C'est dans un petit rade accueillant, au
sein du quartier latin qui agonise doucement sous les coups
de couteau des promoteurs et urbanistes zélés,
que Tai Luc apparaît, la démarche décidée
et l'il alerte. Pas une ride au front, pas un cheveu
qui manque à l'appel, Tai Luc semble avoir traversé
les deux décennies au cours desquelles il a mené
La Souris Déglinguée sans laisser le temps
le marquer de son empreinte funeste, fidèle à
ses rêves et à se serments. Tai Luc surveille
d'un regard la salle du bar comme s'il s'agissait d'un territoire
qu'il protège avec bienveillance, un terrain acquis
à la dure, à force combats et patience.
Car La Souris a conquis sa place de belle
lutte. Jouissant avec l'âge d'une respectabilité
après laquelle il n'a jamais couru, le groupe continue
avec son nouvel album "Granadaamok" à nourrir
une flamme incandescente, confiant dans cette longévité
qui en étouffe plus d'un de jalousie. Elle en a eu,
des détracteurs. Pas assez punk, pas assez classe,
trop musicale ou trop proche des rudes garçons de
Jaurès à Stalingrad, La Souris n'a jamais
pu transformer son contingent de fans dévoués
en une vraie armée. Mais en 1996, La Souris Déglinguée
est arrivée à décrocher un hit, un
tube, un vrai, à l'ancienne. "Les princesses
de la rue" ont trotté de leurs jambes graciles
sur les ondes de la radio et de la télévision,
séduisant des auditeurs qui n'avaient jamais entendu
parler de la mise à sac de l'Opéra Night.
Le business du disque a t'il changé à ce point
ou est-ce La Souris qui s'est adaptée ?
"L'industrie de la musique existe sans nous, et nous
sans elle. Mais si ça peut rassurer les gens qui
se posent des questions sur ce qui est authentique ou pas,
voici ma réponse : le rock'n'roll, le punk rock,
le rap, rien de tout ça n'est authentique. A partir
du moment où il y a une multinationale, tu te poses
dans le capitalisme. Ca aboutit à pas mal de contradictions.
Le Rock'n'Roll n'aurait jamais existé sans le show
business. Il n'y a pas d'Elvis Presley sans Colonel Parker.
C'est pareil pour le rap".
Dans "Granadaamok", Tai Luc revisite ses thèmes
les plus chers, rêvant d'un Paris mythologique et
d'une Asie à moitié imaginée, graffitant
des portraits d'individus aux prises avec une nuit hostile
et un pays qui ne l'est pas moins, des instantanés
flous d'immigrés sans nom et sans papier.
"Le Rock'n'Roll peut survivre ou mourir, c'est pas
grave. C'est la loi de la nature : ce qui disparaît
c'est ce qui n'a pas la force de survivre. Chaque fois que
quelque chose de nouveau et d'un peu original arrive, ça
balaie le vieux, ça fait le ménage. Le fait
que nous soyons encore là aujourd'hui, ça
prouve qu'on est un truc qui vit, un microbe qu'on ne peut
pas éliminer. Marjorie Alessandrini, qui a écrit
une de nos premières critiques, disait de nous :
musique très bien, look zéro. C'est peut être
ce qui nous a gardé en vie, des convictions bien
plus fortes qu'un look. On est peut être le plus ancien
des groupes français en activité, mais ce
qu'on propose c'est neuf. Il n'y a pas un titre qui fasse
penser à un groupe qui existe depuis vingt ans".