La Souris Déglinguée est comme Staline :
mauvais caractère mais bon fond. De là, certaines
difficultés à convaincre une opinion publique
qui n'a jamais très bien compris que, si le petit
père des peuples fusillait les parents, c'était
pour mieux faire sauter leurs enfants sur ses vieux genoux
perclus de rhumatismes. Finalement, c'est mieux comme ça.
Cette attitude leur a certainement sauvé la vie.
Tout du moins celle de La Souris. Et celui qui aurait pris
trois piges de placard à la sortie du Gibus, en 79,
retrouverait en sortant des forbans toujours authentiques
même s'ils sont mieux rodés. Taï Luc a
juste grandi, rasé son catogan avant que les kakis
ne le réquisitionnent et troqué son inusable
blouson jap contre un look plus clair. Les autres,... bof,
les autres sont égaux à eux mêmes :
une rythmique plus énigmatique que celle des pierres
immortalisées chez la mère Tussaud et Jean-Pierre
qui ramone sa guitare comme on dit "va t'faire mettre"
quand on le pense vraiment. La Souris n'a pas mauvais genre.
Elle a le genre mauvais. Mais c'est juste un genre. Pas
avec ça qu'on fait les héros, même si
ça aide. Sa route, elle l'a empierrée avec
une image, des slogans, des idées, des histoires
et pas mal de rock'n'roll. Ça lui a souvent coûté
cher et pas rapporté gros. Mais pour ceux qui craignent
les éclats de voix, les coups de boule et le déplafonnement
de la sécu sur la préretraite, il y a le service
des cartes grises à la préfecture. Pas en
conclure pour autant que cette bande des quatre bouffe tout
cru ceux qui s'en approchent ni que son following fait du
petit bois partout où il passe. Ça arrive,
mais c'est pas systématique. Il y a même un
reproche que l'on ne peut pas faire à La Souris :
celui d'être bavarde, il faut carrément lui
tisonner le goulot pour en tirer cinq mots. La Souris en
connaît le poids. Le choc aussi.
Où êtes-vous
allés pécher un nom pareil ?
L.S.D.: "Aucune idée. Ce doit être une
connerie de gosse. En même temps, c'est un anti-nom,
un truc qui ne veut rien dire, et surtout pas "LSD".
On aurait pu s'appeler "Les Ratons" ou "Los
Ratones" !
Vous n'avez pas trouvé
le temps un peu long ?
L.S.D.: On a perdu pas mal de temps avec l'armée.
Jean-Pierre y est parti en 79/80 et Taï Luc termine
son service en décembre. Pendant ces périodes,
on a essayé de continuer pour faire connaître
le nom, mais c'est dur en trio.
Plusieurs fois pourtant, on
a cru que vous alliez réaliser de très grands
trucs.
L.S.D.: Tu penses certainement à cette bande d'album
qui n'est jamais sortie. On avait rencontré, lors
d'un gala anarchiste à Toulouse, un mécène
qui nous a fait un chèque de 100 000 F. Avec cet
argent, nous avons enregistré une vingtaine de titres
dans un studio seize pistes, mais aprés, nous n'avions
plus de ronds pour le mixage. Cette bande est restée
dans un tiroir. C'est peut-être mieux, car c'était
une sale période.
Vous avez douté ?
L.S.D.: Il y a eu des remises en cause, de grandes baffes
dans la gueule. Chacun a dû connaître de beaux
flips, mais le groupe n'a jamais douté car il y a
toujours eu une ligne directrice.
Justement, il faudrait vous
expliquer sur certains choix à propos de vos différents
labels.
L.S.D.: Il n'y a pas eu vraiment de choix avec New Rose,
ce fut un travail de longue haleine entre la première
cassette enregistrée sur un Sony minuscule et l'album.
Nous n'avons pas dit "On veut sortir chez New Rose".
Ce sont juste les circonstances et comme dit Patrick Mathé,
"Heureusement que New Rose est là pour signer
des groupes comme vous ! ".
Certains disent que vous vous
êtes retrouvés prisonniers de Kuklos pour le
maxi.
L.S.D.: Le patron du studio où nous avons enregistré
l'album et le maxi est un pote de Daniel Guichard. Pour
nous Daniel Guichard c'était variétoche et
blabla. Quand nous avons eu fait le maxi, personne n'en
a voulu.
