En 9 ans d'existence La Souris Déglinguée est
restée fidèle à l'idée première
du rock'n'roll : passion et rébellion. La dernière
tournée a prouvé que Tai Luc et les siens ont
eu raison. La Souris Déglinguée : Les derniers
héros du rock'n'roll ?
Où en est La Souris en 88 ?
TL : Il ne faut pas avoir peur de le dire, on a perdu beaucoup
de temps mais on s'est bien amusé. Pas plus tard qu'il
y a quelques jours on était en tournée. Et bien
les concerts ça se passe comme au début. Il
n'y a pas de différence, ça veut dire qu'on
s'amuse encore à faire ce qu'on fait, même si
on perd du temps par rapport aux collègues qui gèrent
leur carrière en fondant des labels par exemple. Mais
bon, on s'occupe quand même un minimum sinon on ne pourrait
pas aligner un album par an. On fait le minimum vital (rires).
Vous n'avez pas de manager
?
TL : Ca fait 4 ans qu'on en a plus. Précédemment
notre manager était Hervé Philippe, qui était
un ami à nous, et qui s'occupe de Vertigo à
présent. Mais tu sais, côtoyer La Souris demande
une dépense d'énergie incroyable et un goût
prononcé du sacrifice. On fatigue vite les gens qui
travaillent avec nous (sourire de Luc).
La Souris semble être
un groupe solidaire.
TL : Mais tu as intérêt à être
solidaire, c'est révélateur. Ca prouve que
tu ne veux pas t'associer à n'importe qui.
Muzo : Et puis c'est grâce à ce comportement
que LSD a pu durer envers et contre tout. On ne se réclame
d'aucun mouvement. Mais bon, j'ai pu m'apercevoir en tournée,
avec les Porte-Mentaux, qu'un niveau structure on n'avait.
Et ça, ça ne nous a pas fait perdre de temps,
mais surtout des chansons qu'on n'a pas pu exploiter jusqu'au
bout.
TL : Cela dit, contrairement aux groupes, les gens inutiles
ne font pas long feu chez LSD, car ils savent qu'il n'y
a rien à attendre de nous.
M : Les gens qui gravitent autour de LSD doivent savoir
que leur geste est gratuit, d'où la déception
de certains dans le passé.
TL : Attention, les gens qui ont collaboré de près
ou de loin à LSD on les respecte. Mais bon, pour
certains LSD était plus un moyen de promotion sociale,
et ceux là ont vite compris et ont disparu du jour
au lendemain (sourire).
Et par rapport au mouvement
alternatif ?
TL : Je t'arrête tout de suite, je n'aime pas le mot
alternatif, parce qu'en français ça veut dire
alternance, pas autre chose comme en anglais.
M : C'est un mot gênant, parce que un point de repère
pour des gens qui ne savent pas où se foutre. Ils
se disent alternatifs. On a raison de ne pas nous dire alternatifs,
car le jour où cette mode passera, on sera toujours
là.
TL : C'est plus une fiction entretenue pour faire croire
au public que certains groupes font autrement. Mais pour
les ventes de disques et les concerts, tout se passe pareil.
Tous les petits labels sont distribués par New Rose.
Mais New Rose on les connaît depuis longtemps, ils
nous ont permis de faire notre 1er disque, et bon, Patrick
Mahé n'a rien d'alternatif. C'est un businessman,
un capitaliste à sa petite échelle. C'est
moins con de vendre des disques que des savonnettes, mais
cela reste du commerce. Ce qui peut être original,
c'est la qualité du produit que tu vends. Mais au
bout du compte la différence entre un label alternatif
et un gros label est le produit, c'est tout. Et malheureusement
dans le mouvement alternatif il n'y a rien d'original.
M : En fait le 1er groupe à se dire alternatif, c'était
peut être original. Plus maintenant.
TL : De plus, ça a des relents post-68. D'ailleurs
en 77 on ne parlait pas de mouvement alternatif, mais juste
de groupes punks et de labels punks.
Oui, mais vous jouez avec
Les Garçons Bouchers, et pas avec Indochine.
TL : Oui, et j'irai même plus loin que toi. On a fait
une tournée avec les Porte-Mentaux, qui sont un groupe
respectable. Ils nous aiment bien, et c'est réciproque.
Et j'espère que ça va marcher pour eux. A
Toulouse certains dans le public allaient encore plus loin
en me disant : "mais pourquoi jouez vous avec les PM
?", au même sens que toi tu le dis pour Indochine.
A la limite on n'a rien à voir avec personne. Pour
ce public, il y a deux mouvements : celui incarné
exclusivement par LSD, et tout le reste.
Mais comment vous voient
les autres groupes ?
