Putain, les années 80... Pendant que
Kurt Cobain révisait ses tables de multiplication,
Paris vibrait sous les coups de boutoir de Taï Luc
et ses sbires. L'International Raya Fan Club était
plus présent sur le front que les Casques Bleus aux
abords de la Krajina, et quand La Souris montait sur scène,
ça pétait dans tous les coins.
Aujourd'hui tous les groupes new-wave sont morts, les gars
sont informaticiens, producteurs de dance music, chômeurs
et pères de famille, mais La Souris rigole encore
en dansant le pogo sur leurs tombes. La Souris fait toujours
du Rock'n'Roll, certes plus propre et moins rageur, mais
dans les rangs des pessimistes combatifs, combien survivent
? Pas la peine de compter sur vos doigts. La Souris. Point.
Ces dernières années,
vous étiez où ?
Taï Luc : On n'est jamais à l'avant-scène,
parce qu'on n'a pas les moyens d'intoxiquer les gens. On
est parfois en retrait, mais jamais en retard. Quand on
a sorti "Banzaï", en 91, on n'était
pas en retard : on n'en a pas récolté les
fruits, mais on l'a fait.
C'était trop tôt
?
Rikko : C'était une période trouble. On a
failli le sortir sur une major, ça ne s'est pas fait
pour des raisons qui nous sont propres.
TL : Le patron de cette société, aujoud'hui
japonaise, était venu au Midem nous serrer la paluche
parce qu'il avait entendu une maquette qui était
déjà dans l'esprit de "Banzaï".
Et puis on a lu l'article de Laurent Chalumeau sur public
Enemy : tous les titres des chansons de P.E étaient
quasiment des traductions de La Souris ! Moi, à cette
époque, j'écoutais plutôt les Meteors
que de la musique noire, mais Rikko écoutait Rapper's
Delight. Quand j'ai vu que Chalumeau nous citait à
propos de P.E, j'ai commencé à réfléchir
et à écouter cette musique. Dès 87,
on savait donc qu'on allait faire "Banzaï".
(lire cet article)
C'était donc votre
unique expérience avec des rythmes hip hop, dub,
etc... Le nouvel album larque un retour au format Rock...
TL : La situation évolue. Pour "Banzaï"
on était vraiment en avance, les vrais tenants du
rap français n'avaient encore rien enregistré,
Solaar sortait juste son premier single.
La géométrie
de L.S.D a évoluée ces dernières années.
TL : Thierry était supplétif depuis 1991,
il nous a rejoints pour épauler Muzo qui est très,
très dur avec ses collègues saxophonistes
!
R : On a changé de batteur, et puis on a perdu Jean-Pierre
pour divergences.
Ca vous a fait changer d'optique,
de manière de travailler ?
R : Non, dans la mesure où tous les morceaux de cet
album ont été écrits après leur
départ. Le changement s'est produit il y a plus de
deux ans.
TL : J.P a décidé lui même de se mettre
en congé, mais quand on a joué à St
Germain-en-Laye l'an dernier, il n'a pas pu s'empêcher
de venir à la balance, et tout le long du concert,
il s'est fait pourrir par les mecs dans la salle, qui lui
disaient que sa place, c'était sur les planches avec
nous ! La position officielle, c'est que J.P et J.C font
toujours partie de LSD, sauf qu'ils ne participent plus
aux répétitions, aux concerts, et aux disques
! Quand tu as fait partie de La Souris, tu y restes toute
ta vie, d'une manière ou d'une autre. Cambouis, notre
nouveau batteur, on le connaît depuis 1983, c'est
à l'origine un road de La Souris.
Ca vous étonne d'être
encore là en 95 ?
TL : Ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de comprendre
les motivations des gens qui tournent autour de nous. Les
jeunes mecs qui deviennent nos techniciens, je ne sais pas
ce qui les motive, mais c'est stimulant. Il y a quelques
années, dans la salle, je connaissais tout le monde,
et aujourd'hui je ne reconnais plus personne, c'est quand
même bon signe.
Le mythe de La Souris existe-t'il
toujours tel qu'il était dans les années 80,
à la fois attirant et effrayant ? Ces rumeurs de
violence, de skins aux concerts, toute cette légende
qui a suivi le fameux concert destroy de l'Opéra
Night ?
R : Dans les années 80, c'était un peu un
phénomène de mode : le public était
assez violent, l'agressivité était courrante,
dans la rue, dans les concerts, et pas seulement aux nôtres.
Nous, on a eu une fois des problèmes à un
concert, et après la rumeur a monté, et c'est
plus facile de lancer une rumeur que de s'en défaire.
De notre part, il n'y a jamais eu d'incitation à
la violence.
TL : A partir de 77, il y avait un climat social à
Paris qui encourageait les conflits : 77-83, c'était
un peu les années de tous les dangers. On est passés
au travers, mais en 85, notre manager a craqué.
Au niveau technique, vous
avez évolué, c'est important pour vous que
le son soit bon ?
Thierry : C'est vrai que depuis quelque temps, le public
attend des enregistrements toujours meilleurs, la qualité
sonore est devenue excellente, et chez LSD, le son brouillon
des années 80 a tendance à disparaître.
On est maintenant deux cuivres, on cherche à parfaire
les détails, parce que c'est plus dans l'air du temps.
L'album est plus mélodique, plus orchestré,
c'est dans la continuité, mais plus pop.
Changement aussi au niveau
de vos thèmes : aujourd'hui, 100% orientaux... Avant,
à côté de cet intérêt pour
l'Asie, il y avait une description de la population punk
qui traînait aux Halles. Vous étiez la seule
voix des gens qui étaient dans ces concerts...
TL : On a fait le portrait social d'une époque. Aujourd'hui,
ce n'est pas à moi de le faire, comme en 79 et 84,
où il y avait une cohérence entre le propos
du texte, celui de la musique, et le public qui était
là pour écouter. On a une vidéo d'un
concert au Rose Bonbon en 81, c'est vrai que les gens de
la scène et de la salle, ce sont les mêmes.
Le temps passant, ce n'est plus pareil, c'est une histoire
de génération. En 95, le public est plus global,
il ne représente pas seulement une catégorie
sociale et une catégorie de la jeunesse. C'est vrai
qu'on a pratiqué l'exclusion assez longemps, le "Parti
de la jeunesse", c'était nous et ceux qui nous
ressemblaient.
T : On vit à l'heure de la communication mondiale
et je trouve normal de parler de ce qui se passe ailleurs
; le public aussi s'intéresse aux infos du monde
entier. On parle de l'Asie parce que luc y a ses racines,
et aussi parce que ça bouge plus que chez nous :
c'est le troisième marché mondial, les situations
politiques évoluent en permanence. Leurs problèmes
sont internationaux : la pauvreté, la violence, les
difficultés économiques.
Vous vous intéressez
à ce qui se passe en France ?
TL : Il y a un groupe pas mal, et je ne les connais pas,
c'est La Tribu. Et puis Ministère Amer. Je n'en dirai
pas plus.