La Souris Déglinguée
au Cambodge : “Cette Asie-là existera
toujours”
La Souris déglinguée, groupe français à la
longévité exemplaire, est venu du 8 au 20 juin poser ses amplis
et guitares en Asie du Sud-Est. Un “Nam-Bodge Tour” qui les aura emmenés de Phan Thiet, au Viêt-Nam,
jusqu’à Siem Reap en passant par Saïgon
et Phnom Penh.
Six concerts, autant d’étapes ralliées
en moto
side-car, le tout planifié par Gilles P., manager
d’un hôtel de luxe à Phan Thiet et fan
reconverti du
combo un temps le plus sulfureux du rock de banlieue.
Une tournée en des terres loin d’être
inconnues : le
groupe a toujours chanté les zonards de la fontaine
des Innocents comme les pêcheurs du fleuve Mékong.
La
Souris, c’est côté Yin, les salles de
concerts
dévastées, les hymnes à la jeunesse,
les révoltes
venues d’outre-périph’; côté Yang,
le sourire du
Bouddha, le Triangle d’Or et les demoiselles de
Vientiane. Toujours extrême ET oriental. Rencontre
avec le chanteur Tai-Luc, l’âme eurasienne
du groupe,
l’auteur de Jaurès-Stalingrad et de Brigitte
B.
cambodgienne.
CS : D’où est venue l’idée du “Nam-Bodge
Tour”?
Tai-Luc : Le terme “Nam-Bodge”, je l’ai
inventéà l’occasion de ce projet... Dans une bande-dessinée
de
Conan le Barbare que j’avais lue il y a longtemps,
il
y avait une carte du monde dessinée avec un pays
qui
s’appelait “Nambodia”. Je trouve que
c’est un jeu de
mots sémantiquement très fort.
Comment s’est mise sur pied
la tournée ?
Ca a été un truc assez
irréel. Tout
s’est fait grâce à Gilles
P., qui en plus d’être manager d’un
hôtel,
est un fan du groupe et grâce à Eric S.,
[directeur de l’Embassy Place à Phnom Penh].
Je leur
tire mon chapeau pour avoir réussi à obtenir
toutes
les autorisations. Pour un groupe comme nous, c’est
plutôt surprenant. On a souvent été jugés
comme de
mauvais garçons... Même si ça change
depuis deux-trois
ans : le 1er janvier 2004, on est allé jouer à Canton
devant 40 000 personnes. On a pu comme ça faire
un
concert en Chine avant les Rolling Stones, qui venait
d’annuler le leur pour cause de Sras ! (rires).
Tu as beaucoup chanté une Asie perçue comme
un
ailleurs mystérieux, mystique, risqué (Bangkok,
Khun
Sa Blues, En Indochine). Tu t’y retrouves encore à l’heure
du “Big Business”?
Il ne faut pas aborder ça de manière trop
cloisonnée.
Ce à quoi on assiste est une étape, mais
il y a des
choses qui resteront immuables. Je pense à quand
nous
sommes allés à Kep, ça m’a rappelé Sanya,
en Chine
méridionale... Deux villes bouffées par la
pluie, avec
une atmosphère particulière... Cette Asie-là existera
toujours. Tout se construit, il y a un essor économique,
mais tu ne pourras pas enlever aux gens d’ici leur nonchalance, leur état d’esprit.
Même s’il
y a des Coréens ou des Taïwanais qui viennent
ici
faire des joint-ventures, là n’est pas l’essentiel.
Quel a été ton premier contact
avec le continent
asiatique ?
Le premier concert a eu lieu en 1988 à Lhassa, au
Tibet. J’ai eu l’honneur de jouer avec des
Chinois et
des Tibétains devant le Potala, la résidence
du
Dalaï-Lama. Sinon, je me suis rendu en Asie pour la
première fois en 1982, à Hong Kong et en
Chine
populaire. A l’époque, on sortait juste de
la période
maoïste, les hommes et les femmes s’habillaient
pareil, et s’appelaient entre eux “camarades”...
