On ne va pas épiloguer ici sur les
goûts et les couleurs de chacun sur ce qu'est ou a été
ce groupe. Il se trouve seulement que LA SOURIS DEGLINGUEE
était jusqu'à présent le seul groupe
français atteignant un âge canonique à
n'avoir pas encore été interviewé dans
NO GOVERNMENT. Gauthier a donc comblé cette lacune
lors de leur tournée de l'automne dernier.
On va commencer par un bref
historique...
Tai-Luc : Vu ton fanzine, je pense que tu connais bien l'historique
du groupe, mais bon, je vais te faire un résumé.
On a commencé en 79 et étonnamment, on est toujours
là en 95 alors que beaucoup de groupes se sont autodétruits.
On existe toujours parce qu'on est en bonne santé physique
et mentale. Bon, pour ce qui est des grandes lignes, 1979
cela te fait penser à quoi ?
Rikko : ?
Rikko : C'est le départ...
Tai-Luc : Et 1980 ?
Rikko : Toujours un départ, celui de Jean-Pierre à
l'armée.
Tai-Luc : 1981 ?
Rikko : Premier album, départ concrétisé.
T-L : On est toujours dans le départ !!!
Rikko : On a commencé à jouer en dehors de Paris
et ça a été le début ; pour en
venir à 95 avec la sortie d'un CD et d'une vidéo,
et on vient jouer en Champagne... Une petite anecdote sur
votre région : j'ai été faire les vendanges
une fois dans un bled près d'Epernay, chez un viticulteur
qui faisait son propre champagne sans passer par une coopérative.
Je me souviens qu'à côté de ses vignes
il y avait celles de Moët ; eux ils ramassaient tout
le raisin, alors que nous on faisait vachement gaffe à
ne prendre que les bons grains... Et donc, son champagne était
très bon, comme quoi ce ne sont pas forcément
les grosses boîtes qui font les meilleures choses...
T-L : Tu vois, à chaque fois qu'on va jouer quelque
part, il y a quelqu'un qui connaît un peu la région.
Comment ressentez-vous aujourd'hui
vos premières productions ?
T-L : On n'a pas à renier ce qu'on a fait, d'ailleurs
certains vieux morceaux font toujours partie de notre répertoire.
Dernièrement sont revenus "Week-end sauvage"
et "Tendance négative" qu'on n'avait pas
joués depuis 89. Mais c'est par cycle. Par exemple
"Jeunes seigneurs", qu'on a réinclus il y
a 2 ans, on ne l'avait plus joué depuis 82. Avant un
concert, on pioche dans notre réserve et on fait un
disque, ouais, un concert c'est comme si on faisait un disque.
Y a-t-il une période dont vous êtes nostalgiques,
qui vous a marqué plus qu'une autre ?
Rikko : Le moment où il y a eu une autre ambiance,
c'est lorsqu'on est partis à l'étranger.
T-L : Il fait allusion à un concert qu'on a fait à
Montréal en 88, et la particularité de ce concert
fut que certains d'entre nous ont dormi à 3 avec une
française! ! (rires) Mais il ne s'est rien passé,
c'était juste... l'accueil ! En plus, on a dormi dans
des draps en satin, ce qui est rare dans les hôtels
qu'on te refile après les concerts. Il y a aussi les
visions bizarres qu'on a eues en Roumanie l'année dernière.
On a joué à la frontière Moldave, la
première partie était assurée par un
groupe de contrebassistes et ils sont arrivés dans
un wagon tiré par un tracteur ! Il y a des choses comme
ça qui te marquent. Le Tibet, aussi ! Imagine, les
gens gagnent environ 60 Frs par mois et ils payent 10 Frs,
le sixième de leur salaire, pour aller voir un étranger
qui joue de la guitare. Et comme ils sont devenus timides
à cause de la répression chinoise, ils ont perdu
le réflexe d'inviter des nanas à danser et ils
passent la soirée à danser des slows avec leurs
potes. Et un dernier souvenir de cette période, je
me suis fait draguer par une femme soldat chinoise après
un concert ! Tu vois, mis bout à bout, ça te
fait des souvenirs pour mille ans !
Qu'est-ce que l'INTERNATIONALE
RAYA FAN CLUB ?