TL : Il y en a qui nous aiment bien, comme OTH, les PM,
Camera Silens.
M : Baraka.
Vous restez rebelles, vous
ne faites pas de télé.
TL : Si, quand on nous le demande. Car refuser c'est aussi
rechercher la pub dans l'autre sens.
M : On ne refuse pas, on ne nous propose pas grand chose.
Comment s'est fait le titre
pour la compilation "Mon grand frère "
?
TL : C'est un morceau enregistré il y a 5 ans. On
a voulu refaire ce qu'on avait déjà fait,
parce qu'on voulait faire quelque chose dans l'esprit de
Be Bop A Lula par exemple : une version 58 et une version
62 (rires). C'est très payant, car les mômes
de 15 ne savent pas ce que tu as fait il y a 5 ans. D'ailleurs
dans le prochain, il y aura deux vieux morceaux. Mais bon,
pour "Jeunes Seigneurs", j'ai réécrit
les paroles, car elles n'étaient plus d'actualité.
Qu'est ce que vous pensez
de cette légende autour de LSD ?
M : Ca nous gène un peu, parce que la légende
ça vit pas trop. Surtout qu'on passe pour des vétérans,
mais on n'est pas plus vieux que les autres groupes.
TL : Par exemple pour les PM, qui sont présentés
comme des espoirs, ils ont commencé en même
temps que nous. Les Bérurier Noir c'est pareil. Pour
moi il n'y a pas de nouveaux groupes. Simplement on a eu
le mérite de sortir notre premier disque avant tout
le monde, en 1982.
M : Ce qui est embêtant, c'est que quoi que tu fasses
de nouveau, tu restes dans le rayon curiosité, vieux
truc. C'est un vrai boulet.
Que répondez-vous
lorsqu'on vous accuse de tolérer les bras tendus
à vos concerts ?
TL : J'essaie de minimiser ça, simplement parce qu'il
faut renverser cette tendance des médias, qui veulent
faire des skins leur tête de turc toute désignée.
Comme il y a 20 ans c'étaient les rockers et les
hell's de Malakoff. Maintenant la cible idéale c'est
le skin fasciste. Mis il faudrait leur dire que le jour
où à la place des skins ils verront des voyous,
ça ira beaucoup mieux.
Vous le voyez comment le
mouvement skin ?
TL : On ne voit rien à la limite. On estime que les
gens qui viennent à nos concerts c'est pour nous
voir. Sinon il n'y a rien à en penser. Il y a du
bon et du mauvais comme dans tout mouvement. Plutôt
du bien au niveau musical et ambiance.
M : Moi les gestes je ne les vois même plus en concert.
A la limite ça me fait marrer, ça ne veut
plus rien dire (sourire).
TL : Les gens qui portent des jugements de valeur sur tout
ce qui arrive, sur les mouvements de jeunes socioculturels,
souvent leur réaction est de rejet. Car les jeunes,
critiques, sont plus fous qu'eux. Ils vont plus loin. Je
pense qu'il faut dédramatiser ça.
Mais les affiliations avec
l'extrême droite ?
TL : Mais les gens politisés ne viennent pas aux
concerts. Ceux qui viennent nous voir, c'est encore pour
le rock'n'roll.
M : Cela dit je comprends que cela puisse choquer les curieux
qui viennent à nos concerts.
TL : Mais c'est pour cela qu'on fait les interviews, pour
remettre les pendules à l'heure. Si tu vas à
Londres, la mode c'est l'esthétisme hyperréaliste
à la russe. Moi aussi j'aime bien certains trucs
esthétiques, mais à la limite ça représente
le côté romantisme révolutionnaire et
tu l'acceptes en sachant que les Russes sont en Afghanistan,
l'existence des goulags. Alors que tu n'acceptes même
pas qu'un môme achète un t-shirt avec la croix
celtique, alors qu'il ne pense sûrement pas à
Auschwitz ou Treblinka, mais juste à se démarquer.
Nous ce qui nous intéresse, c'est la manière
dont les concerts se passent. Et ils se passent très
bien. Les gens savent pertinemment que je n'ai jamais été
un nazi. Dans le cadre du concert, les gens malgré
leurs différences idéologiques viennent retrouver
ce qu'ils ont en commun avec La Souris et les paroles.
M : Et peut être que ces gens vont se poser des questions
en voyant la variété du public quand la lumière
se rallume. Et puis ce serait une forme de ségrégation
que de filtrer l'entrée des concerts.
TL : Et il faut le dire, le répéter : On n'est
ni en 17, en 38 ou en 45. On est en 88 et c'est bien connu
qu'il y a un dépérissement de l'idéologie.
