La Souris Déglinguée, c'est
au bas mot 18 ans de présence dans le rock français,
10 albums témoignant d'une évolution continue
et une intégrité à toute épreuve.
Granadaamok, autrement dit la Granada Folle, est leur dernière
carte postale et confirme l'ouverture sur le monde du son
LSD.
Vous détenez un record
de longévité dans le rock français
; comment parvenez vous à vous retrouver après
toutes ces années avec une foi intacte ?
18 ans ça paraît exceptionnel vu de l'extérieur,
mais nous n'avons pas cette impression. On a passé
18 ans à faire du bruit avec des souvenirs de soirées
turbulentes, c'est pas 18 ans de prison ! La longévité
peut en agacer certains, mais on n'y est pour rien ; ce
n'est pas notre faute s'ils ne sont plus là. De plus,
les gens comptabilisent nos années d'existence comme
si on formait une communauté urbaine, qu'on vivait
ensemble tous les jours. On se voit plutôt comme une
association de malfaiteurs qui se réunit pour des
trucs précis. On peut donc encore se surprendre et
surprendre les gens. On a aussi le privilège de pouvoir
sortir des disques.
De ton point de vue, comment
a évolué votre public ?
C'est difficile de mettre un nom dessus, n'importe qui peut
acheter un disque de La Souris. C'est vrai qu'à une
certaine époque, notre public avait un profil particulier.
En 1979, on a démarré avec un public qui nous
ressemblait. Par la suite, ce public a récupéré
les frères et surs des gens qui nous ont connu
au début. Tout s'est fait dans la continuité,
la chaîne n'a pas été brisée.
Quand on s'absente trop longtemps, qu'on n'a pas sorti de
CD, on perd du terrain, mais il ne faut pas se laisser abuser
par tout ça.
Qu'évoque Grandaamok
pour le groupe ?
C'est une association bizarre entre le Ford Granada (une
marque de voiture) et amok (qui signifie fou furieux en
indonésien). Cette voiture reste associée
à des soirées mémorables. Ce n'est
pas un hasard ; elle apparaissait déjà en
1981 dans l'album Sortie de Garage. J'en parlais aussi en
1983 dans " Dernier Pogo à Paris ".
Vous avez pas mal tourné
à l'étranger : qu'est ce que ça vous
a apporté sur les plans humain et musical ?
Sur le plan humain, c'est essentiel, mais au niveau musical
tu ne peux pas exploiter ça à fond car tu
es un peu victime des contraintes de ton style. Si je jouais
réellement mes souvenirs de voyage, ce serait effrayant
pour notre public de base. On y va à doses homéopathiques
pour distiller un peu d'exotisme ; ça reste du rock'n'roll,
même s'il y a des déviances vers d'autres contrées
rythmiques. Le fait de voyager hors Europe nous a permis
de relativiser, de voir les choses autrement. C'est vrai
qu'ici on a une vision centriste du monde, complètement
inappropriée ; si tu te déplaces, tes perceptions
s'ajustent.
On dit que votre musique
a pris une tournure "World" : vous reconnaissez
vous derrière cette étiquette ?
"World" n'est pas le terme qui convient ; on ne
fait pas de la musique ethnique ou du ragga. Les gens qui
disent ça nous ont mal écouté. On s'inspire
de la musique jamaïcaine mais on va chercher plus loin.
Le ragga n'est qu'une expression moderne du reggae, mais
vu notre parcours on a des influences plus lointaines. Mais
bon, on fait aussi une musique minimaliste. Le punk est
une négation de la pop music : c'est trois minutes
avec un max de rythme et zéro mélodie. Du
punk, on dévie vers le toast, le rap, ça coule
de source.
Comment réagit le
public étranger qui ne connaît pas vos morceaux
?
On a bougé au Canada, au Québec francophone,
en 1988. Là bas, le public connaissait nos morceaux
; notre premier opus avait été produit par
un canadien. On a aussi tourné en Roumanie, en Slovaquie,
et je me suis retrouvé en 1988 au Tibet. Dans ce
cas, tu as l'impression de redémarrer à zéro,
tu retrouves tes sensations premières quand tu remontes
sur scène.
Vous étiez à
Honk Kong au moment de la rétrocession à la
République Populaire de Chine. Sans aller jusqu'à
parler d'engagement, il y a quand même un mélange
entre musique et politique
La chanson " Hong Kong 97 " existait depuis longtemps
et la coïncidence était involontaire. On a décidé
au dernier moment d'assister à l'évènement
pour y tourner le clip. Ca avait d'abord une signification
artistique et festive, mais on a participé à
toutes les manifs. On a fait aussi un buf devant un
public restreint lors d'une soirée organisée
par des dissidents. Les buts artistiques servent finalement
de prétexte, mais c'est ce qu'on présente
au public. Sur place, c'était la période pré-typhon,
il y avait de gros orages. Une partie des bandes tournées
ont pris l'eau et il y a plein d'images qui ne sont pas
passées. Je peux d'ores et déjà t'annoncer
un grand événement ; on a prévu de
faire un concert à Saigon le 24 décembre 1998.
On y passera une semaine jusqu'au 1er janvier 1999. Vous
êtes parmi les premiers à le savoir, alors
préparez vous !
Revenons à la France
: sans évoquer de famille musicale, quels sont les
artistes dont tu te sens proche ?
Parmi ceux qu'on a connu à nos débuts, peu
de groupes sont au rendez-vous. Certains ont arrêté,
d'autres se sont reconvertis dans la prise de son, etc
Je rencontre pas mal de groupes de valeur dans le circuit
indé : je pense notamment à Tribal Zone, Seakers
of Truth ou Bad Lieutnants. Dans d'autres domaines musicaux
il y a plein d'artistes qui valent le détour mais
qui sont mis de côté. Dans le ragga, je pense
à Daddy Yod, un antillais qui a suivi un parcours
intéressant. Dans le reggae, j'apprécie beaucoup
Pierpoljak, qui faisait partie de notre public turbulent
des années 80.