Toutes les grandes compagnies ont flippé à
cause de la presse que nous avons eue, la violence et tout...
Pourtant, deux maisons étaient
bien accrochées ?
L.S.D.: C'est vrai il y a eu de bons plans, mais ces gens
sont trop lents. Si on les avait attendus, le maxi serait
encore au chaud. Guichard lui, est venu nous voir et quinze
jours aprés, notre disque était partout. On
n'a rien compris ! Mais c'est vrai que c'est à cause
du deal d'édition qu'il nous a fallu aller chez lui.
Pour le moment on ne le regrette pas, car cette boîte
bosse bien. On ne sait cependant pas chez qui sera fait
notre prochain simple. Chez Kuklos, c'est juste un coup.
C'est beaucoup plus le business qui nous a rejetés
que nous qui l'avons repoussé. On se voit très
bien chez CBS, par exemple, mais en gardant nos propres
idées.
D'où vient cette image
de rebelles, de zonards, qui vous colle à la peau
?
LS.D.: On vient plutôt de la classe très moyenne,
mais pendant des années, Taï Luc a façonné
cette image que nous assumons maintenant complètement.
C'est vrai aussi que les gens qui nous suivent sont souvent
"turbulents". Mais nous sommes très indulgents
envers notre public puisque nous lui devons tout.
Mais la violence qui a suivi
certains de vos concerts, comme celui de l'Opéra
Night, vous a porté préjudice.
Tai Luc : Nous ne sommes pas des moniteurs. Depuis quelques
temps, on essaye de canaliser la violence, de calmer le
public. La violence est dans la salle, pas sur scène.
Jean-Pierre : C'est tombé sur nous comme ça.
Ç'aurait pu être Oberkampf ou d'autres. On
fait avec. Regarde ce concert de La Mutualité. On
est arrivé juste avant de jouer. C'était la
boucherie bien avant. Mais qu'en a retenu une certaine presse
(je ne parle pas de Best) : La Souris Déglinguée
donne encore un concert destroy... On s'est aperçu,
en province, que le public mettait un point... un poing...
d'honneur à recréer dans la salle ce qu'il
croyait être l'ambiance d'un concert de La Souris.
Les média sont aussi responsables que nous de ce
problème.
Tai Luc : Certains organisateurs refusent de nous prendre
à cause de cette image, mais d'autres savent que
c'est des conneries. D'une certaine façon, c'est
une pub qui vaut des encarts dans la presse spécialisée.
Vous ne croyez pas que certaines
causes que vous avez soutenues sont symboles de violence.
Les squatts, par exemple...
Taï Luc : C'est là que nous avons fait nos concerts
les plus calmes...
Jean-Pierre : Une fois encore, ce sont des idées
toutes faites. C'est vrai que ce sont des concerts-test
mais on a connu des publics dix fois plus durs. Une fois,
à Savigny il n'y avait que des gitans dans la salle.
Il fallait expliquer tous les textes ils croyaient qu'on
se foutait de leur gueule...
Squatter, c'est un geste politique,
c'est remettre en question la propriété.
Taï Luc : Pour moi c'est pas politique. Dans la vie,
tout ce qui est gratuit est bon à prendre. Le squatt,
c'est une autre forme de propriété. Dans tous
les squatts, les portes ont des serrures...
Vous pensez être un
groupe politique ?
Taï Luc : Nous sommes sensibles à certaines
situations. C'est de la politique floue, si tu veux.
Vous sentez-vous proches des
autonomes ?
Tai Luc : Je crois qu'il vaut mieux que je ne me prononce
pas.
Jean-Pierre : Je refuse de répondre à cette
question. LE TEMPS DES CERISES
On a l'impression qu'il existe
deux pôles musicaux dans le groupe : Punk et Rockabilly.
Taï Luc : Avant le Punk, il y avait le rock'n'roll.
A la différence de notre public, nous sommes nés
avant 1965. On a donc écouté d'autres formes
de rock.
Jean-Pierre : Par contre, certains groupes formés
dans notre sillage n'ont que le punk rock comme base musicale.
Pourtant, chaque groupe a sa propre identité. En
province, cependant certains musiciens ne cachent pas nous
avoir piqué des plans complets.
Rico : De plus en plus de groupes nous imitent en collant
un instrumental comme premier morceau. Avant on faisait
"Sortie de garage", maintenant "La Varsovienne
".
