Cigale Mécanik
: On est en 1996, vous revenez avec un nouvel album, le dernier
datant de 1991, avec Banzaï. Pourquoi ce no man's land
musical ?
Taï-Luc : Il y a une seule réponse à cette
question : cette année c'est l'année du rat,
on ne pouvait donc revenir à la surface de la terre
qu'en 1996.
CM : Tu sais, l'astrologie chinoise
c'est pas trop mon truc...
Taï-Luc : Ca peut aider à comprendre pas mal de
choses, que ce soit à Paris, à Montpellier...
En tout cas, ça nous permet de nous justifier.
Ricco : Pour une réponse un peu plus technique, c'est
aussi qu'on a changé de personnel entre 91 et 96.
CM : Justement, quels sont les
membres par rapport à la formation originelle, qui
restent aujourd'hui dans La Souris ?
Taï-Luc : Ce sont les trois personnes conviées
à cette interview (Ricco, Muzo, Taï-Luc). Pour
utiliser une terminologie dans le style de la région,
il s'agit du canal historique.
CM : Sinon, y'a de nouveaux
musiciens ? Comment se sont-ils intégrés ?
Muzo : Les changements ont été les suivants
: tu as devant toi le canal historique et tu verras tout à
l'heure, deux personnes qui font une section cuivre. Donc
il y a une trompette en plus, un sax baryton et un batteur
historique mais n'appartenant pas au canal et qui faisait
partie de la mouvance de l'époque, donc il n'est pas
dépaysé de jouer avec nous ; et il y a également
un clavier pour soutenir tout ça, au niveau rythmique.
CM : Quelles ont été
les causes de tous ces changements ?
Taï-Luc : Jean-Pierre a quitté le groupe parce
que Thierry Mathieu avait l'accent du sud et puis il disait
: "Regarde ce mec-là, il sourit tout le temps"
et puis c'est vrai sur la pochette, il sourit... Jean-Pierre
n'a pas supporté et il est parti! (rires)
Ricco : C'est une fausse explication mais ce qui est vrai,
c'est que Jean-Pierre est parti de lui-même, donc pour
des raisons qui lui appartiennent. Voilà, donc on s'est
adapté...
CM : Ca fait quinze ans que
vous tournez ensemble -mis à part ces départs-
comment votre groupe est resté soudé durant
toutes ces années, avec tous ces changements musicaux
?
Taï-Luc : Ecoute, je vais répondre à la
place de Ricco avec les mots qu'il utilisait en ...86 (rires)
pour un interview sur TF1 aux Enfants du Rock. On était
en train de boire une coupe de champagne, il disait : "On
est un groupe soudé, homogène, depuis 7 ans..."
(rires) alors maintenant en 96, tu rajoutes dix ans de plus
!
Muzo : Et plus précisément, c'est la ténacité,
le fait d'aimer ce que tu fais, écouter ce qu'on te
dit autour mais en définitive, faire ce que tu as envie
de faire, malgré tous les avis que tu peux avoir, bons
ou mauvais. Et ça c'est la seule recette pour être
encore là ; si tu écoutes tout le monde, un
jour tu fais du rap, un jour tu fais autre chose... et puis
personne ne croît plus en ce que tu fais, tu n'es plus
crédible, tu perds toute ta personnalité.
Taï-Luc : Déjà, quand on a démarré,
des gens nous disaient : "vous devriez pas faire du rock'n'roll,
vous devriez faire du punk exclusivement". Puisque en
79, je me rappelle toujours d'un jeune homme qui était
d'origine antillaise. Plus tard, tu l'as vu dans le film des
Clash où il était figurant. A Paris, il avait
un perfecto et dans le dos c'était marqué :
"Punks Hate Rock". Le punk ça n'aime pas
le rock'n'roll, ça n'aime pas les rockers. Et à
l'époque, ça nous a posé des problèmes
parce qu'on se disait "qu'est-ce-qu'on fait ?".
Après on s'est posé moins de questions et on
a fait ce que t'as pu écouter sur disque, ou dans les
1ers concerts de la Souris, toujours un mélange...
