Contrairement à ce qu'elle a toujours prétendu,
La Souris n'est pas Déglinguée. Pour preuve,
son exceptionnelle longévité. Voilà
maintenant seize ans qu'elle vadrouille dans les méandres
du paysage musical français, et point régulièrement
le bout de son museau dans la lumière de l'actualité.
Elle y dépose son dixième album "Tambour
et Soleil". L'occasion de revenir avec Tai Luc, son
passionné et passionnant chanteur, sur cette légendaire
formation hexagonale.
Avez-vous toujours en vous
une part de cette rage qui vous animait à vos débuts
?
En fait, nous n'avons jamais cherché à porter
une étiquette punk ; c'est le public qui nous en
a apposé une. Et il faut bien se dire qu'il y a toujours
plus enragé que soi. Je me souviens qu'en 79, le
guitariste d'Oberkampf considérait LSD comme un groupe
folk
Quel regard portes tu sur
l'actuelle vague punk US ?
Je ne suis pas cette vague de près. Mais je m'en
méfie. Je suis assez réticent par rapport
au punk américain en général. Car si
à l'origine beaucoup de choses sont venues des Etats
Unis, notamment avec les Ramones, le mouvement punk s'est
réellement développé à Londres,
à partir de 77. J'ai d'ailleurs été
moi même spectateur de tout ça, aux Etats Unis
comme en Angleterre. Et j'ai une préférence,
pas forcément objective, pour les citoyens britanniques.
Vous avez longtemps traîné
une réputation ambiguë, largement due à
un public que l'on a décrit comme douteux.
Il faut remettre les choses en place. En 82 il y avait d'une
part Starshooter et Trust qui se cassaient la gueule, Téléphone
cartonnait, et Bijou était dans son trip sixties
remis au goût du jour. Le paysage musical de la France
était alors celui de nos grands frères : des
mecs qui écoutaient principalement Led Zep, les Stones
et AC/DC. Nous avons été les premiers à
nous autoproduire. On avait déjà découvert
comment fonctionner sans le support commercial des grosses
compagnies. On a donc sorti un disque de punk-rock radicalement
différent de ce qui était proposé à
l'époque. C'était totalement en phase avec
l'Angleterre, et parfois même en avance, puisque certains
morceaux pouvaient s'apparenter à du psychobilly,
sauf que le terme n'avait pas été encore inventé.
Les thèmes des textes n'avaient rien à voir
avec ceux d'alors, genre Téléphone "j'suis
parti de chez mes parents", etc Nous décrivions
le même univers, mais apparemment nous ne voyions
pas la même chose. Mais à cette époque,
toute la France était en retard : le public, la presse,
les maisons de disques. Nous n'avons donc pas bénéficié
d'un public "normal". Il était socialement
complètement déphasé avec ceux qui
achetaient des disques de Téléphone, Starshooter,
Trust, Bijou, ou Balavoine ! On a eu effectivement un public
riche en couleurs. Mais il faut leur rendre justice. Trop
de travestissements ont fait du public banni de La Souris
des sortes de monstres dans le genre blond, aryens, aux
yeux bleus, alors que ce n'était pas ça. Juste
des personnalités turbulentes, qui venaient de toutes
les frontières du monde. Et puis, cette réputation
de notre public perdure également parce que les gens
ont une espèce de fascination pour tout ce qui est
douteux
Il a été souvent
écrit que LSD était un pion capital sur l'échiquier
du rock français ; que sans vous les Bérus
ou la Mano n'auraient pas été ce qu'ils ont
été. Qu'en penses-tu ?
Ce n'est pas à moi de répondre à ça.
C'est plutôt flatteur ; mais tout ça tient
à peu de choses. Je me souviens d'un concert à
l'Olympia en 78 qui réunissait Starshooter, Métal
Urbain, et plein d'autres groupes français. J'étais
persuadé que Métal Urbain allait dominer la
soirée. Ils ont commencé à jouer, avec
un son dément ; ils présentaient des choses
très originales, et puis manque de pot, après
deux chansons, le musicien au clavier, certainement bourré,
se prend sur scène les pieds dans son jack en dansant
le pogo. Son clavier tombe à la renverse, la boite
à rythmes était déprogrammée,
c'était fini Ils s'étaient eux même
tués. Ce jour là, ils ont manqué une
chance de changer les données du rock français.
