Dalle. Nous on ne la connaissait pas, mais un jour j'avais sauvé la vie à son mari devant le Rose Bonbon où traînaient des hordes de Skins avinés. Un jour au Marché aux Puces il nous a présenté sa copine, celle de 37 degrés machin, et six mois plus tard elle nous propose de participer à une émission où elle passe en vedette. Ca a aidé. Alors "Eddy Jones" sort, le disque surprend tout le monde, et puis on participe à la tournée "Rock en France" début 88. Qui permet de remettre les pendules à l'heure. Il y avait toutes sortes de groupes, des officiels signés sur des grosses boîtes, des alternatifs, et au milieu il y avait nous. Apparemment les gens ont vite choisi. Les groupes Top 50 style les Avions, Dennis Twist ou Canada se sont retrouvés Top 0, personne dans la salle. Nous on passe pas à la radio, mais dans la rue on est Top 50. Et puis les groupes alternatifs, là je ne vois pas. J'aime pas le mot. "Alternatif" ça veut dire différent, marginal, mais la réalité des groupes alternatifs c'est que derrière il y a des gens qui ont des sous à dépenser, pas nous. Et puis ils dépendent des distributeurs, comme tout le monde ils cherchent aussi la reconnaissance massive. Tout ce qui leur arrive nous est arrivé en 81-82. On a défriché le terrain comme d'autres l'ont fait dans les années 60. Mais bon, chaque groupe a son propre caractère. Nous, on ne juge pas les groupes sur la musique, mais sur ce qu'ils sont par rapport à ce qu'ils font. C'est pas la musique qui compte, c'est les gens.

Propos recueillis par GILLES RIBEROLLES