étudié quoi !
Ricco : C'est vrai qu'au début on nous a toujours collé
une étiquette de punks, alors qu'on l'a jamais été
profondément... enfin, on l'était pas physiquement
et musicalement pas du tout. On était quand même
le groupe qui jouait au départ avec deux guitares,
mais des guitares qu'étaient pas vraiment saturées.
Elles avaient pas ce son qui a fait le son punk en Angleterre.
On avait pas du tout ce son-là. Tu sais, y'avais un
truc qu'existe plus maintenant, j'espère bien. Fin
des années 70, début des années 80, y'avait
encore un gros décalage avec l'Angleterre qu'était
à une heure d'avion, par rapport à la presse.
Ben la presse, elle voyait toujours ça d'un second
degré ; il y a toujours une récupération
par rapport à un mouvement et ce qui fait la force
de l'écriture en France, c'est le sens critique et
approfondi... Y'a eu des noms, tout a été un
peu déformé par rapport à ce qu'on était
profondément au départ, donc pas du tout punk.
Puis même, par rapport aux influences musicales qu'on
avait quand on s'est rencontrés avec Jean-Pierre et
Luc, ça n'avait strictement rien à voir avec
ça. On avait plutôt une écoute sur des
choses un peu plus marginales, mais qu'étaient pas
du tout punk. L'étiquette qu'on a eue n'a vraiment
jamais été ça. Je crois qu'on mélangeait
tout à ce moment-là. C'est comme par rapport
à tout ce qui était considéré
comme alternatif, on était vraiment en dehors de tout
ça ; et on était avant tout ça.
Taï-Luc : Surtout, il faut se méfier de Ricco
quand il parle, parce que tu sais pas s'il ment ou s'il dit
la vérité. Tu vois là, il te fait tout
un discours, bon c'est pour rassurer une partie du public.
Mais Ricco c'est un des premiers jeune-hommes que je connais,
à avoir acheté des disques de Black Flag. Je
pense qu'à l'heure actuelle, il écoute pas Henry
Rollins mais il connait très bien Black Flag. Mais
bon, il est pas là pour le dire ; d'ailleurs on n'a
rien dit... on n'en parlera pas... (rires)
CM : Depuis Banzaï et encore
sur le dernier album, les textes sont de plus en plus empreints
de l'Asie du Sud-Est. Il y a beaucoup des références
à cette partie du monde. Est-ce que ça s'explique
par le fait que tu as beaucoup voyagé là-bas
? C'est quelque chose dont tu avais envie de parler maintenant
?
Muzo : Luc va t'expliquer ses motivations personnelles. Ce
que tu viens de dire est vrai dans le sens où Luc fait
les paroles, et donc, il a des attaches asiatiques au moins
pour moitié. C'est ce qui explique son choix au niveau
de ses textes et quand à nous si tu veux, mis à
part quelques uns qui ont fait un peu de tourisme, moi personnellement,
je ne connais pas du tout l'Asie. Le fait de jouer depuis
toutes ces années avec Luc, c'est un terrain d'aventures
imaginaires pour moi. Ca me permet de rêver là-dessus.
Mais c'est sûr que j'irai un jour.
Taï-Luc : Certains choix thématiques des textes
peuvent s'expliquer par le fait que j'ai des origines asiatiques,
mais bon j'suis pas le seul... Y'en a plein !
CM : Ouais moi aussi, j'en ai
!!!
Taï-Luc : C'est ce que je me disais aussi. Je comprends
mieux ta question donc je vais répondre dans ce sens-là.
