Musique. Presque disparu à la fin des années
quatre-vingt, le mouvement alternatif revient aujourd'hui
en force sur la scène musicale.
Trois tendances se dégagent parmi les groupes qui
composent la scène alternative selon leur radicalité
vis-à-vis de la production et de la diffusion. Etat
des lieux d'une diversité bien vivante.
Certains se souviennent sûrement de la scène
musicale dite alternative des années quatre-vingt.
Cette véritable contre-culture, issue des années
punk et d'une prise de conscience politique mieux définie
a transformé le paysage musical français pendant
une décennie, avec des pratiques et des idées
bien à elle. L'autoproduction (le " do it yourself
"), tout d'abord conçue comme une démarche
véritablement politique, visait à s'attaquer
au monopole des majors et leur optique exclusivement commerciale.
En conséquence directe, les groupes organisaient leurs
tournées autour des réseaux de squats et de
salles indépendantes qui alors fleurissaient un peu
partout. Enfin, toujours en réaction vis-à-vis
de la production des majors et du célèbre Top
50, les textes étaient écrits en langue française.
Tout cela appuyé par un style musical très influencé
par le punk de leurs aînés des années
soixante-dix. Au total, divers éléments constituaient
un véritable réseau musical parallèle
: groupes, disquaires, lieux de concert et fanzines s'étaient
organisés en marge des grosses productions et distributions.
Ce paysage ne pouvait, par essence, être immuable et
a, par conséquent, connu des évolutions importantes,
notamment à partir de la moitié des années
quatre-vingt. En termes de production tout d'abord où,
petit à petit, des structures plus organisées
ont vu le jour, des labels dits indépendants tels Bondage
- créé en 1984 par Marsu, manager des Béruriers
noirs - ou Boucherie Prod, créé par le chanteur
de Pigalle et des Garçons bouchers François
Hadji-Lazaro. Ensuite, de nouveaux groupes ont développé
un métissage musical novateur, les meilleurs exemples
étant la Mano Negra et les Négresses vertes.
Mais le passage à la décennie suivant s'est
avéré désastreux pour cette scène
alternative. Après l'euphorie des années quatre-vingt,
le mouvement alternatif explose violemment. Le groupe phare,
les Béruriers noirs, s'arrête en 1989 d'autres
suivent dans la foulée : OTH en 1989, Parabellum en
1991, les Washington Dead Cats et Babylon Fighters en 1992...
Helno, l'âme des Négresses meurt d'overdose un
matin de janvier 1993. Dans le même temps, la Mano Negra
signe chez une major (Virgin), tout comme les VRP ou les Satellites.
Cela soulève moult interrogations quant à l'avenir
des labels indépendants : sont-ils seulement des tremplins
vers les majors ou peuvent-ils avoir une réelle place
dans la production musicale ? Quoi qu'il en soit, le choix
de la Mano Negra est caractéristique de la naissance
d'une scène alternative nouvelle où le problème
de la production devient secondaire, voire inexistante : l'important
est de toucher un large public, au niveau international si
possible, et de garder sa liberté d'engagement tout
en signant chez une major. Il serait tout de même injuste
de dire que ces années sombres pour le " do it
yourself " originel signent la mort de la scène
alternative. En effet, certains tentent de maintenir le cap.
Des groupes persistent à l'image des Naufragés,
de Raymonde et les Blancs Becs, de Pigalle et surtout de La
Souris déglinguée, une des formations les plus
anciennes de ce mouvement puisqu'elle existe encore aujourd'hui
et ne s'est jamais arrêtée depuis 1979. De même,
des fanzines continuent de paraître, voire même
naissent tel Earquake, bimestriel créé en 1989
qui en est à ce jour à plus de 70 numéros.
D'autre part, de nouvelles associations apparaissent comme
Maloka en 1991 à Dijon, qui produit quelques disques
et organise des concerts dans une optique militante libertaire.
Bref, si elle a pris un coup, la dynamique des années
quatre-vingt n'a pas non plus disparu. Certes, elle reste
bien plus confinée et n'attire plus les mêmes
foules.
