Articles Best. Janvier 1982.

Punk Rules ok ?

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La Souris Déglinguée était là depuis 79 et resta fidèle au poste. Avec son punk-rock souvent martelé de rockabilly (le "let's get together" de Cochran enfilé à "Blue suede shoes"... quelle belle idée !). Ils ont même sorti un LP chez New Rose, après avoir pris - durant toutes ces années - chaque scène offerte, d'assaut.
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Il avait les cheveux longs. Très longs. Et cela apportait à la finesse de ses traits quelque chose comme une noblesse indienne, ou des visions de Samouraï. Il s'appelait Taï. Son nom n'a pas changé si la lourde masse de cheveux noirs et brillants a été coupée. Avec ses amis de banlieue, il venait nous voir répéter, avec Henri-Paul. Dans la cave de l'Open Market. C'était il y a très longtemps. A l'époque bénie de la découverte de "Nuggetts" et de Dr Feelgood... Un punk de banlieue comme il y en avait alors si peu.
Bien plus tard, après les feux de 77, il saluait l'agonie du punk-rock et la montée du power-pop par la création de son propre groupe. Enfin. Ses origines vietnamiennes en étendard, une Fender Mustang portée haut les cœurs. La Souris Déglinguée était née. Avec des copains de banlieue. Elle investissait son champ de manœuvre naturel : le Gibus Club. Avec des chansons qui se voulaient sociales. Avec des chansons qui se voulaient témoignages d'une réalité banlieusarde et émigrée. Les déracinés. Comme tous les punks de la première heure. Taï avait bon goût. Il ne se contentait pas des Pistols ou du Clash comme unique vivier d'influences, mais puisait dans sa discothèque les effigies bariolées des disques de Duane Eddy, des Shadows of Knight ou d'Eddie Cochran. Tout cela donnait un rock fort pur, ultra-speedé comme l'avait voulu 77, mais décoré d'influences diverses. Le rockabilly surtout.
Les chansons - en français, bien évidemment - parlaient de petites sœurs maghrébines prénommées Yasmina, des conflits du métro République et de tous les rebelles. Skinheads, punks, sniffeurs de colle à rustine, et rockies. Untamed Youth. Comme un film avec Cliff Richard. Le son et le style de La Souris étaient nés. Ne manquaient plus que quelques rodages que le temps offrirait bien et, surtout, une maison de disques prête à parier sur ces rebelles. La Souris dut attendre trois ans en ne demandant guère plus que ces rares shows de M.J.C, l'inévitable tremplin du Golf Drouot, ou les festivals avec la pluie mais sans sound-check. Aucun Stray Cat à l'horizon pour leur faire rêver de la timbale dorée, aucune mode dont ils pourraient tirer le jus de leur succès...
Et pourtant... Tout comme Oberkampf, ils avaient, bien sûr, ce que le public français privilégie souvent : la fameuse "street credibility", le sens du pavé. Comme Lavilliers, Trust ou Renaud. Petits maquereaux qui ont rançonné le rock français de tout ce qui a fait son succès. Il ne manquait finalement à La Souris que le pari à grand spectacle d'une multinationale prête à y croire, prête à user de son pouvoir... Mais ces choses là n'arrivent JAMAIS à des groupes comme La Souris... Alors un album est né. Chez New Rose. Label marginal qui n'a que la vertu de son goût et la toile d'araignée des distributeurs branchés qu'elle a su tisser. Insuffisant pour rêver au hit-surprise qui a pu faire un Jacno... Il est bon ce disque, pourtant. Une rythmique tout en riffs de luxe. Des mots dont la naïveté passe beaucoup mieux sur le vinyl que sur le papier. Verlan, allusions aux bandes concurrentes qui déchirent Paris, politisation et rébellion au premier degré, La Souris défend les maudits et le ghetto. Qu'ils soient du métro Belleville ou des banlieues mouillées et ennuyées.
"Yasmina" est même un pur rockabilly où la guitare acoustique presse une batterie haletante et un solo de guitare sans complexes. Le reste évoque Clash, tous ces héros d'un jour, du Roxy ou du Vortex, des Unwanted aux Lurkers. Ces riffs pressés et cette technique débottée sur le terrain. Au long des heures de répétition. Plus une production décidément honnête. Derrière la photo noir et blanc de la pochette (qui doit beaucoup à Belle Journée en Perspective et à leur livre, "I am a cliché") se cache un des rares groupes parisiens efficaces. Un des rares qui ne détalera pas à la première difficulté. Trop longtemps que La Souris existe pour renoncer maintenant. Ils ont connu toutes les bagarres et pas mal de galères. Leur guitariste porte à vie le témoignage balafré d'une de leurs plus dures expériences. Chacun se souvient du "DESTROY" qui avait accompagné l'un de leurs concerts en un cinéma investi pour la circonstance. Non, ils sont fidèles au poste et leurs amis se comptent plus dans les chefs de bandes et les allumés du Gibus Club que dans les antichambres feutrées de la scène parisienne. Tous leurs concerts sont soutenus par un following naturel de skinheads et de punks... Et, peut être bientôt la fièvre intéressée qui accompagne désormais chaque mouvement d'Oberkampf.
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Patrick Eudeline