D'après toi, qui a
traversé la décennie précédente,
et la moitié de celle ci, les relations entre l'industrie
du disque et les artistes ont-elles changées ?
Les décideurs des maisons de disques sont aujourd'hui
certainement moins incultes. Je me souviens qu'en 80, un
mec de Polydor s'est montré particulièrement
intéressé par l'une de nos démos, qui
regroupait des morceaux punks. Il était désolé,
parce qu'il ne pouvait rien pour nous : il venait de signer
un groupe punk du nom des Forbans ! Ca nous a bien fait
rigoler Les mecs sont plus renseignés aujourd'hui.
Le problème c'est qu'il y a toujours un énorme
décalage. En 87, CBS nous faisait du pied. Ils ne
voulaient pas ce qu'on leur proposait, mais ce qu'on avait
été en 79 Les maisons de disques mettent
des années à assimiler l'évolution
de la musique. Il faut attendre que ceux qui avaient ton
âge à tes débuts aient des potes suffisamment
importants dans les maisons de disques pour qu'ils te disent
que ça serait bien si mais on a évolué
depuis C'est très différent dans les
pays anglo-saxons.
L'univers de la rue, largement
décrit à tes débuts, ne l'est quasiment
plus aujourd'hui.
De 79 à 81, je n'entendais pas ce que je voulais
entendre : le vécu post-adolescent, celui des teenagers
attardés. J'étais complètement en phase
avec l'univers des punks des Halles, du Gibus et du Golf
Drouot. A partir de 81, j'ai commencé à beaucoup
voyager. Ma vision du monde s'est élargie après
m'être aperçu que le béton armé,
l'asphalte, le bitume, ne représentent que 2% de
la surface globale du monde. 98% de globe terrestre est
recouvert par la savane, la toundra, la steppe, ou les terres
vouées à l'agriculture, comme les rizières
en Asie Il faut respecter un peu les proportions !
Et puis il y a toujours ce fameux décalage. Les gens
commencent seulement à comprendre les textes sociaux
écrits en 79. Mais maintenant je fais dans le mondial.
Nous sommes un groupe urbain, mais à la différence
de nos contemporains et de nos petits frères, nous
n'en sommes pas fiers. Sans être maoïste, je
fais une schématisation, avec d'un côté
des villes, de l'autre les campagnes. Les villes sont faites
de "parasites" qui travaillent dans le secteur
tertiaire ou secondaire, sans produire de biens essentiels,
simplement des articles futiles. Je crois que tout est affreusement
centralisé, non pas seulement à Paris, mais
dans toutes les grandes villes de France. On ne parle que
de ce qui se passe dans les grandes mégapoles, alors
que tout l'essentiel est produit ailleurs.
Les chansons de "Tambour
et Soleil" évoquent directement ou non l'Asie.
Mon père est vietnamien, je suis moitié asiatique
je suis biologiquement et génétiquement attaché.
Mais c'est un thème que j'évoque depuis longtemps.
Je ne tiens pas à écrire mes mémoires
à quarante ans. C'est pourquoi je fais du témoignage
en temps réel. Et si mes chansons traitent de la
France et de l'Asie, c'est parce que c'est mon expérience.
Les voyages t'ont certainement
donné une opinion à propos des difficultés
de la France à exporter la musique ?
Je crois que c'est au départ une question politique.
La France n'a jamais fait partie des vainqueurs de la seconde
guerre mondiale. Et même si De Gaulle a tout fait
pour la faire apparaître comme une puissance victorieuse,
elle est désormais considérée à
l'étranger comme un pays vaincu et collaborationniste.
Sa crédibilité s'est complètement amoindrie.
Les guerres sont faites pour être gagnées.
Et le commerce ne se développe que s'il est impérial
Je crois d'autre part que si aujourd'hui la France n'est
pas en mesure de rivaliser avec d'autres grandes puissances,
c'est parce qu'elle est passablement endormie ; et pas seulement
les directeurs artistiques des maisons de disques ; mais
la France tout entière.