T-L : Raya, c'est d'abord un mot turc que j'ai entendu dire
pour la première fois en 79 par des mecs qui allaient
au concert et voulaient foutre la raya, foutre le bordel.
Ca a commencé à désigner les gens eux-mêmes
le jour où Marco de WUNDERBACH, dont on a récupéré
le batteur Cambouis l'année dernière, a fait
une chanson où il parlait des actionnaires de la raya,
"punks secrétaires, skins légionnaires"
(NDLR: pas tout à fait mais presque... ), et donc cela
désignait la jeunesse turbulente. Ah, et puis j'ai
aussi entendu ce mot à propos d'une fille qui apparemment
était bien mais qui avait un slip raya, dommage...
Je te laisse deviner ce que cela veut dire.
Aujourd'hui, pas mal de gens
comparent L.S.D. et MOLODOI, cela vous gêne-t-il ?
T-L: Il faut poser la question à François, car
ce qu'on fait c'est quand même assez ancien ! Même
par rapport aux anglais, on a toujours été plus
ou moins synchro, et lorsque tu écoutes "Putain
de zone" qu'on a écrit en 80, c'était un
alliage de rockabilly et de punk-rock, et puis après
j'ai su qu'en Angleterre, Paul Fenech des METEORS avait créé
un nom pour ça : Psychobilly. Donc nous, de l'autre
côté de la Manche, de 79 à 83, les mélanges
se sont faits naturellement, sans vouloir imiter les anglais,
et plus le temps passe, plus on se considère comme
un groupe en voie de différenciation. C'est-à-dire
qu'on continue de faire ce qu'on a toujours fait, mais qu'on
essaye de conquérir de nouveaux territoires musicaux.
Sans oublier que s'il y a la musique, les textes sont plus
importants. Si on avait vécu dans les années
30, on aurait fait de la chanson réaliste ou du jazz,
dans un sens tu es obligé d'être plus ou moins
en phase avec la musique de ton époque. Cela dit, il
faut faire gaffe ! Tu peux être au courant de tout sans
pour autant être sensible à n'importe quoi. Je
me souviens avoir écouté l'album des CURE en
79, on n'a pas suivi, c'était pas pour nous.
Y a-t-il des morceaux que vous
regrettez d'avoir composé ?
T-L: Vu qu'on n'a jamais rien fait de calculé, ce qu'on
a composé est représentatif d'un certain nombre
de tranches de vie. Toutes nos chansons sont contemporaines
de ce que l'on a vécu, sauf que certaines vieillissent
plus vite que d'autres, elles deviennent obsolètes
parce que personne n'y comprend plus rien. Celles du premier
album, notamment déjà à l'époque
c'était pas facile, c'était trop "private-joke".
Aujourd'hui c'est pareil, il y a des chansons du nouvel album
que les gens vont comprendre dans trois ans, mais ce n'est
pas grave si il y a un décalage. Je sais que les gens
commencent à peine à comprendre les textes et
à s'habituer aux textes funky-beat de "Banzai!".
Il ne faut pas juger trop vite, je passe mon temps à
écouter des trucs que je n'aime pas pour essayer de
les comprendre ! Vu la coloration de ton zine, pour ceux qui
ont du mal avec "Banzai!", écoutez la batterie
des SHAM 69 sur le morceau "Ulster" en 78, c'était
déjà funky!
Parlez-nous un peu du dernier
album "Tambour et soleil"...
T-L: Je laisse ça à Thierry Matthieu qui a rejoint
le groupe en 92.
Thierry-Matthieu: Lourde tâche ! Comme le disait Luc,
c'est une évolution logique du groupe dans une recherche
musicale permanente. "Tambour et soleil", c'est
une mélodie plus recherchée, des cuivres assez
présents, je dis parce que je suis cuivre, et toujours
pareil, des paroles qui s'ouvrent vers l'extérieur
et qui sont le fruit des cogitations intenses de Tai-Luc et...
T-L: Je te coupe pour compléter. Il y a toute une thématique
asiatique, mais c'est pas pour faire chier les mecs qui sont
champenois, déjà avec une chanson comme "Paris
aujourd'hui" ils doivent se dire pourquoi pas Reims ?
