Des gens qui ont la foi comme La Souris Déglinguée,
on n'en rencontre pas souvent dans ce business. Le seul
groupe parisien qui dispose d'une "légende",
vit aujourd'hui le rock'n'roll avec la même ferveur
inentamée qu'en 76, quand ils ont commencé
à mettre le feu à leurs guitares. Quand je
les ai retrouvé à leur local de répétition,
ils venaient de se faire tirer une tète d'ampli,
et le baba qui régente les boxes ripoux leur signifiait
leur congé. Je ne dis pas qu'ils prenaient ça
avec le sourire, mais plutôt avec une sorte de fatalisme
serein: - "Dans le temps on appelait ça des
galères, mais maintenant, ce genre de situation c'est
presque devenu la norme ! On va chercher un nouveau local
voilà tout."
Best: - Ce genre de situation,
ça ne vous use pas ?
L.S.D.: - "L'addition ne fait pas la somme ! Ce sont
les "associations" qui se sont séparées,
les vrais groupes ne se séparent pas. Ce qu'on fait
n'est pas lié à un phénomène
de mode, on est à côté de ça.
Ce serait con de s'arrêter là; tant qu'on peut
faire des disques, on continuera. On est vigilant à
garder une progression constante de qualité dans
tout ce qu'on fait : le studio, le business, les concerts...
Si un jour on s'aperçoit qu'on régresse, là
on s'arrêtera. Quand cinq cent personnes viennent
nous voir en province des gens qu'on ne connaît pas,
avec qui on ne partage pas l'intimité, les souvenirs,
les expériences qu'on a avec le public parisien,
ça veut dire quelque chose : qu'au moins. on peut
continuer, il y a encore des gens qui veulent nous voir."
B.: - Trois albums, trois
labels, vous avez la bougeotte ?
L.S.D.: - "Le premier était chez New Rose, on
s'est séparé à cause de quelques divergences.
Ensuite Kuklos, ils étaient très gentils,
mais ils comprenaient pas bien ce qu'on était ; quand
on faisait un concert, ils disaient qu'on faisait un "gala",
ils nous ont même demandé une fois si on portait
tous le même costume sur scène ! Faut dire
qu'ils ne nous ont jamais vus ! Jusqu'à présent
les boîtes n'ont jamais su s'adapter aux lois du marché,
on a un public, des gens achètent nos disques, mais
pour développer ce marché, il faut un minimum
d'investissement qui ne nous a jamais été
consenti. Le nouveau disque, on l'a enregistré nous
mêmes en août, et il est en licence chez Celluloïd,
on verra bien ce qui se passe. Il y a toujours eu cette
méfiance des grosses compagnies vis à vis
de nous, parce qu'on a une mauvaise réputation mais
une bonne presse, et puis depuis 76 on a toujours été
ce qu'on voulait être, alors ils savent qu'on ne peut
pas essayer de nous manipuler, comme ils font en général
avec les groupes. Enfin ça s'améliore nos
relations; avant ils croyaient qu'on était des mangeurs
d'hommes, depuis ils ont remarqué qu'on était
normaux, pas du tout abject, du genre à renverser
du sang de poulet sur la moquette !"
B.: -Vous êtes toujours
interdits de concert à Paris ?
L.S.D.: - "Pratiquement Paris, c'est la cité
interdite pour La Souris. Les gens qui achètent nos
disques ne peuvent pas nous voir. Çà ne nous
concerne pas personnellement puisque les patrons de boîtes
qui nous refusent de jouer dans leurs clubs nous y accueillent
volontiers pour y boire toute la nuit si on veut ! Un beau
jour on a fait ce concert à l'Opéra Night
et depuis on traîne ça comme un boulet. Du
coup on a agrandi notre public en province, ce qui n'est
pas plus mal" (Dernière minute: Théâtre
du Forum le 18 décembre, le retour).
B.: - Que pense la frange
dure de votre public de votre dernier album ?
L.S.D.: - "Un mec de la "frange dure" nous
a dit: - "Ca a changé la musique sur votre nouveau
disque, c'est encore plus agressif ! "Ca te va comme
réponse ? Ils passent "Marie France" sur
Europe 1 et "Dernier Pogo à Paris" sur
les radios FM hard-core. L'autre jour on a fait Europe 1
avec Yves Bigot, et les questions qu'il nous posait, c'était
pas plus con, et même plus intéressant que
sur pas mal de radios libres, alors pourquoi pas Europe
1 ? le morceau, il reste le même, qu'il passe ici
ou ailleurs."
B.: - Pendant toutes ces années,
qu'est-ce qui a changé ?
L.S.D.: - "Les fanzines et les F.M. se sont développés,
et ils supportent les groupes. Les autoproductions, les
organisations de concert sont devenues sérieuses,
mais rien n'est jamais acquis dans ce pays quand il s'agit
de rock'n'roll. Tout est toujours remis en question. Y'a
pas de mystère, on ne fait pas d'argent, on est obligé
comme tout le monde d'avoir une profession parallèle
de temps en temps. On ne peut pas parler de carrière,
c'est toujours aléatoire, sporadique, un disque,
un concert... Comme ils disent à l'A.N.P.E.: ."votre
truc, c'est un gagne-pain, c'est pas une situation."