Le
conflit avec le Viêt-nam était encore frais...
Quand
les officiels ont vu mon nom [le père de Tai-Luc
est
Viêtnamien], ils m’ont demandé : “Qu’est-ce
que tu
fais derrière nos lignes?” “Non, désolé,
les gars, je
suis Français.” (rires)
C’était alors important
pour toi de découvrir
l’Asie ?
Je crois assez à la fatalité, comme les Viêts
ou les
Cambodgiens. Toutes les choses ont une cause. A force
de voir affiché dans la cuisine, chez les parents,
le
temple d’Angkor Wat, tu as envie de t’y rendre.
C’est
le fait de tous les Eurasiens d’avoir envie de
retrouver leurs racines. Assez tôt, j’ai voulu
connaître cette expérience plutôt étrange...
A l’époque de Tambour et soleil, en 1995,
vous avez
eu un gros succès public, et après plus rien...
Tambour et Soleil, c’est un moment où on a
pu prendre
plus de temps pour la création. Certains textes,
comme
Les Princesses de la rue, avaient été écrits
depuis
1988-89. Avant ça, on était dans un contexte
plus
précaire. Quand tu joues dans certains lieux, pour
un
public qui n’est pas venu pour la musique, il faut
des
trucs très directs, avec un message incisif. Ensuite,
avec Tambour et Soleil, on a eu deux clips qui sont
passés en rotation sur M6. Parce qu’on passait à la
télé, les gens pensaient qu’on était
devenu des
vedettes. Puis en 1997, on a refait un album,
Granadaamok, et c’est à cette époque
que notre maison
de disques s’est faite racheter par Universal...
De
toute façon, entre chaque disque de La Souris, il
y a
toujours cinq ou sept ans. Nous aussi, nous avons
notre nonchalance, notre inertie.
Y aura-t-il un prochain disque ?
Depuis
le dernier, il s’est passé un truc,
c’est le
copiage. Est-ce que c’est nécessaire aujourd’hui
de
faire un album? Ce que les gens veulent, c’est écouter
des images, voir du son ou aller à un concert. Ils
ne
veulent plus juste acheter un CD. On réfléchit à un
truc genre DVD, on voudrait faire une fiction avec des
images autour de la musique. On prépare un truc
là-dessus pour la rentrée...
C’est qui aujourd’hui le public de
La Souris ?
On a fait un concert à Paris le 25 décembre
pour les
25 ans du groupe, il y avait des gens de toutes
tranches d’âge. Ce que font les jeunes aujourd’hui,
au
niveau du vandalisme, c’est pareil, il y a que le
son
qui a changé. De tout ce qui vient maintenant de
la
réalité périphérique de Paris,
on n’est pas très é
loignés, finalement. De toute façon, à un
moment,
tous les genres musicaux convergent, dès que tu
t’éloignes du côté hype, tendance, établi...
Et la jeunesse asiatique ?
Celle que je connais le plus, c’est
celle du XIIIe arrondissement et de la banlieue. Bon, dans
les
concerts, elle n’est pas trop présente, parce
ce
qu’elle se consacre à l’informatique
et la
restauration (rires). Les concerts au Viêt-nam ou
au
Cambodge, c’est différent. Jouer devant un
public
introverti, voir statique ou assis, c’est une autre
expérience. Mais à Chau Doc, on a eu la chance
de
jouer devant 10 000 personnes, une marée humaine
sur
les rives du fleuve. Quand tu donnes un concert dans
un cadre comme ça, où les gens se retrouvent,
ils te
font passer un enthousiasme à la mesure de la musique
que tu fournis. Sinon, à Phnom Penh en 2000, j’avais
pu saluer avant de jouer la princesse Bopha Devi, ça
a été un grand moment de ma vie. Je pense aussi à la
princesse Op Sisowath, elle nous a fait dans le passé une
très bonne publicité. Elle devait écouter
nos
albums auparavant à Paris...