M : Les gens peuvent qui veulent faire ce qu'ils veulent
pour délirer, mais il ne faut pas que ça dérape.
Et ça dérape
pour pas mal de skins ?
TL : A la limite on s'en fout de ce qui se passe à
l'extérieur des concerts.
M : Et puis c'est une minorité chez les skins.
TL : Ce qui nous intéresse de savoir, c'est pourquoi
les gens aiment ce qu'on fait.
M : Et puis ce n'est pas parce qu'on les interdirait de
concert ou qu'on leur dirait quoi que ce soit, que ça
changerait quelque chose. Bien au contraire.
Mais Tai Luc semble être
un personnage culte pour eux.
M : Si c'est le cas, s'ils écoutent les paroles ils
ne massacreront pas le premier venu, ou alors ce sont des
mecs qui n'ont rien compris, et ne comprendront jamais rien.
TL : Bon, faut pas se faire d'illusions non plus, et défendre
l'indéfendable non plus. Cela dit, j'ai complètement
confiance en ces gens qui viennent nous voir en concert.
On s'en est rendu compte depuis le début. Encore
maintenant c'est gentil, mais à une époque,
les gens qui venaient à nos concerts, c'était
pour éprouver les groupes et le public. Plus maintenant.
Il y a 5 ou 6 ans, à la Mutualité par exemple,
il y avait une partie du public qui éprouvait l'autre
et le groupe. C'est sur que dans ce cas ce n'est plus un
concert, mais quand c'est pour éprouver le groupe,
je trouve ça assez sain. Les gens écoutent
ta musique et c'est le combat permanent, la remise en question
perpétuelle. Il y a des concerts où les groupes
qui jouent, eh bien, il y a 5 ans on ne leur aurait pas
permis de monter sur scène. Mais bon, le public change,
il vieillit.
En plus, de toutes façons, j'y reviens, partout où
on passe on est respecté. Et comment t'expliquer
que "la Varsovienne" en 79, qui est un chant révolutionnaire
plutôt de l'Est, a toujours été bien
reçu, simplement parce que c'est LSD qui la chante.
Contrairement aux Porte-Mentaux, quand ils font "le
chant des partisans", où ça ne se passe
pas très bien, comme à Toulouse.
En fait, ce que les gens nous reprochent, c'est que même
avec des chansons antiracistes, avant tout le monde, comme
"Yasmina" (79), il y a encore des mecs qui viennent
avec des croix celtiques et qui te disent après le
concert que ce morceau est vraiment super (rires)., dansant
et tout. C'est complètement contradictoire. Les gens
ont raison de vivre dans la contradiction. Et la preuve,
pendant la tournée avec les PM, qu'on aime vraiment
bien, à Toulouse il y avait Martial, qui fait des
percussions avec eux, et qui est Togolais. Et bien à
la fin, je vais backstage discuter avec Bébé,
le chanteur. Il n'avait pas supporté notre public,
et me reproche de tolérer les skins. Je lui réponds
"mais comment expliques tu qu'à l'heure actuelle
Martial discute avec ceux que tu traites de fascistes ?".
Alors Bébé me dit qu'il connaissait ces skins
à Paris. Je leur ai demandé, et ils m'ont
dit que Martial est un mec bien de toute façon. Au
delà des différences raciales et
idéologiques, quand on a des points communs avec
des gens, ce sont tous ces points communs qui ressortent
sans problème.
M :Il faut sortir de tout concept politique quand on va
au concert et il faut avoir l'esprit large et dédramatiser.
Et par rapport à la
politique, feriez-vous des concerts ?
TL : A la limite je préfère qu'on fasse un
concert pour nous, et pas pour autre chose. Cela dit, on
a fait des concerts de soutien comme Rock à l'Usine
par exemple, parce que c'était une cause qui avait
à voir avec le rock'n'roll, et que ça restait
en circuit fermé. On a fait aussi un concert contre
l'armée à Amiens. Mais c'est dérisoire,
à l'arrivée c'est du vent.
M : Les meilleurs concerts c'est quand les mecs s'amusent,
que ça bouge bien, qu'il n'y a pas de baston, quand
tout le monde repart chez soi content.
TL : Et la dernière tournée c'était
comme ça. Les gens viennent nous voir sans arrière
pensée, parce qu'on n'est associé à
rien. La seule cause que nous défendons, c'est celle
de La Souris. Et puis on aime les tournées comme
Rock en France, on est à égalité avec
les autres groupes, et on s'aperçoit avec plaisir
qu'on fait plus de public que les groupes qui vendent plus
de disques que nous.
Propos recueillis le 10/02/88
par Jean-Paul Ibbetson et Daniel Dauxerre.