La Souris Déglinguée à
la Fête de la Marseillaise - REVOLTE ORGANISEE
Un groupe vit le rock comme certains ont rejoint le maquis
en d'autres temps. La Souris Déglinguée (LSD)
fait de la résistance, depuis dix ans maintenant, en
livrant ses premières embuscades dans les banlieues
troubles et recrutant ses fidèles autour de la Fontaine
des Innocents. Uns Cause à Rallier dans la clandestinité
? Pas si sûr. Le réseau LSD apparaît en
1979 soutenu par la bande à Milton, le Contingent Eurasien
et d'autres camarades de la rue. Prenant d'assaut la région
parisienne de la même façon que les scènes
qu'on leur refuse, ces voyageurs de " la planète
Marx " qui leur inspira " Banlieue Rouge "
se révéleront au public par un coup de semonce.
Le concert de janvier 1981 à l'Opéra Night les
propulsera sur le devant de la scène nationale pour
le meilleur et pour le pire. Ce jour-là, zonards, punks
et autres skinheads s'étaient donnés rendez-vous
sur les grands boulevards. Suite à de faux horaires
publiés dans la presse et à la coupure de l'électricité
par les organisateurs après une demi-heure de concert,
la catastrophe était inévitable. Salle dévastée,
vitrines brisées et voitures endommagées n'empêcheront
pas LSD de jouer trois semaines plus tard au-dessus du commissariat
du dix-neuvième arrondissement. Un pied dans la légende
dont le prix à payer sera un boycottage tacite des
directeurs de salles parisiennes durant plusieurs années.
Ils enregistrent pourtant leur premier album, puis un second
l'année suivante, produit par Daniel Guichard.
1984 est une date charnière dans l'évolution
musicale du groupe. D'abord par le professionnalisme qu'ils
ont acquis, ensuite par la composition de leur remarquable
album " la Cité des Anges ", enfin par l'arrivée
de Muso, au saxophone, qui donne au groupe une structure définitive.
Tai Luc, chanteur et parolier, insuffle à LSD la force
sociale de ses textes qui s'alimentent d'errances dans les
puces de Saint-Ouen, ville dont son grand-père, ancien
résistant, était maire, et bien au delà
du périphérique et des mers, de voyages en Asie,
Thaïlande, Roumanie, Chine par le transsibérien,
mais jamais encore le Vietnam, d'où est originaire
son père. Jean-Claude, le batteur, gavroche du 18e
que l'on rencontre dans les "rades" du quartier,
a appris le tambour dans sa jeunesse avec Anatole, le garde-champêtre
de la commune libre de Montmartre. Il perfectionnera tout
de même son jeu à l'école Kenny Clarke.
Ricco, bassiste nonchalant et amoureux de la vie. Jean-Pierre,
activiste musical du groupe et guitare héraut porte
en homme blessé les cicatrices morales et physiques
des sacrifices qu'il a consentis à LSD.
Cinq personnalités très différentes qui
préservent leur vie les uns des autres, tout en se
portant une attention extrême, lors des concerts et
des répétitions. C'est peut être là
l'une des raisons de la survie de LSD. Car combien de groupes
nés après 1977 subsistent encore, qui plus est,
en restant insoumis aux lois du show business . Mais La Souris
dure aussi grâce au réseau de solidarité
qui s'est créé autour d'elle où s'engagent
critiques de rock, membres de maisons de disques, fan club
et surtout un public qui se renouvelle en même temps
que leur musique. La cohésion d'un groupe est un équilibre
dangereux et ne pas perdre son centre de gravité, c'est
aussi préserver l'équilibre de ses acteurs.
Si la mort de LSD est inconcevable pour certains, cela signifierait
pour Jean-Pierre l'anéantissement de toute autre action
si ce n'est, de son propre aveu, la chute dans l'alcool. Parler
de LSD en terme de destin ne serait pas trop s'éloigner
de la réalité.
Leur révolte de vingt ans s'est organisée depuis,
en même temps que la densité de leur musique.
Une alliance de patience et d'urgence, une longue marche dans
la société française d'aujourd'hui et
un jeu hyperrapide lors des concerts publics. On ne vit pas
dans la démesure. Il faut croire et se méfier
du pouvoir que nous confère le public, me disait Tai
Luc après un concert à Nancy. Unique sur la
scène rock française, LSD n'est ni à
la marge de la marge ni sujet à l'arrivisme, mais garant
d'une certaine intégrité dans les sources et
l'expression de la musique. L'authenticité et la liberté
de leur démarche (autogérer un studio d'enregistrement
en 82, etc ) est aussi bien une attaque contre les affairistes
de la musique que contre "les soldeurs du rock qui gèrent
la marginalité et vendent au plus bas prix les mouvements
dits alternatifs". Ce groupe à histoire, qui ne
se veut pas politisé, possède une réelle
dimension de contestation sociale dans ses chansons. Elles
racontent la rue et s'adressent à la "jeunesse
de France" comme une génération perdue
mais non sans espoir. Il y a là de quoi déranger
les grands requins et l'on peut se demander, à ce propos,
pourquoi Canal + s'est désengagé de la production
du clip de LSD trois jours avant le tournage. Toujours est-il
que leur concert du 23 mai au Bataclan est une réussite.
Il en sera tiré un premier disque " live "
dont la sortie est prévue le 10 octobre. Des concerts
devraient aussi avoir lieu à Moscou, Berlin, au Pérou
et en Chine. L'un d'eux a été annulé
récemment suite aux événements là-bas.
Il est plus que temps que l'on reconnaisse La Souris Déglinguée
comme un bienfait de notre quotidien en cette fin de siècle.
Frank Gatti a passé plusieurs
jours avec LSD entre Paris et Nancy pour rédiger son
article. Seul manquent les références aux paroles
de la chanson Rebelle Afghan qu'il n'a pas réussi à
placer à cause de la "ligne" éditoriale
de sa rédaction, nous sommes alors en 1989.