Mais de cette période charnière de la première
moitié des années quatre-vingt-dix va justement
naître ce que l'on pourrait appeler la nouvelle scène
alternative, qui inaugure le XXIe siècle. D'autant
plus que d'autres pays connaissent alors une véritable
explosion en la matière : l'Italie autour des labels
Gridalo Forte du groupe Banda Bassoti et KOB (producteur de
Los Fastidios), l'Espagne avec la scène barcelonaise
- les Skatala créés en 1985 - et le Pays basque
sous l'impulsion des formations successives des frères
Muguruza - Kortatu, Negu Goriak et Brigadistak - et de leur
label Esan Ozenki créé en 1991. Deux scènes
qui ont eu un impact non négligeable sur la France
en remettant au goût du jour un genre musical dans lequel
beaucoup de nouveaux groupes vont s'engouffrer : le ska. Ce
style, né en Jamaïque au début des années
soixante et issu d'une fusion de jazz, du rythm and blues
et du mento (musique traditionnelle), père du rock
steady, du reggae et plus tard du ragga, est dès son
origine synonyme de révolte sociale et d'espérance
émancipatrice. Quoi de plus naturel qu'il ait servi
de creuset à la renaissance d'une scène alternative
en France dans le milieu des années quatre-vingt-dix.
Nombreux, en effet, sont les nouveaux groupes à prendre
leur inspiration dans ces musiques. Certains ont une approche
très traditionnelle tels Rude Boy System, 8°6 Crew,
Western Special ou Orange Street, d'autres plus festive tels
Sinsemillia, Les Fils de Teupuh (1), La Ruda Salska, Massilia
Sound System, Babylon Circus, Los Tres Puntos... D'autres
encore les mélangent avec du punk-rock : Kargol's,
Skunk, Brigada Flores Magon, Les Partisans, Ya Basta... (2).
Tout cela sans compter le succès en France de groupes
venus d'ailleurs tel les Espagnols de Ska-P qui font salle
comble à chacun de leurs concerts dans l'Hexagone.
Si, comme on le voit ici, la "redécouverte"
du ska a inspiré une foison de groupes de la nouvelle
scène, parallèlement, et dans le même
esprit d'un retour aux sources, un second genre musical fait
rage dans le milieu : la chanson populaire traditionnelle.
Dans les mêmes années sont nés des groupes
comme les Ogres de Barback, les Têtes raides, La Tordue
ou encore Les Casse-Pipe qui adoptent une démarche
identique : multiplication des concerts dans des petites salles,
production sur des labels indépendants, engagement
politique dans les paroles et les actes... · cette
diversité musicale s'ajoute une disparité de
démarches. On peut en effet définir trois grandes
catégories. En premier lieu, ceux qui, à l'image
de la Mano Negra, ont choisi de signer avec une major tout
en gardant un esprit alternatif tant dans leur inspiration
musicale que dans leur engagement politique, à l'image
de Ska-P, Spook & The Guay, K2R Riddim... Ensuite, la
foule de ceux qui sont produits et distribués par des
labels indépendants - Tripsichord, Big Mama, Crash
Disques, Combat rock, Small Axe, Pias... -, adeptes des petites
salles de concerts où ils se taillent une réputation
de par les discours politiques très souvent tournés
vers l'antifascisme, l'antiracisme et une critique des dérives
inégalitaires de la société contemporaine.
Enfin, une dernière catégorie rassemble une
scène plus militante avec quelques groupes phares -
Les Partisans, Brigada Flores Magon, Kochise... -, des labels
spécifiques - Red Head Man, Small Budget records, On
a Faim... (3) -, des associations et des squats pour leurs
concerts et enfin un réseau de fanzines politiques
- Barricata, par exemple. Ces partisans d'un " do it
yourself " sans concession, qui les conduit parfois à
refuser le terme " alternatif " pour y préférer
celui de " rock radical ", au style musical plus
teinté de punk-rock, connaissent depuis deux ou trois
ans un regain d'activité. Au final, tout cela constitue
un ensemble très conséquent qui marque un nouveau
pas dans la scène musicale actuelle mais aussi dans
la redéfinition d'une culture engagée : que
ce soit par la démarche d'autoproduction, l'implication
militante ou des textes politiques, ces groupes manifestent
un désir de sortir la musique du consensus artistique.
(1) En concert le 8 juin au Parc des expositions Chorus à
Vannes pour la Nuit du reggae avec Kaoufe, Mister Gang, Spook
and the Guay et Djama. Renseignements : 02 97 01 81 21.
(2) cf. les trois compilations " It's a frenchy Ska
Reggae Party " sorties chez Big Mama records.
(2) cf. la compilation de soutien aux antifascistes marseillais
des FTP sortie en 2000.