Au bout de dix ans, les langues se délient, les
censeurs partent en retraite, une nouvelle génération
obtient peu à peu voix au chapitre. En toute bonne
foi, un tas de gens à qui on l'avait longtemps caché
découvrent que La Souris Déglinguée
fut et reste plus qu'un groupe - un phénomène
unique et crucial.
Un phénomène de rue, un phénomène
sur scène, mais peut être aussi un jour un
phénomène dans les anthologies de la Littérature
Sauvage, de la Poésie Immédiate et du journalisme
non filtré.
Les autres chanteurs ont des " fan clubs ". Autour
de La Souris s'est constitué un réseau, une
Maçonnerie, dont les médias (" Il n'y
a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, de pire sourd
que celui qui ne veut pas entendre " dit l'Ecriture
) eurent beau jeu de ne retenir que les manifestations les
plus turbulentes. Or c'est simple : jamais dans l'histoire
du Rock français, et à titre exceptionnel
dans celle du Rock tout court, groupe aura-t'il à
ce point constitué un signe de reconnaissance, un
mot de passe, un acte de résistance pour tant de
gens aussi dissemblables. Pendant des années, la
Souris aura ainsi à sa façon, prospéré
grâce à une France parallèle, rendue
clandestine par le boycott et le traitement caricatural
que la presse, nationale ou locale, lui réserve,
mais bien réelle. Et dont l'Historien qui s'y intéressera
un jour ne trouvera pas plus belle trace que, précisément,
les chansons de la Souris.
Sur scène et dans les caves où elle répète,
la Souris fut peut être le premier groupe de Rock
& Roll français (jusque là, dans le meilleur
des cas, on n'avait guère connu que des groupes "
franchouillards "), La Souris ne se désigna
aucun modèle anglo-saxon. Le Rock, ses membres durent
le réinventer, plutôt que l'apprendre ou le
décalquer. Et ils le réinventèrent
: dans toute la fureur de son esprit originel, sans jamais
s'excuser de la " francité " qu'ils lui
imposaient dans la Lettre. La Souris joue le Rock que lui
dictent son histoire et son environnement : pas celui qu'elle
entend à la radio.
Mais plus encore que son autonomie (o-ffen-sive !) ou le
culot avec lequel quatre banlieusards se sont appropriés
une musique née dans le Sud des Etats-Unis, ce qui
distingue la Souris de tous les autres groupes et chanteurs
français de sa génération, ce sont
les textes des chansons. Pendant que le VIIème arrondissement
et les pages spéciales des grands hebdomadaires s'échinent
à simuler une " vie littéraire ",
Tai-Luc enrichit la langue et le patrimoine, et écrit
ce qui, sans lui, resterait là.
Ses refrains arsouilles sonnent juste, malgré tout
le soin qu'il met à les écrire. Un peu, en
fait, référence que tout le monde brandit
et que personne n'honore, comme ceux de Bruand. A entendre
comme il sait donner vie aux noms propres et à des
mots de plomb, on constate que les chansons de Gainsbourg
n'auront pas été perdues pour tout le monde.
Et, tranquillement, Tai-Luc étend la juridiction
de la Chanson Française et la promène, comme
une caméra, dans les endroits et au fond de personnages
où elle n'était encore jamais allée.
Il a évidemment mieux à faire que se demander
si l'une de ses " Ballades des Squatts du Temps Jadis
" sera apprise par cur dans les écoles
de l'an 2000. Villon aurait bien ri si on lui avait dit
qu'il figurerait un jour dans les manuels de littérature.
A chacun de voir s'il préfère ce que la postérité
choisira d'oublier de notre époque, ou ce qu'elle
nous méprisera de ne pas avoir su reconnaître
quand ça nous pendait au nez : l'originalité
foncière, irréductible et passionnante de
La Souris Déglinguée, ce groupe qui, depuis
dix ans, démontre qu'on n'a jamais raison "
trop tôt ". Que " tout " n'était
pas dit. Qu'on ne vient jamais trop tard.