Simplement c'est ce que j'expliquais à un copain, c'est
pas l'Asie pour l'Asie c'est autre chose, en fait. Non c'est
même pas vrai je lui ai jamais expliqué ! C'est
un copain de longue date. Il me téléphone récemment
pour me dire : "J'ai acheté le dernier album,
Tambour et Soleil, et là t'as fait vraiment très,
très, fort : j'arrive même pas à regarder
la pochette et j'écoute aucun des morceaux. Au moins
sur Banzaï je pouvais en écouter deux, mais là
je peux plus rien écouter !". Ce qui veut dire
que même pour un mec qui est proche de moi depuis 69,
bon, il est un peu déconcerté par ce qui se
passe depuis quelques années. Tout simplement, c'est
pas un jeune homme qui réfléchit, il a toujours
été un chien fou, d'ailleurs il est maître-chien
maintenant ! Ce que je peux dire aux auditeurs de ta radio,
qui seraient un peu dans la même situation que lui,
c'est de faire le même effort qu'en 82 quand ils ont
acheté le premier album de La Souris. Surtout quand
c'étaient des mecs de Montpellier ; ils entendaient
parler de Sarcelles, de Carrefour-Pleyel, de Jaurès,
de Stalingrad, de la Fontaine des Innocents... Normalement
c'étaient des lieux complètement étrangers
à leur terroir, normalement ça devait rien leur
faire. Mais bon, ils ont fait l'effort de savoir où
c'était, et ils se sont rendus compte que c'était...
pas Place de la Comédie, quoi ! Ce qui se passe aujourd'hui
avec les nouvelles chansons du groupe, c'est vrai y'a pas
mal de trucs qui se passent en Asie du Sud-Est, en Thaïlande,
en Birmanie, ches les Karens, en Chine, au Tibet... Pourquoi
j'en parle ? Bon d'abord, parce que je crois que je peux en
parler, parce que j'ai été plusieurs fois là-bas,
donc... je sais ce qui se passe. Cela dit, chaque fois que
je parle de l'Asie, ça reste un décor. De la
même manière, quand je parlais de Jaurès,
Stalingrad, de la banlieue parisienne, c'était qu'un
décor planté pour les besoins de la chanson,
décor devant lequel tu places des idées. C'est
ce que je voudrais dire aux gens : le fond idéologique
que je développe, c'est le même depuis 1979.
Simplement le décor a changé. Avant c'était
: " Y'a une fille dans la rue, elle fume une cigarette.
Je lui demande si elle est seule... elle me répond,
ta gueule!". Ouais, bon, maintenant c'est "Princesses
de la rue"... je parle de la même chose ! J'ai
du mal à me renouveler (rires). Quand on a joué
à Privas, on est tombé sur des jeunes gens vachement
intelligents. Il y a une cinquantaine de Harkis qui sont venus
au concert. Chose drôle, ils connaissaient vraiment
très bien les paroles, mais surtout les paroles de
"En Indochine". Leur chef, il vient me voir et il
me dit : "tu vas être étonné que
je connaisse bien les paroles de En Indochine, mais pour moi
quand tu chantes En Indochine, je transpose. J'imagine que
c'est le mot Algérie..."(rires). Ca, c'est un
réflexe intelligent. Même si t'as jamais été
en Thaïlande, ou dans les régions évoquées
dans les dernières chansons de l'album, il faut faire
l'effort de transposer. Quand j'écoute Fabulous Trobadors,
c'est pareil il faut transposer ; quand ils parlent du Capitoul,
faut savoir ce que c'est. Mais c'est là que c'est intéressant,
quand c'est ethniquement ou régionalement vachement
marqué.
CM : Justement, est-ce-que le
public suit ces évolutions ? Quel est le public de
La Souris maintenant ?
Taï-Luc : Le public d'aujourd'hui , je pense qu'il est
sensiblement le même de manière qualitative.
Au niveau quantitatif, c'est pareil. Si on jouait à
Bercy... tu le saurais! (rires) On s'inscrit tout de suite
dans une optique minoritaire, au niveau industriel ; parce
que de toutes façons, on n'a jamais été
sur des labels assez importants qui te donnent une envergure
commerciale et industrielle démesurées. La seule
réussite commerciale... parce que les mots réussite
ou succès, ne peuvent s'accoupler qu'à industrie
ou capitalisme. Vu le cadre dans lequel on évolue depuis
des années, au niveau maison de disques, on est toujours
une minorité, agissante soit, mais une minorité.
Le public, pareil, il n'a pas changé sauf qu'il s'est
rajeuni. On a un surtout un public de petits frères.