Normal. Quand beaucoup d'autres s'échinent
à concevoir laborieusement des métissages
approximatifs, "Banzaï" se promène
avec une aisance stupéfiante entre Rock et raggamuffin.
Chaud, coloré et séduisant, cet album constitue
l'aboutissement d'une démarche à base d'ouverture
et d'expérimentation. Certainement l'un des meilleurs
exemples Français d'une pratique cohérente
des mixages culturels et musicaux.
Mine de rien, ce groupe, qui draine au moins deux générations,
reste le plus ancien encore en activité (à
l'heure ou OTH annonce sa retraite) avec ses douze années
d'activisme obstiné. Je les ai découverts
à l'occasion d'un de leurs premiers concerts, en
ouverture d'un festival à coté de Tours (79).
Sans me faire une impression impérissable, ils avaient
su retenir mon intérêt. D'abord grâce
à leur nom : une trouvaille, un petit chef-d'oeuvre
de dérision et d'humour qui allait se décliner
sous différentes formes (via les diminutifs : tendance
provoc', LSD, ou affectueuse, La Souris).
Grâce à leur attitude : en plein soleil pour
les quelques Rockers tombés du lit, leur assurance
témoignait d'une volonté qui ne s'est jamais
démentie depuis (d'ailleurs, leur formation est toujours
restée la même, à part l'adjonction
d'un sax). Et grâce à leur musique, car leur
mélange de Punk et de Rockabilly était assez
excitant. C'était pourtant loin d'être le coup
de foudre. Quand suis-je donc tombé amoureux de La
Souris ? Plus tard, beaucoup plus tard. Leurs deux derniers
disques m'avaient paru bien brouillons : les hymnes éructés
d'une voix sourde m'évoquaient ces refrains braillés
par les Hooligans (je n'ai été sensible que
bien plus tard à la justesse de ces chroniques de
la zone et à la présence d'un certain lyrisme
à rebrousse-poil), même s'ils étaient,
avec "Oberkampf", les porte parole d'un rock dur
et sans concession qui devait beaucoup à l'explosion
Punk (et ne pouvait que me séduire).
D'ailleurs, de cette époque date un malentendu qui
en a refroidi plus d'un : la faune qui attirait pouvait
être imprévisible. Ils étaient le groupe
préféré des bandes des Halles, et les
zonards parigots se reconnaissaient en eux, y compris les
autonomes, mais aussi les Skins tendance nazillons qui adoraient
faire le coup de poing ou casser du pédé.
Pour n'avoir pas pu, pas su ou voulu se démarquer
d'eux, le groupe traîna pendant des années
une réputation craignos. Et le saccage de l'Opéra
Night en 81 (à l'issue d'un concert agité),
s'il est devenu légendaire (bien que ce genre d'incident
constitue une exception dans leur carrière), ne contribua
pas à arranger les choses. Pendant des années,
ils connaissent les pires difficultés pour jouer,
et le mouvement alternatif naissant va laisser sur la touche
ces vétérans à la réputation
douteuse.
"Aujourd'hui et demain", en 85, marque une certaine
évolution et prouve qu'on ne peut les cataloguer
dans le créneau OI! indécrottable, mais il
faut attendre "La cité des anges" pour
que s'opère le virage. Un album étrange, complètement
différent des précédents, un son clair
et propre, de la world-music bien avant l'heure. Je craque.
Pour la première fois, La Souris se fait vamp et
me séduit, d'autant plus qu'elle m'a prise par surprise.
Pourtant, en concert, pour un public qui fonctionne sur
de vieux schémas, La Souris la joue crade et primaire.
Il leur faudra longtemps pour mettre leurs prestations scénique
au diapason de leurs disques. En studio, ils innovaient,
soignaient les mix et cherchaient à plaire. En concert,
ils passaient toutes leurs expérimentations à
la moulinette et offraient d'eux-mêmes une caricature
à usage exclusif des combattants de la première
heure.
Le problème semble partiellement résolu depuis
deux ans, malgré quelques tendances au durcissement
et à l'accélération intempestifs. Heureusement,
car depuis que "La cité des anges" lui
a donné des ailes, La Souris a décollé
et s'envole enfin. Elle ose maintenant assumer tous ses
penchants : le Swing et le Ska avec "Eddy Jones",
le Rhythm'n'blues avec "Quartier libre" et les
musiques de dance avec "Banzaï". Trois disques
superbes et novateurs, où l'éclectisme ne
sombre jamais dans le n'importe quoi. Car La Souris n'est
pas un tout-à-l'égout d'influence. Chez elle,
l'ouverture musicale correspond à une véritable
appropriation et il faut sans doute y voir un reflet de
la passion de Luc-Taï pour les voyages (ses textes
renvoient souvent à des impressions, comme celles
qu'il nous livre plus loin, après son dernier voyage
en Asie).
Vous m'avez compris : j'aime La Souris. J'aime La Souris
parce qu'elle m'a aussi déçu et que je me
méfie de la perfection. J'aime La Souris parce que
ses chansons constituent quelques-unes des lettres de noblesse
du Rock Français. J'aime La Souris parce qu'elle
est variée mais cohérente, parce qu'elle est
perméable aux influences, mais toujours Rock. J'aime
La Souris parce qu'elle a appris à s'affirmer...
Tout en restant délicieusement déglinguée.