Mais les reprises comme celles
de Cochran, c'est fini ?
L.S.D.: Terminé. On l'a fait pour la dernière
fois à l'Opéra Night. C'était le "Folsom
Prison Blues" de Johnny Cash. Ça tombait bien
!
Assumez-vous complètement
le côté "populaire" de certains de
vos textes ?
Taï Luc : J'ai écrit "En France" à..
Hong Kong. Je devais avoir le mal du pays ! Mais j'ai été
très flatté de ta chronique du maxi car j'aime
énormément toutes ces chansons populaires
comme "Le Temps des Cerises". J'écris des
chansons pour que tout le monde les chante, les branchés
comme les autres. Sinon, cette chanson, elle ne sert à
rien.
L'idée de "La
Varsovienne" est venue comment ?
Tai Luc : Mon grand-père paternel m'a appris cet
air-là. Je me suis dit qu'on devait l'enregistrer.
Contrairement à une idée répandue en
France, ce n'est pas du tout un chant militaire.
Et la reprise de "Lili
Marlène" ?
L.S.D.: Oui on a très envie d'en faire notre prochain
single avec une fille pour chanter le texte en allemand.
C'est une très belle chanson qui parle tout simplement
d'une fille à soldats. Le cinéma en a fait
l'usage que l'on sait mais il serait temps de remettre les
choses à leur place. Ce n'est pas un chant nazi.
Est-ce que tes origines étrangères
ont été pour toi, Tai Luc, un début
de marginalisation ?
Taï Luc : Pas du tout. Les flics ne me prennent jamais
pour un Vietnamien, mais pour un Arabe. Alors, ça
me fait rigoler ! J'ai seulement culpabilisé au lycée
parce que Jean-Pierre avait des goûts musicaux immondes
!
Et cette passion pour la Chine
qui se développe dans et autour de La Souris...
Tai Luc : Je trouve assez normal de s'intéresser
à un milliard de gens qui font le tiers de l'humanité.
Leur culture, leur vie politique et tout ce qui s'y rattache
me passionnent.
Jean-Pierre : Mon intérêt s'arrête aux
arts martiaux...
Rico : Le mien aux restaurants chinois !
Le racisme est un thème
qui revient souvent dans vos textes.
Jean-Pierre : Le racisme, c'est le comble de la misère
intellectuelle.
Tai Luc : On nous catalogue souvent comme un groupe antiraciste,
mais je crois que nous avons des préjugés
comme tout le monde. Même si ces préjugés
ne sont pas ceux de tout le monde...
Jean-Claude : Le racisme, c'est la violence, trop de violence.
Vous avez déjà
pensé qu'un jour peut-être il vous faudrait
arrêter la musique pour bosser ?
Jean-Pierre : Si un jour il faut le faire, on le fera. C'est
comme ça jouer dans La Souris, c'est pas être
obligatoirement musicien ou gangster.
Tai Luc, tu sembles supporter
assez bien ton service militaire et n'avoir rien fait pour
l'éviter ?
Tai Luc : L'armée, je préfère y passer
un an plutôt que deux. J'y suis parti avec une idée
négative car je pensais que cette année mettrait
peut-être fin à mes activités avec le
groupe. Mais, j'ai vu qu'il n'en serait rien et qu'il suffisait
de prendre son mal en patience. De toute façon, je
trouve normal d'y passer comme des milliers de types et
je n'ai pas trop envie de tomber dans les plans intellectuels
des psychiatres et tout le reste. De toute façon,
j'aime bien être "apte ", que ce soit pour
jouer de la guitare ou pour manier un flingue. Mon seul
regret c'est l'absence de filles dans le train de 0 h 43
! (1)
Qu'est-ce qui vous révolte
le plus dans la situation du rock en France ?
Jean-Pierre : Que les groupes ne puissent pas jouer tous
les soirs. Le rock, c'est être sur la route.
Dans quelques jours, Taï Luc rendra son barda vide
aux kakis. Un an de commando, ça fait des rockers
de choc. Ils crèvent tous tellement de scène
que c'est La Souris d'assaut qui devrait bientôt repartir
brouter le rock à la campagne. Sales caractères,
mais bons coeurs, ces quatre là sont vraiment faits
pour les masses. Laborieuses.
(1) Les vaillants combattants du front de l'Est comprendront.