Ben tu ne peux pas être témoin de ce qui se passe
quelque part si tu n'y es pas ! C'est aux mecs de Reims, qu'ils
fassent du HC, du keupon ou du rap, de faire des chansons
sur la "viticulture urbaine"... Et donc, s'il y
a beaucoup de chansons sur l'Asie, c'est que d'une part vu
que je suis à moitié asiatique ça coule
de source, et d'autre part je ne chante pas l'Asie pour l'Asie
mais pour parler de l'Asie en France et de la France en Asie.
Dans toutes mes chansons, j'essaie de me mettre dans la peau
d'un gaulois qui voyage et part à la découverte,
et j'essaie aussi de faire comprendre aux français
de pure souche ce qui se passe à Paris dans les quartiers
où les gaulois sont minoritaires. De toutes façons,
dès le premier album il y avait des chansons un peu
hermétiques comme "Coeur de Bouddha". Et
j'ai rencontré récemment un mec qui faisait
partie de la fraction dure du public au départ et qui
avait complètement décroché il y a plus
de 10 ans. Et le mec me dit: "Alors. Tai-Luc, toujours
branché sur l'Asie?". Donc l'image de moi qu'il
avait à l'époque des Halles était déjà
celle d'un mec qui était à 10000 km.
Plus terre-à-terre, pourquoi
avez-vous fait de nouveau un album chez Musidisc bien qu'il
y ait eu des problèmes avec "Banzai" ?
T-L: Quand tu as un objectif, tu essaies de l'atteindre quelque
soit le label qui t'accueille. Tu fais le disque avec les
gens qui t'apportent le budget que tu as demandé. De
plus, il y a un copain qui est venu bosser chez Musidisc comme
chef-directeur de produit et il voulait travailler avec nous.
De toute façon je ne suis pas fétichiste du
label, petit ou gros.
Y-a-t-il eu une évolution dans le public de LA SOURIS
DEGLINGUEE ?
T-L: Franchement je m'en contrefous. Le public est ce qu'il
est et quoi qu'il en soit, il y a toujours eu une bonne fréquentation
à nos concerts. Et puis, l'important n'est pas d'aller
au concert ou d'acheter un disque, il faut que les mecs fassent
des copies qu'ils écoutent chez eux. Pour "Banzai!",
on l'a composé en 89, enregistré en 90 et mis
dans le commerce en 91. Je peux te donner l'exemple d'un mec
qui l'a écouté, la première fois, il
a trouvé que c'était à chier et l'a ressenti
comme une trahison, et en 92 il trouve que finalement c'est
pas si mal que ça et en 93 il est allé en Thaïlande,
et tu reçois une lettre à la boîte postale
où il t'explique qu'il a compris des chansons comme
"Khun sa blues".
Vous avez l'air pas mal branchés vidéo, qu'en
est-il exactement ?
T-L: Déjà, pendant longtemps, on a pas fait
gaffe au son qu'on avait, et c'est seulement à partir
de 90 qu'on s'est rendu compte qu'on créait un brouillard
sonore qui était dommageable à la compréhension
des textes. Et puis en 91, j'ai pris conscience qu'il fallait
aussi faire gaffe à l'image télédiffusée,
parce qu'on avait engagé des gens pour faire un clip
sur "Bangkok", on est parti dix jours en Thaïlande,
et ça a coincé parce que les types étaient
plus préoccupés d'acheter de la came que de
tourner notre clip. Le résultat fut donc à la
hauteur de leur inconscience. Quand j'ai vu que des mecs comme
ça, pourtant des professionnels, pouvaient arracher
des budgets, j'ai décidé de devenir moi-même
professionnel et le résultat fut "Rangoon-Lhasa".
Et puis il y a eu "Parti de la jeunesse", c'était
encore un compromis, on a récupéré de
vieilles images de 82 et ça a été apprécié
par M6 parce que ça avait un côté punk.
On était contents parce qu'on passait entre un groupe
de HC infâme et SICK OF IT ALL, eux ils font ça
aujourd'hui et nous ça date de 83... Et puis le dernier,
c'est "Vénales fiançailles". Il y
a eu plusieurs projets dont le mien et celui d'un vrai professionnel,
eh bien son idée c'était de nous filmer pendant
4mn30 dans un gymnase avec des filles en train de faire du
body-building ! ! ! J'ai dit non. Donc on a fait nous-mêmes
le clip, il est diffusé quatre fois par semaine et
ce n'est pas assez !