Ils portaient des Doc's bien avant votre
petite soeur, étaient indépendants bien avant
les Comores et avaient le cheveux ras bien avant la Connor.
Des précurseurs en somme. La Souris a longtemps eu
mauvaise réputation. On a trop aisément monté
en épingle certaines de ses ambiguïtés,
en particulier l'idéologie douteuse de quelques supporters
de la première heure. On a dit et écrit bien
des aneries sur son compte en oubliant l'essentiel, à
savoir qu'il s'agit de l'un de nos meilleurs groupes. Fidèle
au poste depuis douze ans, ils ont su perpétuer la
tradition d'un rock de combat, mais aussi évoluer
et pratiquer un éclectisme salutaire bien avant que
cela ne devienne une mode : passé le temps des hymnes
OI! de leurs débuts, ils ont pris le pari, dès
"La cité des anges", de brassages culturels
qui les ont conduits jusqu'aux rythmiques Ryhtm'n'blues
de "Quartier libre" en passant par des échappées
Reggae et Ska. Depuis un an (et plus précisément
depuis leur concert à l'Olympia), ils maîtrisent
enfin la scène, échappant au syndrome bulldozer
qui écrasait leur différence et apparentait
leurs concerts à une bouillie sonore lobotomisée.
Préférant séduire le néophyte
au lieu de l'effrayer, ils savent maintenant appliquer sur
les planches les mêmes recettes que sur le vinyle
: énergie rentre-dedans, mais aussi musicalité
et variété des climats. Leurs nouvel album
va encore enfoncer le clou. Avec ses essais Rap et Funky
réussis, il ouvre un peu plus leur champs d'action
sans renier l'état d'esprit originel.
Théoriquement, les titres constituent d'ailleurs
tout un programme, entre le cri revendicatif ("Contingent
anonyme", "Ramdam"), l'instantané
social ("Relou", "Paris aujourd'hui")
et l'exotisme internationaliste ("Bangkok", "Les
rues de Pekin", "Rebelle Afghan"). La parution
de ce cocktail détonnant placé sous le signe
de la danse devrait confirmer l'évidence : de moins
en moins Déglinguée, La Souris est maintenant
une vamp. Et seuls les grincheux refuseront de se laisser
séduire par ce nouvel album. Nous réserve-t-il
encore son lot de surprises ?
"Oui; L'époque est aux défis, alors on
a enregistré un morceau de huit minutes qui comporte
cent quarante-huit rimes en aï. A bon entendeur salut
! Et bonne chance à celui qui tenterait de battre
le record. Sinon, les dix morceaux sont musicalement différents
de ceux des disques précédents : certains
sont plus calmes, d'autres ont la pèche mais évoluent
vers des rythmes différents. C'est pour nous conformer
au but du jeu qui consiste à innover et à
évoluer"
Vous ne cachez guère votre attirance pour le Rap...
"En général, nous nous intéressons
beaucoup aux textes et à l'authenticité musicale,
alors peu importe le genre. Actuellement, l'interjection
à la mode est Yo, il y a quelques années c'était
OI!... La relation entre les deux est évidente, et
Yo n'est en faite que l'inverse, l'envers du décor.
C'est un signe, d'ailleurs le Rap est une musique réellement
populaire, qui est née dans la rue... Et ce n'est
pas là le moindre de ses rapprochements avec le Rock."
Avec des titres comme "Bangkok" ou "Les rues
de Pékin", vous vous reconvertissez donc dans
le Rap ?
"Ce n'est pas le mot qui convient. Cette appellation
ne concerne que le mec qui parle ou chante, et renvoie à
une technique pour poser la voix. En fait on s'est amusé
à enregistrer des morceaux qui ressemblent plus à
des compilations "Rythm'n'blues formidable". C'est
la suite logique de "Quartier libre" : à
l'époque, nous voulions pratiquer d'autres rythmes,
nous y avons pris goûts, et ce nouvel album est l'aboutissement
d'une démarche. En fait, il s'agit presque d'un disque
Funk traversé de diverses influences colours. Il
risque de choquer pas mal de gens, mais tant pis : depuis
le début, on ne fait que ça, on est d'ailleurs
là pour ça, alors on a l'habitude !."
En grapillant à droite
à gauche, ne risquez-vous pas de diluer votre énergie
dans un fourre-tout ?
"On a bossé l'harmonie, on a progressé
techniquement, on s'est ouverts à d'autres influences,
mais on ne puise quand même pas n'importe où
! Quand Robert Smith est apparu sur le marché avec
ses grosses baskets et sa tête ébouriffée,
on l'a écouté, mais ça n'a eu aucun
effet sur ce que nous faisons. Les Cure & C° ne
nous ont pas du tout inspirés !"
N'avez-vous pas peur de vous
couper d'un public fidèle en le prenant rebrousse-poil
?
"Récemment, nous avons joué dans un festival
à Saint-Brieux avec d'autres groupes que nous connaissons
depuis longtemps. Ca nous a rassuré : nous avions
au moins cinq morceaux différents alors que les autres
groupes sonnaient identiques et rétro. Nous vivons
dans notre époque et nous préférons
être catalogués comme traîtres plutôt
que comme rétro-Punks. Rien ne nous arrête
: on a vachement trahi, car on a même signé
une pétition pour libérer James !"
Et pourtant, l'image baston vous colle toujours à
la peau ?
"Oui, car beaucoup de gens retiennent de La Souris
le fameux concert destroy de l'Opéra Night en 1981,
alors que, sur l'ensemble de nos tournées, il n'y
a eu que peu d'incidents. Nous n'avons jamais eu à
déplorer de mort ou de blessé, et pourtant
on voudrait nous faire passer pour de véritables
danger publics. Les médias nous ont souvent balancés
cette soirée agitée, mais qui se souvient
du concert de "Téléphone", aux Abattoirs,
où un mec était mort poignardé ? Ceci
dit, nous ne pouvons rien contre cet état de fait,
même si nous le regrettons. Et puis, ce qui est fait
est fait et il ne sert rien à rien d'y revenir continuellement.
D'ailleurs nous aimons bien toutes les périodes que
nous avons vécues et nous avions composé un
morceaux à ce sujets : "Aucun regret".